Punk rock kids at The Station in North East England.
Photos by Chris Killip.
Culture

Ces clichés célèbrent la jeunesse anarcho-punk des années 1980

« The Station », le nouveau livre de Chris Killip documente sur le vif les punks qui s’échappent de la dure réalité du nord-est de l’Angleterre grâce à la musique et aux pogos.
24 April 2020, 6:01am

Une des séries photos de The Station, le nouveau livre du photographe Chris Killip, met en scène un jeune homme aux pics blonds, un débardeur anarcho-punk et une grosse chaîne au cou fermée par un cadenas. Cette série ressemble à un script board, comme si toutes les photos avaient été prises la même nuit, mais à l'observation des légères nuances au niveau des cheveux - coiffure, gel - Killip sait qu’elles ont en fait été prises lors de trois soirées différentes dans le légendaire club du nord de Gateshead, où il a passé de nombreux samedi en 1985.

« Iels venaient habillé·es exactement pareil semaines après semaines » explique le photographe. « Ça ne variait pas parce qu’iels n’avaient pas assez d’argent pour perfectionner une autre tenue ». C’était la Grande-Bretagne de Margaret Thatcher, mais le chômage chez les jeunes n'avait pas encore chuté. Le nord-est de l’Angleterre se désindustrialisait rapidement et les industries minières, de construction navale et de métallurgie n'embauchaient plus, laissant la classe ouvrière sans emploi. La plupart des punks qui faisaient la fête à The Station étaient sur les piquets de grèves des mineurs durant la journée, luttant contre des policiers armés de matraques.

Entre mars et octobre 1985, Killip est allé à The Station près de 20 fois. Muni d'un grand appareil photo Linhoff, d'un gros flash américain Norman et d'une veste avec des poches assez grandes pour transporter ses pellicules 4x5 pouces, Killip décrit son apparence comme celle d’un journaliste des années 1950 ou « d’une imitation médiocre de Weegee the Famous ». Pourtant, personne ne semblait se soucier de sa tenue excentrique. « Je pense que mon étrangeté et mon sérieux m'ont suffi en quelque sorte », dit-il.

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L’intérieur était entièrement peint en noir mat du sol au plafond et aux murs. Il n'y avait presque pas de lumière, sauf celle sur scène, et la musique de groupes comme Sleep Creature and the Vampires, Hellbastard, Blasphemy, Conflict and Toxic Waste était tellement forte que Killip avait du mal à voir et à se concentrer. « C’était un lieu phénoménal », dit-il. Bien que Killip rentrait épuisé et les oreilles bourdonnantes, l'énergie sauvage et le fort sentiment de communauté dégagés par le club rendaient The Station beaucoup plus intéressant que les autres clubs de Newcastle de l'époque.

Pour ses habitué·es, le club signifiait encore plus : « Les gens avaient le sentiment que le lieu leur appartenait, c’était leur espace... une célébration de leur identité de punks », dit Killip. « Ce lieu revêtait une importance énorme, ce que je ne comprenais pas à l'époque autant que maintenant. »

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The Station était dirigé par le Gateshead Musicians Collective, un collectif de gauche et politiquement actif, qui recevait de l’argent du Prince’s Trust grâce à l’aide d’un homme de la bibliothèque locale, Patrick Conway. Son objectif était de soutenir les nouveaux talents en leur donnant un espace pour répéter ainsi que d’inviter des groupes du monde entier à jouer en Grande-Bretagne. En mai 1985, iels ont accueilli The Clash - qui étaient, bien sûr, les pionniers du punk rock - pour un concert improvisé, dont un enregistrement pirate existe toujours aujourd'hui. Les billets coûtaient entre 50 cents et 1,50 livre, mais pour celleux qui n’avaient pas les moyens, la passion du punk suffisait pour rentrer.

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The Station n'était pas une entreprise lucrative, mais plutôt un collectif artistique avec un noyau de 12 à 16 créatif·ves qui se rencontraient tous les mercredis. « C'était un endroit pour les outsiders, un endroit où les cinglé·es pouvaient se rassembler et personne ne pensait que vous étiez bizarre. C'était un endroit où les gens pouvaient partager les mêmes idées, partager une vision et un message », explique Malcolm Lewty, dont le groupe Hellbastard est né à The Station. « Nous étions très uni·es. C'était un endroit très spécial dans le cœur de beaucoup de gens et ça l’est encore aujourd'hui. » C’est exactement comme ça que son grand frère, Nigel Lewty, avait imaginé le lieu quand il l’a fondé en 1976 avant l’explosion du punk rock au Royaume-Uni.

Quand Chris Killip est allé à The Station pour la première fois dans les années 1980, c’étaient une institution très organisée rejetant toute forme de sexisme, de racisme et de sectarisme. Les groupes anarcho-punk qui y jouaient chantaient sur les prolos, les horreurs de la guerre, l’environnement, la maltraitance animale et les dangers du capitalisme. Pour les punks âgés de 18 à 24 ans de Gateshead qui adhéraient aux idées de rébellion et d’anarchie, mais qui cherchaient aussi à se raccrocher à une communauté, The Station est devenu une échappatoire.

Iels pouvaient y descendre du cidre bon marché dans des bouteilles en plastique tout en dansant bruyamment. Skinheads, hippies, punks, Mods, rockers et quelques Teddy boys, tout le monde était ensemble. Même s’il n’y avait pas de videur officiel pour jeter les gens et si certains sniffaient, « les gens ne causaient pas de problèmes parce que c’était leur endroit », souligne Killip. « Si quelqu’un se conduisait mal, on lui disait quelque chose, mais on ne le jetait pas dehors comme une merde. Les gens étaient traités avec respect. »

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Les clichés documentaires de Killip auraient pu être perdus à jamais, sans son fils Matthew, cinéaste et monteur basé à Brooklyn, New York. Il a découvert les photographies un après-midi, dans les archives de son père à l'Université de Harvard, où Killip a enseigné pendant 30 ans. L'une des images préférées de Matthew dans le livre phare de son père, In Flagrante (1988), qui documente les communautés du nord-est de l'Angleterre souffrant de la désindustrialisation, est une image d'un skinhead à The Station. Il porte un T-shirt avec l’inscription « Conflict Liberate » au-dessus d'un tigre en cage et semble tomber. « J'adore cette photo, j'ai voulu en voir beaucoup d'autres », dit Matthew.

« J’ai toujours été intéressé par la culture des jeunes », ajoute-il. « Alors que mon père est plutôt en recherche de photos individuelles, les photos représentent généralement des scènes intéressantes. » Il y a beaucoup de photographies de bagarres violentes, mais pour Matthew, les images qui se démarquent sont celles « où les gens ont l'air d'être totalement ailleurs », dit-il. « Il y a presque un aspect méditatif dans leurs expressions faciales, une nature extatique qui résonne vraiment chez moi et évoque un sentiment d'évasion. Je suis intéressé par les façons dont les gens essaient de naviguer ou d'échapper à la réalité dans laquelle ils se trouvent. J'ai l'impression que les jeunes y arrivent souvent. »

Killip capture particulièrement bien l'énergie et la culture de The Station : « il y a une réelle limpidité dans sa photographie », explique Matthew. « Une sorte de dureté, et puis si vous les regardez bien, il y a de la tendresse en dessous. « Cela découle du temps et de l’énergie qu’il consacre aux personnes, aux lieux et aux communautés qu’il photographie. Quand vous vivez quelque part longtemps, vous êtes en mesure de capter des nuances et des ambiguïtés qu'en tant qu'étranger, vous ne pourriez pas voir », explique Killip. « Si vous faites partie des meubles, ça devient plus intéressant », ajoute-t-il.

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Originaire de Peele, une ville rurale de l’île de Man, Killip a toujours été entouré par des communautés très unies. Il a grandi dans les pubs de ses parents, où les locaux se retrouvaient en soirée. Les samedis soirs, tout le monde, de l’épicier au boulanger chantait et lui racontait toutes sortes d’histoires. « Ça a influencé mon enfance, j’ai découvert de nombreuses souffrances qui égrainent la vie, et à quel point cela pouvait être important de les raconter », dit-il.

Par la suite, Killip a travaillé comme apprenti auprès du photographe de mode Adrian Flowers à Londres, puis est retourné sur son île afin de photographier les personnages colorés de sa ville natale. Il séjourna ensuite à Newcastle, période durant laquelle il a photographié The Station et sa foule tapageuse. Il a également résidé dans une caravane sur la plage de Lynemouth pendant plus d'un an pour documenter les mineurs de charbon dans le Northumberland et à l'usine de pneus Pirelli à Burton-on-Trent. Tous ces endroits ont maintenant disparu. « J'ai photographié ce qui m'entourait et je suis devenu historien par défaut, juste en étant là », raconte-t-il.

« Dans un sens, avec la photographie, vous devenez historien parce qu’à chaque fois que vous prenez une photo, ce moment est révolu. Il ne reviendra jamais », explique Killip. Par conséquence, les photographies qu'il prend ne sont pas complètement les siennes, elles appartiennent plutôt aux gens. Et c'est pour cela que c'est si agréable de pouvoir montrer les photos de The Station à celleux qui y étaient en 1985, dit Killip.

'The Station' sera exposé à la Martin Parr Foundation à l'été 2020.

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Cet article a été publié sur VICE UK.