free parties
Devant le sound-system Lego dans le sud de la France. 
Culture

Virée photographique dans les free parties des tekno travellers

Dans les années 1990, plusieurs tribus sillonnaient l'Europe pour poser leurs murs d'enceintes devant l'objectif de Tom Anirae.
04 March 2020, 10:19am

Dans la droite ligne des gitan·es et autres peuples nomades, l’Europe est devenue dans les années 1990 le nouveau terrain de jeu de voyageur·ses singulier·es – connu·es pour se déplacer dans des bus peinturlurés et pleins à ras bord d’enceintes prêtes à cracher leurs BPM. Organisé·es en « tribes » (tribus), les tekno travellers (avec un « k ») ont poncé pendant des années le Vieux continent. De terrains vagues en entrepôts désaffectés, iels ont posé leurs murs de son et édifié de glorieuses free parties bercées de retentissantes ritournelles, où la danse devenait acte politique. Loin des clubs et des villes, les sound-systems créaient ainsi des arènes de liberté totale.

Quand ce mouvement des tekno travellers a commencé à prendre pied, le photographe Toma Anirae était encore adolescent et traînait dans sa ville de Nice à la recherche de petites soirées illégales en extérieur. Happé par le mouvement et bouleversé par cette explosion musicale inattendue, il a fini par prendre la route avec diverses tribus. « Cela redéfinissait tout ce que j’avais entendu jusqu’ici », rembobine le photographe du studio Hans Lucas, aujourd’hui âgé de 40 ans. « J’avais l’impression de ressentir ce qu’un mec avait pu vivre en entendant Jimmy Hendrix pour la première fois dans une cave ».

De l’Andalousie à la République tchèque en passant par l’Italie ou le sud de la France, Tom a trainé son appareil argentique de fêtes en fêtes, conscient que quelque chose d’unique se tramait sous ses yeux. Des années après, il s’est replongé dans ses archives pour exhumer des tirages de cette vie sur les routes aux côtés de tribes devenues mythiques comme Spiral Tribe, Kamikaze, Hekate, Cirkus Alien, Desert Storm ou Lego. Actuellement en train de sillonner d’autres routes en Asie du sud-est, on lui a passé un coup de fil pour revivre cette époque bénie de la fête.

VICE : Avant de suivre les tekno travellers, tu t’intéressais déjà la photo et à la musique ?
Tom Anirae : Depuis que je suis tout petit je fais des photos. Ce sont mes parents qui m’ont appris ça. Iels avaient installé un labo photo dans la cuisine, où on pouvait développer nos pellicules. J’étais aussi musicien, je faisais pas mal de guitare. Cette passion me venait aussi de mes parents, qui m’ont transmis cette vénération pour la musique. On était du genre à écouter des vinyles en boucle tu vois.

Niko de OQP jouant son live sur le sound-system de Kamikaze.

La découverte de la tekno a été un vrai déclic ?
Ouais, je me suis dit « OK, là il y a vrai changement ». Il n’y avait plus aucune limite musicale. Cela a été un énorme choc positif. Puis quand j’ai découvert ce qu’était une fête tekno illégale, cela réinventait tout ce que j’avais vu. Ça changeait des concerts, de tout ce qu’on pouvait imaginer d’alternatif, du punk… C’est comme si tout ce que j’avais connu tombait en désuétude face à ce truc totalement nouveau.

Campement de tekno travelers au Dragon Festival. Andalousie, 2003.

C'est là que tu as décidé de partir sur les routes ?
Au début, j’allais rejoindre des sound-systems sur des périodes relativement courtes, puis vers 1999, je me suis davantage investi. Ça devenait un peu un mode de vie. Mais je ne me définis pas non plus comme un membre à part entière de ce mouvement. J’étais une sorte de visiteur régulier qui a eu la chance de croiser des gens qui étaient cent pour cent investi·es. Tout le temps. C’est justement le fait d’être extérieur qui m’a permis de prendre des photos – histoire de capter que ce que j’avais sous les yeux n’était pas commun.

Dragon Festival. Andalousie, 2003.

Tu voyageais avec plusieurs groupes ?
La vie s’organisait par groupe, des « tribes » ou tribus en français, qui avaient chacune leur sound-system, leur nom et leur logo – ce qu’on peut un peu comparer à la culture punk si tu veux. Moi, je voyageais surtout avec une tribu qui s’appelait Kamikaze, dans laquelle il y avait des Français, des Anglais, mais aussi des Allemands.

Une tribu, cela rassemble plus ou moins de monde, ça dépend à quel niveau tu souhaites l’étendre. Parce qu’à cette époque, il fallait quand même du monde pour organiser une fête. Il fallait monter le sound-system et les lumières, tenir le bar, repérer les lieux, imprimer puis distribuer des flyers…

Sound-system à Dresde en Allemagne, 2000.

Comment on faisait pour organiser une free party justement ?
En premier lieu, il fallait trouver un endroit. En hiver, cela se passait plutôt dans des entrepôts désaffectés et l’été en plein air. Du coup, il fallait roder dans les zones industrielles par exemple, puis trouver un endroit, vérifier si c’était safe pour faire venir du monde, et aussi voir s’il n’y avait pas de flics à proximité. Une fois le lieu choisi, il fallait être suffisamment discret pour tout organiser sans que les flics ne s’en aperçoivent.

Il fallait que tou·tes les ravers débarquent en même temps pour que la police ne puisse pas réagir.

Concrètement, il fallait en quelques heures arriver avec des camions, installer le mur d’enceintes avec des lumières et tout le bordel. Avant ça, tu avais distribué des flyers, sur lesquels il y avait le numéro de l’infoline – une ligne téléphonique sur laquelle on laissait un message avec diverses infos sur la fête. Une fois l’info balancée sur l’infoline, il fallait que tou·tes les ravers débarquent en même temps pour que la police ne puisse pas réagir.

Au fond à gauche, Meltdown Micky (de Spiral Tribe) et Midilink (de Tomahawk, en jaune) jouent aux Lego avec les enfants.

Les relations étaient tendues avec la police ?
En règle générale, il y avait beaucoup d’étonnement de leur part, mais iels ont aussi eu des réactions hyper violentes. Il faut dire qu’on réclamait un espace pour faire des choses qui était complètement interdites. Donc avec elleux, on s’adonnait à un jeu du chat et de la souris, qui débouchait parfois sur des affrontements. Tu vois, un jour j’ai vu un type – Keef du sound-system Desert Storm – défoncer un barrage de flics avec un camion militaire. Aujourd’hui, ça ne passerait plus trop.

Préparation du site pour un teknival à l'occasion du Nouvel An. Rome en Italie, 2002.

Il y avait des pays où c’était plus facile que dans d’autres pour organiser des fêtes ?
Pas forcément, mais ce qui est sûr c’est qu’en Angleterre c’était impossible. Tout ce mouvement des tekno travellers vient de là-bas en fait. Au tout début des années 1990, il y avait un sound-system mythique – Spiral Tribe – qui organisait des free parties dans le pays. C’était vraiment les premiers à le faire. Mais un jour, iels ont organisé (avec Bedlam, un autre sound-system) une fête tellement énorme au festival de Castlemorton que Thatcher [alors Premier ministre] avait envoyé les flics pour tabasser tout le monde.

Puis iels ont voté une loi interdisant les rassemblements autour de musique répétitive. Du coup, les sound-systems anglais comme Spiral Tribe ou Bedlam se sont exilés et ont commencé à faire le tour de l’Europe continentale. C’est comme ça que les tekno travellers sont né·es et iels sont beaucoup passé·es par la France, vu la position centrale du pays quand tu voyages par la route.

Du coup, tout ce petit monde voyageait dans des bus ou des camions de recup’ ?
Oui, iels récupéraient des camions, de vieux véhicules militaires ou des bus dans des casses. Tu sais, une fois qu’un bus a fini sa vie de bus pour transporter des gens, ça ne vaut plus rien sur le marché de l’occasion. Ça permettait de transporter tout le matos facilement, mais aussi d’y vivre. Certain·es y installaient même de petits studios pour faire de la musique.

Le bus du sound-system Cirkus Alien. Italie, 2001.

Mais les tekno travelers vivaient de quoi ?
Il y avait des donations pour les fêtes – chacun·e donnait ce qu’iel voulait. 5 francs, 10 francs ou rien si tu ne pouvais rien donner. Pendant les fêtes, il y avait aussi un bar, ce qui permettait de faire rentrer un peu de sous.

Quand cela devient trop gros, l’énergie se perd. Puis il se passait parfois des choses affreuses dans certaines fêtes – des viols, des gars qui se prenaient des coups de couteaux.

Certain·es travellers faisaient aussi des petits tafs à côté, comme faire les vendanges pendant une ou deux semaines. Après, tu sais, cette vie-là elle n’est pas chère. Tu vis avec quasiment rien. Il faut simplement être un peu démerdeur·se. Quand t’as un problème de mécanique par exemple, tu le fais toi-même.

Barbecue dans un squat. Dresde en Allemagne, 2000.

Il y a un côté un peu forain qui ressort de cette vie là…
Le fait d'être en mouvement permettait cette liberté recherchée par les tekno travellers. Puis ce mode de vie est inspiré des new age travellers [Ndlr, un mouvement né en Grande-Bretagne dans les années 1970, composé de nomades volontaires vivant dans des bus ou des roulottes] sans le côté hippie, mais plutôt punk.

Les sound-systems Hekate et Desert Storm. Italie, 2001.

Comme les new age travellers, il y avait aussi quelques enfants parmi les tekno travellers ?
Oui, comme pour les gitan·es aussi. Il n’y en avait pas non plus énormément, mais cela arrivait. La plupart des enfants adorait cette vie-là, même si parfois à l’adolescence certain·es ont fini par la rejeter. J’ai rencontré des enfants extrêmement brillant·es, comme ce petit, Liam [en photo ci-dessous sur le vélo], dont la mère, anglaise, vivait sur la route. Il était très autonome, très éveillé. Dès ses 12 ans, il mixait sur les sound-systems.

Liam sur son vélo devant les enceintes de Hekate et Desert Storm. Italie, 2001.

Toi aussi, tu as fini par quitter cette vie-là. Comment cela se fait ?
Il y a eu une sorte d’âge d’or qu’on pourrait dater entre 1993 et 2000, puis à un moment il y a commencé à avoir trop de monde. On a vu une arrivée en masse du public. Du coup, les choses ont commencé à changer. Quand cela devient trop gros, l’énergie se perd. Puis il se passait parfois des choses affreuses dans certaines fêtes – des viols, des gars qui se prenaient des coups de couteaux. Le rapport à la défonce a aussi changé avec le temps.

Quand t’as 5 000 personnes qui débarquent, c’est trop. C’est comme avec une plage paradisiaque. Si t’as 5 000 personnes qui déboulent, la mer a beau être très bleue, et bien ce n’est plus trop paradisiaque.

Avant, la consommation de drogues visait une exploration de ton esprit, de tes sens. Puis on est tombé dans un truc visant à se la coller pour se la coller. Les flics se sont aussi adapté·es. Au début, iels étaient complètement dépassé·es, iels ne comprenaient pas ce qu’on faisait, alors qu’aujourd’hui iels savent très bien ce qu’il se passe. En gros pour résumer, quand t’organise une fête avec un seul sound-system et que t’as 5 000 personnes qui débarquent, c’est trop. C’est comme avec une plage paradisiaque. Si t’as 5 000 personnes qui déboulent, la mer a beau être très bleue, et bien ce n’est plus trop paradisiaque.

Coucher de soleil dans l'est de l'Allemagne, 2001.

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Cet article a été publié sur VICE FR.