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Flics VS cortège de tête : qui est le plus photogénique ?

Un livre photo raconte les mêmes manifs, mais à travers des images prises sous deux angles différents. Face A : les forces de l’ordre. Face B : les manifestants.

par Louis Dabir
23 September 2018, 11:47am

Photos : Émilie Royer et Arnaud Sommier / Nuit Noire

Cet article a été initialement publié sur VICE France.

Dans Genesis Lacrima, premier ouvrage qu’elle publie, la maison d’édition Nuit Noire s’attaque à un sujet actuel et clivant : les affrontements durant les manifestations. D’un côté, les forces de l’ordre, sorte de Robocop surarmés, prêtes à dégainer dès que le désordre semble imminent. De l’autre, des manifestants aux visages masqués qui crient aux injustices et laissent éclater leur mal-être en lançant des projectiles sur leurs adversaires, représentants d’un État qui ne les considère plus.

Le travail photographique d’Émilie Royer et Arnaud Sommier met dos à dos, avec une neutralité saisissante, ces deux classes qui s’affrontent sur le bitume. Les clichés sont mis à disposition du lecteur en toute sobriété, sans légende. Pourtant, en les contemplant, on saisit le message : notre société va mal. Pour VICE, les deux photographes expliquent plus en détail les idées qu’ils ont voulu véhiculer dans Genesis Lacrima. Entretien croisé.

VICE : Comment est né ce projet photographique ? Comment avez-vous eu l’idée de combiner deux catégories de personnes qui s’affrontent dans la rue ?
Émilie Royer : Une amie en commun a fait la connexion entre Arnaud et moi, car elle a pensé que nous pouvions faire des choses ensemble. On a vite commencé à se rencarder en manif, et de fil en aiguille, on s’est dit « pourquoi ne pas faire un projet à deux ? ». Mais on ne s’est pas dit « Toi tu vas voir les keufs, moi je vais dans le cortège de tête » : on faisait juste nos vies chacun de notre côté.

Arnaud Sommier : Avec Émilie, nous avons rapidement fait le constat qu'il nous fallait travailler sur un sujet commun. Elle photographie principalement en couleur et de mon côté, j’utilise le film le noir et blanc dans la majorité de mon travail.
Ayant un petit labo argentique, je peux développer mes pellicules dès mon retour de manifestation. J’ai d’ailleurs exposé mes travaux sur les événements contre la loi El Khomri à Amsterdam en septembre 2016.

Est-ce essentiel pour vous de montrer la réalité des deux camps ?
Émilie Royer : Pour ma part, je suis là, en train de vivre une époque où tout fout le camp et j’essaie d’en immortaliser certains moments. Ma volonté est de descendre dans la rue, car la réalité du terrain, tant que tu ne descends pas la voir par toi-même, tu peux difficilement t’en faire une idée. Plusieurs paramètres sont invisibles en photo ou en vidéo - comme le fait de penser que les condés balancent des lacrymos et autres grenades en réaction aux lancés de projectiles de la part des manifestants. Ce n’est pas systématique mais l’inverse se vérifie régulièrement. Le problème c’est que ça, personne ne veut le croire.

Arnaud Sommier : Nous avons beaucoup discuté avec nos amis des Éditions Nuit Noire et nous en sommes arrivés à la conclusion que nos photos se répondaient, montrant deux camps s'affrontant dans un laps de temps bien précis.
Je voulais être témoins de la réalité des manifestations, de ce qu'il se passe dans le cortège de tête, mais aussi du côté des forces de l'ordre, me faire ma propre idée et pas seulement voir des images filmées et commentées par des grandes chaînes d'infos. Je ne veux pas rétablir une vérité, je ne suis pas journaliste.

Votre travail répond-il à un certain déficit médiatique ?
Émilie Royer : Grâce à internet, il est maintenant assez facile d’accéder à des médias non faussés. Même si, évidemment, ces médias alternatifs sont bien loin de l’audience du JT de TF1. Les photos qu’on shoote ne sont pas le résultat d’un déficit médiatique, elles ne sont pas prises dans une démarche politique, ni journalistique. Nombreux sont les reporters photos ou vidéos indépendants avertis qui documentent déjà et depuis longtemps ces rassemblements et conflits.

Nous avons fait le choix de l’argentique pour détourner cette notion d’instantané dont vous parlez. Par définition l’argentique nous impose un temps différent : le nombre de poses limité induit une réflexion plus longue sur le choix des sujets à photographier, et le temps long du développement des pellicules nous amène à pousser le raisonnement au-delà d’une simple constatation sans recul.

Quelle a été votre méthode pour être au plus près de ces cibles qu’il est difficile d’approcher ?
Émilie Royer : Ils ne sont pas difficiles à approcher. Mais il est légitime, pour le cortège, de se méfier : les manifs sont truffées de RG. La répression est très forte aujourd’hui et qu’ils adoptent un comportement violent ou non, ils doivent être vigilants quant à leur identité. Au fil des manifs on finit tous par se reconnaître. On acquiert petit à petit la confiance des autres, car c’est aussi une question d’attitude : respecter l’anonymat de l’autre, ne pas être trop intrusif.

Arnaud Sommier : Pour ma part, j'ai un 50mm. Les premières photos que j'ai pu faire ne me plaisaient pas et Adrien Vautier [Un des trois créateurs des éditions Nuit Noire, N.D.L.R.] m'a beaucoup poussé à me rapprocher au plus près de l'action, afin de proposer des photos plus fortes. Tant sur le plan émotionnel que sensationnel, quitte à prendre des coups. Ma méthode est donc simple : je m’approche au plus près sans réfléchir.

Étiez-vous animés par l’envie de montrer le climat social, qui peut s’apparenter à une lutte des classes naissante, qui règne en France ?
Émilie Royer : La lutte des classes est déjà en place. Et je constate que de plus en plus de personnes qui ne se sentaient pas forcément concernées, sont en train de prendre conscience que tout le monde a un rôle à jouer. Les manifestations ne vont pas changer la face du monde, mais plus on est nombreux à se faire entendre, plus la pression est forte, alors pourquoi se gêner ? Réaliser ce livre c’était aussi la possibilité d’éveiller de nouvelles consciences.

Arnaud Sommier : Il est clair que l'arsenal répressif est de plus en plus important. Nous avons pu constater que les dispositifs avaient évolué ces trois dernières années. Par exemple, les grenades de désencerclement sont de plus en plus utilisées, d'où l’augmentation de blessés plus ou moins graves du côté des manifestants et des photographes. Je voulais donc dénoncer cette augmentation des violences policières à travers ces clichés et, petit à petit, amener certaines personnes à ouvrir les yeux sur cette réalité.

Les interprétations de vos clichés sont multiples. Était-ce voulu ?
Émilie Royer : Nos photographies laissent le champ libre à l’interprétation de chacun. Nous ne voulons pas orienter la lecture de nos images en essayant de prouver quoi que ce soit. Par contre, il est certain que choisir d’être flic, ce n’est pas anodin. On ne choisit pas d’être flic comme on choisit d’être boulanger ou graphiste… Certes, ils appliquent les ordres, mais seulement et uniquement parce qu’ils ont choisi de le faire - et non pas parce qu’ils les subissent.

On remarque un réel équilibre entre les deux parties, une neutralité un peu déstabilisante. Avez-vous choisi ces photos avec cette idée en tête ?
Émilie Royer : On s’est mis d’accord, ensemble, sur une sélection qu’on trouvait cohérente. La neutralité vient peut-être du fait que les deux parties sont traitées de la même manière, avec une chronologie des événements et une mise en page en miroir. L’idée n’était pas de condamner un côté ou l’autre – même si on peut le penser très fort – mais plutôt de constater ce qu’il se passe aujourd’hui lors des manifestations.

Arnaud Sommier : Nous avons d'abord envoyé une première sélection de photos à la maison d’édition. Nous avons ensuite travaillé sur la mise en page, et cette opposition des deux camps qu’il était possible de réaliser via une double lecture de l’ouvrage. Je ne voulais pas prendre de parti pris, ce n'est pour moi pas le médium pour exprimer mon point de vue personnel. Le choix des photos s’est donc fait dans cet objectif d’équilibre entre nos deux ensembles.

Le fait de ne pas accompagner les photos d’un texte, même court, était-il un choix ? Si oui, pourquoi ?
Émilie Royer : Nous avons chacun rédigé un court texte pour illustrer le propos en début d’ouvrage. En revanche, nous ne souhaitions pas écrire de texte sous les photos car chacune témoigne d’une sensation, d’un moment qui m’aura marqué, tant visuellement qu’émotionnellement à travers l’ambiance qui régnait à cet instant. Il y avait aussi le souhait de ne pas guider ceux qui verront ces photos, qu’ils aient le champ libre, qu’ils se questionnent ou non, que ça les invite peut-être à creuser d’avantage ces sujets.

Arnaud Sommier : Le texte court, c'est un choix de ma part : chaque personne a sa propre interprétation d'un cliché. Un titre ou un court texte sous chaque photographie peut à mon avis influencer l'interprétation de celui-ci. Or, je préfère laisser court à l'imagination de chacun sans orienter chaque photographie.

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