© Lola d’Estienne d’Orves

On est allés à Made In Asia pour savoir si la culture geek belge est machiste

Au milieu des multiples stands de figurines aguicheuses, on a commencé à avoir des doutes.

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13 March 2019, 1:06pm

© Lola d’Estienne d’Orves

Des hauts-noms de la tech aux simples nerds trop tactiles devant une femme en cosplay, la communauté « geek » souffrirait-elle d’un problème de sexisme ? Il y a sept ans déjà, la militante féministe, gameuse et développeuse Mar_lard faisait du bruit avec son article dénonçant « l’insupportable tribalisme de la geekosphère qui s’applique à exclure méthodiquement quiconque n’est pas un jeune cis-homme blanc hétérosexuel vaguement cynique. » C’est armés d’une lueur d’espoir que nous nous sommes engouffrés dans les halls de la Made In Asia - convention bruxelloise incontournable -, où nous avons rencontré Kellyn, cheffe bénévole, afin de savoir si la culture geek belge, elle aussi, manquait de bienveillance vis à vis des femmes.

Il est dix heures du matin et le coup d’envoi du samedi à la Made In Asia est donné dans le hall 6 de Brussels Expo. Le sol tremble et on voit les fans des vidéastes en dédicace se ruer vers les stands de Math se Fait des Films, Joueur du Grenier ou encore FuriousJumper.

Si ces noms ne vous disent rien, pour d’autres il s’agit de références incontournables dans le monde de YouTube. C’est dans la partie YouPlay de la Made In Asia, dédiée à la culture numérique, que l’on rencontre Kellyn, cheffe bénévole de la convention depuis trois ans maintenant, chargée d’assurer le bon déroulement des multiples dédicaces et stands gérés par son équipe.

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Kellyn, cheffe bénévole à Made in Asia

« Excuse moi c’est la course là, c’est déjà le bordel du côté de la file de Bob Lennon, les gens s’accumulent et bloquent le passage ». En courant vers les lieux de crise, elle commence déjà à énoncer les différents griefs qu’on lui inflige au jour le jour, en tant que femme à responsabilités au sein de la convention : « Je travaille en collaboration avec un autre chef bénévole, March, mais la moitié des gens pense que je suis son assistante, alors que j’ai exactement les mêmes responsabilités que lui. »

« Avant, l’ancienne orga refusait qu’on prenne des bénévoles voilées. Y avait d’autres règles tacites. »

Pas le temps de se poser pour étayer le propos. Kellyn reçoit un appel et on continue la course effrénée vers les autres halls. Du doigt, elle pointe en passant deux filles voilées en tee-shirt rouge au stand des dédicaces de mangaka. « Tu t’en rends peut-être pas compte, mais ça c’est une nouveauté. Avant, l’ancienne orga refusait qu’on prenne des bénévoles voilées. Y avait d’autres règles tacites. Ils allaient jusqu’à checker les profils sur les réseaux sociaux pour pouvoir prendre des filles mignonnes, et on m’a déjà fait refuser un couple de lesbiennes. Quand tu devais trouver 120 bénévoles prêts à consacrer gratuitement un weekend à l’orga, ça paraissait ridicule. »

Arrivées devant le stand de tir à l’arc, le gérant demande à Kellyn de tenir l’attraction pour quinze minutes sans avoir reçu la moindre explication. « Tu vois, ça finit toujours comme ça. Quand March est à côté de moi, jamais on ne me demande de remplacer quelqu’un. Là je serais déjà en train de m’occuper de l’espace VIP si j’étais avec lui. »

« Vu que je suis une fille, on m’a mise avec un mec, en me disant clairement que je ne pouvais pas assurer et qu’ils avaient besoin d’un côté masculin. »

Quelques heures plus tard, dans le local bénévole, Kellyn s’assied enfin pour la première fois de la journée. L’adrénaline se suspend, le temps de conter comment elle vit au jour le jour sa place dans la Made In Asia. « Ça fait plus de huit ans que je travaille dans les conventions. J’ai commencé par la Japan Expo, puis la Made In Asia m’a contactée. Il y a trois ans, l’ancien responsable est parti pour des raisons personnelles et on m’a demandé de reprendre le rôle. »

C’est là que les choses se corsent. Poste jusque-là assumé par une seule personne, on lui annonce qu’elle devra faire équipe avec March : « Vu que je suis une fille, on m’a mise avec un mec, en me disant clairement que je ne pouvais pas assurer et qu’ils avaient besoin d’un côté masculin. » Un sexisme assumé de la part des gérants de l’époque, mais qui ne se limite pas à eux : « Le milieu geek, si tu veux mon avis, proclame accepter tout le monde tel qu’il est, essaie de prouver qu’il a progressé niveau égalité… Mais c’est qu’une façade. La seule évolution que j’ai vue en huit ans, ce sont les affiches “Cosplay is not consent” qu’on a collées un peu partout. Donc c’est assez lent. »

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“COSPLAY IS NOT CONSENT - Le saignement de nez est permis. La photo aussi si vous demandez poliment. Toucher est interdit ! (Sérieusement, c’est punissable par la loi).”

C’est d’ailleurs la seule initiative que Heroes, l’organisation qui gère depuis un an la convention au même titre que la FACTS, annonce avoir mise en place quand on les interroge. Contacté par mail, Alexis Desplats, attaché de presse, avait répondu que plus de 300 affiches annonçaient que non, une femme en cosplay ne consentait pas à se laisser toucher par des inconnus. Avec la petite mention, entre parenthèses : « Sérieusement, c’est punissable par la loi ».

Certains de ses bénévoles se sont faits draguer très lourdement, des mineures ont proposé leur virginité en échange d’une dédicace et des attouchements se seraient produits.

Un pas en avant loin d’être suffisant pour Kellyn. Pas besoin d’être en cosplay pour se faire harceler par les visiteurs. Chaque année, elle apprend que certains de ses bénévoles se sont faits draguer très lourdement, que des mineures ont proposé leur virginité en échange d’une dédicace et que des attouchements se seraient produits, de la part de visiteurs trop tactiles, voire de guests ou de tenanciers de stand. « Je peux parler de mon cas. J’ai subi des attouchements, des propos très dégradants, en tant que bénévole et en tant que femme. C’est souvent sous forme de blague, mais c’est loin de me faire rire. Les gens ne se rendent pas compte que dans la folie de la convention, on reste tous des personnes à part entière et qu’on mérite le respect. »

La convention, un événement à la base positif, familial et festif, regroupant une bande de passionnés autour d’intérêts communs, concentre également tous les mauvais pendants de la communauté “geek”, qui s’illustrent le mieux sur Internet : « Il suffit de regarder les commentaires sur les photos de filles qui font du cosplay. C’est dégradant, et dès qu’on ose l’ouvrir on va nous reprocher d’être une féminazie, une rabat joie. »

Parmi ces cosplayeuses, il y a Clara, qui côtoie elle aussi les conventions depuis huit ans. À de multiples reprises, elle a subi des remarques graveleuses : « Je considère faire partie des “chanceuses” car je n'ai jamais subi d'attouchements. Ce qui m'étonne le plus, c'est qu'un simple décolleté suffit pour provoquer ce genre de remarques. Mais j’ai du caractère, de la répartie et une voix grave, donc j’intimide rapidement les gros lourds. » Cependant, elle remarque une différence entre la France et la Belgique : « C’est mon ressenti, mais j’ai toujours eu l’impression qu’en Belgique, les gens sont plus ouverts, moins timides et surtout beaucoup plus tolérants. J’ai aussi subi plus de sexisme en France, alors que je ne vais qu’à une ou deux conventions par an là bas, pour le double en Belgique. Mais c’est loin d’être systématique. »

La communauté geek a bel et bien un problème avec le sexisme, comme le rapportait l’article de Mar_lard en 2012. On pourrait espérer qu’après des mouvements comme #BalanceTonPorc ou #BalanceTonYoutubeur, la communauté aurait évolué. En sept ans, il semblerait que ce ne soit pas vraiment le cas.

Pour Kellyn, ce qui manque c’est une réelle sensibilisation et remise en question pour que ce soit le cas : « Les gens sont plus ouverts d’esprit aujourd’hui, mais comme on est dans un univers assez fermé, il y a pas mal de choses qui passent sous silence. Il faut comprendre que ce n’est pas parce que beaucoup se taisent que ça n’existe pas. À mon niveau, j’essaie de discuter avec les gens que je vois mal agir. Au bout de la journée, j’arrive peut-être à convaincre une dizaine de personnes que leur comportement est problématique. C’est pas grand chose mais c’est déjà de l’espoir. On peut réussir à éduquer les gens, mais pour ça il faut arrêter de nier ce qu’il se passe et créer un dialogue. »

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Entre deux échoppes de figurines aux gros seins dans des poses lascives, au lendemain du huit mars et alors qu’un jeu vidéo dédié aux sociopathes fait polémique en proposant de violer virtuellement des femmes, le dialogue commence sérieusement à devenir urgent. Alors qu’on se dirige vers la sortie, le contact physique forcé dans les couloirs bondés de Brussels Expo prend une autre teinte. Malgré tout, un vent nouveau pourrait bien souffler doucement sur la communauté à l’ère post-Weinstein, avec l’arrivée d’héroïnes à la Captain Marvel - qui explose le box office - , ainsi qu’une mise en avant des femmes qui la construisent, qui vise à déconstruire l’image trop masculine du geek. Ne reste plus qu’à espérer qu’une meilleure représentation inspire dans les actes.

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