Daria, l’anti héroïne qui a sauvé les années 90 (et nous avec)

Il y a plus de 20 ans, le personnage de Daria a révolutionné la télévision, la place des filles dans les dessins animés et notre vision de la féminité. En 2018, nous avons encore besoin d'elle.

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juin 20 2018, 1:03pm

Vingt ans après la première diffusion de la série Daria sur MTV, le sarcasme de l’adolescente est aujourd’hui représentatif d’une certaine communauté. Sainte patronne des jeunes filles intelligentes, preuve de la puissance de l’inversion des clichés à la télé, fervente opposante à la chirurgie oculaire, ses combats ont été multiples. Mais avant tout, Daria Morgendorffer a été la meilleure arme contre la domination masculine dans les années 1990. Une étiquette qu’elle porte encore en 2018, pour le plus grand bonheur de ses fans qui, pour la plupart, sont nés après la première diffusion du programme en 1997.

Soyons clairs, il n’est pas uniquement question de célébrer Daria mais aussi de comprendre à quel point l’opposition à la masculinité et aux bravades sexistes a été centrale à la genèse de la série. Dans les années 1990 tandis que la génération X s’est culturellement forgée autour de figures comme Winona Ryder en Lelaina Pierce, de groupes avant-gardistes comme les Bikini Kill et de personnages féminins émancipés comme celui d’Ally Macbeal, le thème de la paresse et de l’inaction, lui, a largement été exploré à travers des icônes masculines. Les films Wayne’s World, L’Excellente Aventure de Bill et Ted et Clerks : Les Employés modèles étaient tous géniaux, mais ils mettaient en avant des imbéciles qui se laissaient aller sans aucun effort, fumant des tas de joints et ne pensant qu’à choper des filles.

MTV aussi a suivi la tendance avec Beavis et Butthead,qui, sans être considérés comme des héros (heureusement !), étaient adulés par toute une génération. La création de Mike Judge était la dernière du genre pour la chaîne : le genre grossier, idiot et désintéressé mais hilarant malgré tout. Leur popularité était immense chez les mecs car ils se reconnaissaient en eux, les autres se laissaient avoir par leurs blagues aussi grossières que marrantes.

N’est pas Seth MacFarlane qui veut. Et Judge, tout comme son équipe de jeunes écrivains et producteurs, n’était pas très à l’aise avec la surprenante popularité de ses personnages. En parlant à VICE cette année, le coproducteur John Garrett Andrews se rappelait à quel point la présidente d’MTV Judy McGrath s’inquiétait de l’absence de « de séries avec des filles – intelligentes de surcroît. » il était temps pour l’équipe de remettre les mecs à leur place et d’imposer une parité entre les sexes à la télé. C’est ainsi qu’MTV a décidé de diffuser une nouvelle série anti-Beavis and Butthead.

C’est à ce moment-là qu’est apparue Daria, la « gonzesse torturée » qu’Abby Terkuhle, vice-président et directeur artistique d’MTV, décrit comme « la fille intelligente qui joue le rôle du faire-valoir » et dont tous les fans de métal sont tombés éperdument amoureux. Dès les premières ébauches, son rôle était clairement défini : elle représente une présence féminine inouïe sans être un objet de désir sexuel. Mais en 20 ans d’existence et après les deux spin-off de Glenn Eichler et Susie Lewis – qui ont rapidement éclipsé la série originale – il est clair que Daria est bien plus que l’antithèse de deux imbéciles obsédés sexuels.

Auparavant, les femmes intelligentes que l’on voyait à la télé étaient souvent coincées, froides et ne pouvaient se détendre qu’une fois saoules dans des soirées lycéennes où elles perdaient souvent les pédales. Daria, elle, fait preuve d’une finesse et d’un intellectuel rarement vu dans un dessin animé. Un don qu’elle chérit et qui fait toute sa personnalité. Même si son comportement frôle parfois l’autisme et empêche certaines de ses interactions sociales, son intelligence était surtout une arme secrète pour trouver un sens à sa vie et se divertir dans une ville et dans un lycée où elle ne trouve pas sa place. Expliquant l’intention originale du personnage au magazine Nerdist, Judge affirmait : « Nous voulions qu’elle pointe la bêtise [de Beavis et Butt-Head], mais qu’elle soit tolérante et qu’elle en rie. Elle partage avec eux un sens aigu de la rébellion, même si elle est bien plus intelligente qu’eux. »

Sans être moraliste ou essayer de tout contrôler, son mélange singulier de sarcasme – plutôt propre aux adultes – et d’idéalisme adolescent est de venu une source d’inspiration pour les jeunes spectateurs de la série. Malgré le rejet et l’ignorance de ses pairs, Daria ne semble pas éprouver une once d’amertume. Elle prend même soin de ceux qui l’entourent, sans materner mais plutôt en utilisant ses capacités intellectuelles pour tenter de rehausser le niveau général. Et même si ses efforts sont largement ignorés – comme lorsqu’elle sauve courageusement l’école d’un sponsoring douteux dans l’épisode Fizz Ed – elle persévère. Franchement, son discours lors de la cérémonie de remise des diplômes aurait pu lui valoir un Prix Littéraire. Parce que, même si elle refuserait probablement un tel prix, Daria n’était en rien l’isolationniste qu’elle prétendait être – elle s’intéressait à la communauté, aux interactions humaines.

Les meilleurs moments de la série portent sur l’exploration de l’amitié féminines et les relations entre sœurs. Sa meilleure amie, Jane Lane, n’est pas simplement là pour hocher la tête et porter un beau chapeau. Elle met au défi et supporte son ami ; en la critiquant, en la poussant à être meilleure, plus intelligente, en l’empêchant de devenir une parodie d’elle-même. Ce rapport n’est jamais aussi évident que dans la décision de Daria d’essayer de porter des lentilles de contact, ce qui provoque d’ailleurs une crise existentielle. Jane l’insulte tendrement, sans jamais révoquer ses sentiments, elle lui permet de se sentir à l’aise et lui donne le droit d’être imparfaite.

Lorsqu’un garçon vient se mettre entre elles dans les derniers épisodes – un pied de nez à la présence masculine contre laquelle la série s’érige – les filles ne se préoccupent pas de savoir qui sortira avec lui. La véritable question est plutôt de savoir comment se protéger l’une et l’autre après avoir découvert qu’elles pouvaient plaire aux garçons. Chez les adolescents, les triangles amoureux sont souvent asymétriques : l’une des parties est rejetée, une autre se révèle parfois mesquine voire cruelle. Ici, contrairement au film Dix bonnes raisons de te larguer, Daria et Jane se font passer en priorité l’une et l’autre et font preuve d’une maturité dont nous rêvons tous de faire preuve à 20 ans.

Daria et Jane nous rappellent que les meilleures amies passent avant les garçons. Quinn (la sœur de Daria, constamment entourée des garçons les plus hype), elle, suit un chemin différent. Mais alors qu’elle a tendance à vouloir cacher sa propre intelligence, lorsqu’elle s’allie à sa sœur, c’est pour mieux imposer une force féminine et pointer du doigt la stupidité des gens autour d’elles. Malgré leur différence, lorsque Quinn s’allie à sa sœur, elle lâche prise sur son paraître et embrasse son intelligence et réaffirme une immense finesse d’esprit.

Enfin, cette série ne pourrait pas passer le test de Bechdel (un test qui vise à démontrer à quel point certains films, livres et séries sont centrés sur le genre masculin) car elle le rendrait insignifiant. De manière générale, l’existence de Daria ne s’érige pas contre la domination masculine qui règne à la télé, dans les dessins animés, qui a marqué la décennie 1990 ou nos années lycée, car en fait, elle n’a même pas conscience de son existence.

L’impact de ces cinq saisons et deux films dépasse de loin la petite ville de Lawndale. Avant Daria, les femmes n’étaient pas représentées de manière aussi dynamique dans les dessins animés. Alors que le reste du paysage audiovisuel se résumait à Sara Gilbert dans Roseanne, Claire Danes dans Angela, 15 ans et toutes les filles de la série Buffy Contre les Vampires, Lisa Simpson était bien la seule à présenter une alternative féminine dans l’animation. Les autres personnages animés féminins jouaient souvent des seconds rôles ou des femmes fatales hyper-sexualisées, comme dans Aeon Flux, toujours sur MTV. Même lorsqu’on la compare à ses compagnonnes, Daria est toujours aussi spéciale : différente de la plupart d’entre elles, elle n’est pas une mini-adulte. Elle peut lire Kafka et malmener ses aînés, mais elle n’essaye pas de devenir adulte à tout prix. Elle reconnaît les failles du monde adulte qu’elle ne semble pas vouloir rejoindre. Sa quête première n’est pas de grandir mais de rester fidèle à elle-même coûte que coûte.

Créée en opposition à Beavis et Butthead, Daria s’est rapidement démarquée pour écrire sa propre histoire télévisuelle. Elle interroge l’adolescence, les codes et tribus lycéens, les relations amicales et familiales. En explorant le passage à l’âge adulte avec une tendresse et finesse, elle a démontré que la vie d’une jeune adolescente pouvait inspirer plus que de simples sitcoms. Grâce à elle nous avons eu la chance de voir arriver une nouvelle génération d’héroïnes de dessins animés, intelligentes, dynamiques et étranges telles que Tina Belcher, Lana Kane, Diane Nguyen, Princess Bubblegum et Wendy Testaburger. Impressionnant pour une fille qui souhaitait simplement pouvoir regarder Sick Sad World en paix.

Cet article a été initialement publié sur i-D.

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