Culture

« Il fut un temps où l'on pensait que les noirs ne rêvaient pas » - Barry Jenkins

Le réalisateur de « Moonlight » nous a parlé de son adaptation du conte de James Baldwin « Si Beale Street Pouvait Parler ».

par Joseph Walsh
17 February 2019, 9:59am

Le meilleur de VICE Belgique, tous les samedis dans votre boîte mail, c'est par ici.

Si Barry Jenkins était nerveux, ça ne se voyait pas. Je l'ai retrouvé dans un hôtel londonien le matin de l’annonce des nominations aux Oscars. Son dernier film, Si Beale Street Pouvait Parler, une adaptation du roman de James Baldwin de 1974, était annoncé comme un candidat potentiel. Que cela se voit ou pas, il devait forcément avoir sa nomination potentielle à l'esprit. Rappelez-vous du fail épique de la cérémonie des Oscars 2017 : Warren Beatty et Faye Dunaway y annoncent La La Land vainqueur, avant qu’une foule ne se retrouve sur scène et que Moonlight ne soit présenté comme le véritable lauréat du Meilleur Film de l’année. Le moment de gloire de Jenkins, pourtant si mérité, a été éclipsé par la débâcle.

Le long-métrage de Jenkins fera date : il est l’une des rares adaptations de littérature noire d’Hollywood. Dans le Harlem des années 1970, on y suit l’histoire de Tish, une jeune fille de 19 ans (Kiki Layne) qui, avec l’aide de sa famille, s’acharne à prouver l’innocence de son petit ami Fonni (Stephen James), injustement accusé de viol. Si Beale Street pouvait parler est peut-être un film d’époque, son intrigue n'en est pas moins terriblement d'actualité, renvoyant à l’Amérique contemporaine et à la façon dont les Noirs sont traités par le système judiciaire. En juillet 1960, Baldwin écrit dans un article : « Marche dans les rues de Harlem, et vois ce que nous, cette nation, sommes devenus. » Regarder le film de Jenkins permet de revenir en arrière, d’arpenter ces rues avec Tish et de prendre conscience de cette réalité déprimante : en 60 ans, pratiquement rien n’a changé.

Jenkins a écrit le scénario de Beale Street en même temps que Moonlight, alors qu'il parcourait l’Europe en train. Une méthode d'écriture qui n'a rien de surprenant : Baldwin a quitté les Etats-Unis en 1948 pour s’installer en France, où il a écrit la plupart de ses œuvres les plus connues, notamment Beale Street. Dès lors, quel meilleur endroit que l’Europe pour écrire le scénario de la toute première adaptation cinématographique de Baldwin en anglais ?

L’amour de Jenkins pour la littérature et le travail de Baldwin a commencé lors de son enfance à Liberty City, à Miami près d'une mère – qui lui a inspiré celle de Chiron dans Moonlight – souffrant d’une addiction à la drogue. Après avoir délaissé sa passion pour le football au lycée – il admet volontiers qu’il n’aurait jamais pu devenir pro – Jenkins va étudier la littérature à l’université Florida State. « Je cherche toujours à lire de la littérature, dit-il. Je suis tombé amoureux de cette voix intérieure. » Quand il évoque le sujet, son visage s’illumine. « La littérature est ce qu’on peut imaginer de plus plat en terme de travail – ce sont juste des mots sur une page. Et pourtant, en organisant ces mots et ces phrases, on peut attirer l’attention pleine et entière d’une personne. »

Dans une démarche semblable à celle de Moonlight, Jenkins s'est servi de ce qu'il avait appris en littérature pour l’appliquer à la réalisation. Exhumant des sons, des images de manière à rendre la vie d’une femme noire de 19 ans dans le Harlem des années 1970. « Le plus important, pour moi, c’était que ce film soit narré du point de vue de Tish, explique-t-il. Ce qui m'intéressait, c'était de voir comment elle se souviendrait de son premier baiser, de la première fois où elle a fait l’amour en restant amoureuse de la même personne malgré tout ce qu'elle traverse. » Sans doute ce qui confère au film une ambiance hypnotique et saturée, semblable à un souvenir ou un rêve, baignant dans des teintes vertes et des tons dorés ensoleillés.

barry jenkins if beale street could talk

Jenkins s'est imposé comme l’un des réalisateurs les plus sensuels oeuvrant à Hollywood. Si Beale Street est beau et tendre, il est aussi sous-tendu par une colère perceptible dans le livre de Baldwin. « [Il] l’a écrit avec énormément de colère et d’amertume, dit-il. La colère enfle sous la surface, parce que ce à quoi ces personnages et le public sont exposés a de quoi susciter l'indignation. »

Mais la colère n’est pas l’émotion dont Jenkins souhaitait partir, préférant opter pour une approche différente en mêlant les souvenirs heureux de Tish, à l’arrestation injuste de Fonni, et à la condition de Noir dans le New York des années 1970. « Ce que j’ai vraiment commencé à comprendre, c’est que je devais y penser comme étant de la chimie – il y a des problèmes plus denses que d’autres, il faudra donc mettre un peu plus de certains et un peu moins d’autres pour atteindre un point d'équilibre. »

La décision de Jenkins d’adapter le roman de Baldwin à partir des rêves et des souvenirs de Tish relève également du choix politique. « Il fut un temps où les gens croyaient que les Noirs ne rêvaient pas - je parle au sens littéral. Et d'ajouter : Quand on regarde un cinéma dans lequel il y a des gens de couleur, on les voit rarement rêver, ou visualiser des rêves. Pour moi, c’était un acte de provocation que le film soit encadré par les rêves et les souvenirs d’une jeune femme noire. » Pour Jenkins, le film est un reflet de Tish – ses rêves, ses souvenirs, son amour pour Fonni.

J’essaie d’emmener la conversation sur le terrain des Oscars, mais mon entrevue touche à sa fin. Un peu plus tard dans la journée, il publie sur Twitter la photo d'une glissée sous sa porte par son agent – le film est nominé dans trois catégories : Meilleure Actrice dans un Second Rôle (pour Regina King), Meilleure Bande Originale, et plus important, pour Jenkins, Meilleur Scénario Adapté.

Cet article a été initialement publié sur i-D UK.

Suivez-nous sur Instagram.