Sexe

« J'ai envie de baiser docteur, connaissez-vous quelqu'un pour m'aider ? »

Un accident a transformé leur sexualité. En détresse sexuelle, des personnes handicapées souvent recluses dans une structure médicale demandent au personnel de contacter des travailleuses du sexe pour assouvir leurs besoins.

par Simon Henry
03 March 2020, 10:06am

Illustration : Davy Khau pour VICE FR 

Être tranquille avec soi-même. Se libérer. S'évader en s'agrippant au plaisir. Oublier sa maladie, son handicap, même un instant. Le sexe a ce pouvoir, et Amandine le sait. Pendant près de deux ans, elle a occupé le poste de responsable de service dans une maison d'accueil spécialisée à Paris, une structure qui accueille des personnes en situation de handicap neurologique causé soit par un AVC, un neuro VIH ou une sclérose en plaques.

Les handicaps physiques ont des conséquences parfois terribles. Dans certains cas, les parties du corps répondent difficilement, voire plus du tout. Mais les besoins sexuels, eux, sommeillent et se réveillent de temps à autre, quand l'envie est trop forte. Jusqu'à ressentir une frustration telle que les membres du personnel pouvaient la subir. En particulier celle de Guillaume*, un résident. « Cela se traduisait par des mains aux fesses ou encore des érections pendant la douche, raconte Amandine. Pour combler son manque, il nous a demandé s'il pouvait faire appel à une travailleuse du sexe. Tout comme moi, une grande partie de l'équipe y était favorable. On a donc fait le choix de l'accompagner et de l'aider dans sa démarche qu'il ne pouvait pas mener de façon autonome. »

Seul problème : Amandine ne connaît aucune travailleuse du sexe. Elle décide alors de se rendre au festival "Ma sexualité n'est pas un handicap". Sur place, elle noue un contact avec un responsable de l'association suisse Corps Solidaire, spécialisée dans "l'accompagnement sexuel". Amandine poursuit la démarche en toute discrétion, de peur d'être poursuivie pour proxénétisme. Sans compter que Guillaume peut lui aussi s'attirer des ennuis. Depuis 2016, la loi sanctionne d'une amende de 1500 euros les client·es recourant à une relation sexuelle tarifée. Mais malgré tout, Amandine et Guillaume iront jusqu'au bout. Pour le bien de ce dernier.

Quelques semaines plus tard, Corps Solidaire contacte Amandine. « Iels m'ont dit qu'une membre de l'association , travailleuse de sexe de profession, était prête à faire le déplacement. À une condition : qu'une pré-rencontre par Skype soit organisée pour connaître les réelles motivations de Guillaume. S'assurer aussi du consentement de l'intéressé et de délimiter un cadre en vue de la rencontre. » Confronter ses fantasmes et la réalité. « Nous avons accepté la condition et soumis le souhait qu'un psychologue assiste à l'entretien. Car depuis son AVC, le résident comprend mais peine à s'exprimer. C'était un moyen de l'épauler ». Le Skype est concluant. Place à la deuxième étape : se mettre d'accord sur le lieu de la rencontre.

« C'est une pure coïncidence, mais il est décédé quatre jours après avoir fait l'amour. »

« En accord avec Guillaume, on a décidé que cela se ferait dans un hôtel, poursuit Amandine. D'abord pour rester discret·es, y compris par rapport aux autres résident·es et une partie de l'équipe qui n'ont pas été mis dans la confidence, et aussi pour qu'il sorte de la structure, que ce soit un lieu neutre et non médicalisé ». Puis vient enfin le jour J. Amandine conduit Guillaume jusqu'à l'hôtel où l'attend "l'accompagnatrice sexuelle". « Elle a ensuite emmené Guillaume dans une chambre louée pour l'occasion, se rappelle Amandine. Moi, j'ai patienté tranquillement au rez-de-chaussée, et iels sont réapparus une heure trente plus tard.

Sur le chemin du retour, Guillaume m'a confié qu'il était encore un peu frustré, sans me raconter en détail ce qui s'est passé. Qu'une heure trente, c'était un poil trop court ». Coût de la prestation : 150 euros, auxquels s'ajoutent le remboursement des frais de déplacement et la location de la chambre, intégralement à sa charge. Le prix à payer pour se réconforter ? La réponse d'Amandine surprend. « C'est une pure coïncidence, mais il est décédé quatre jours après avoir fait l'amour... »

Avant de se lancer dans pareille aventure, Amandine en avait tout de même touché deux mots auprès de sa responsable hiérarchique, la directrice de la MAS. Un établissement qui dépend du groupe SOS, un groupement de près de 400 entités, essentiellement associatives, et qui lutte contre les exclusions sous toutes les formes. Le directeur général du groupe SOS Solidarités, Guy Sebbah, a été directement informé de l'initiative d'Amandine et son équipe. Il l'a même validé. Contacté par VICE, il confie « que plusieurs établissements du groupe SOS ont eu recours à ce genre de rencontres. Je ne vois pas de quel droit on aurait refusé le souhait de ces résident·es s'iels en ressentaient vraiment le besoin. En plus, c'est leur argent, iels en font ce qu'iels en veulent. Et puis de vous à moi, cette pratique dans nos établissements n'est pas un cas isolé. »

Les propos de Guy Sebbah intriguent. S'il est impossible de vérifier ni de quantifier le nombre d'établissements qui ont oeuvré à ces rencontres charnelles, une question se pose : la détresse sexuelle des personnes handicapées est-elle plus profonde qu'on ne pourrait le croire ? Il est clairement possible de le penser. Le sexe hante tous les esprits. La frustration est encore plus terrible pour celleux qui ont déjà connus une sexualité avant de devenir invalide. Iels ont dans la tête des souvenirs charnels qu'iels se refusent à faire disparaître. Iels ont goûté au plaisir du sexe et veulent recommencer. Mais iels savent que ce ne sera plus jamais pareil, que leur sexualité a été endommagée en même temps que le malheur qui leur est tombé dessus.

« Donne-moi ses coordonnées et je vois ça directement avec lui. Si tu es dans la boucle, tu peux être accusé·e de proxénétisme. Laisse-nous gérer ça. » – Lydia, une travailleuse du sexe.

Il y a trois ans, Sylvain* s'est brisé la colonne vertébrale lors d'un plongeon. Il réside aujourd'hui dans un foyer d'accueil spécialisé. Sa mobilité se résume désormais à un fauteuil roulant. Et depuis son accident, Sylvain n'a pas revu de femme. Ça le travaille, de plus en plus. Lui qui en avait rencontré tant. Il craque et se confie auprès d'un soignant : « J'ai envie de baiser docteur, connaissez-vous quelqu'un pour m'aider ? » Ses plaintes deviennent si nombreuses que le soignant confident lui fait savoir qu'il connaît une travailleuse du sexe, Lydia*. Peut-être acceptera-t-elle de le rencontrer. Le soignant et Lydia fixe un rendez-vous. Autour d'une bière, iels discutent de la situation de Sylvain. Lydia dit : « Donne-moi ses coordonnées et je vois ça directement avec lui. Si tu es dans la boucle, tu peux être accusé·e de proxénétisme. Laisse-nous gérer ça » nous raconte-t-elle.

Le soignant lui transmet donc le numéro de Sylvain. S'ensuit une première rencontre qui fait office d'entretien, avant de convenir d'un prix. « Concernant le tarif, je m'adapte au client, nous assure Lydia. Et comme Sylvain est atteint d'un handicap, je lui ai proposé 150 euros pour une heure trente. C'est un prix moins cher qu'à l'accoutumée » nous explique Lydia. Faute d'avoir trouvé un hôtel équipé pour les personnes à mobilité réduite, Lydia se rend dans la chambre de Sylvain, au foyer. Incognito. Dès qu'elle franchit la porte, elle la verrouille. Que ce soit pour l'intimité ou la discrétion. Malgré son état physique qui l'empêche de revivre les sensations d'antan, Sylvain se laisse submerger par l'excitation et demande une pénétration. « Mais c'était un peu précipité. Il n'était pas toujours en mesure d'y arriver, et l'orgasme tardait à arriver. Il a alors fallu lui faire comprendre qu'il pouvait éprouver du plaisir autrement. À base de caresse dans des zones sensorielles qu'il n'avait jamais explorées par exemple ».

Au final, Sylvain et Lydia se sont vus trois fois en quelques mois. Le soignant qui a joué le rôle d'intermédiaire s'est totalement effacé. Il a lancé la partie, mais l'a quittée en cours de route. Pour se protéger. D'ailleurs, pour limiter les risques de se faire pincer, des responsables de service contactent, à la demande de résident·es, des travailleuses du sexe via des annonces postées sur le net. Julie* reçoit leurs messages sur Vivastreet, une plateforme où pullulent encore les offres sexuelles malgré la suppression de la rubrique "Rencontres" et l'information judiciaire ouverte contre le site en mai 2018 pour proxénétisme aggravé. Grâce aux titres malicieux de ses annonces, « Massage doux et singulier pour personne handicapée », Julie a fait coup double : sa réclame a été validée par le site, ni vue ni connue, tout en mettant la puce à l'oreille des responsables de service les plus rôdés en la matière. Suffit d'apprendre à décrypter.

C'est donc par ce canal que Julie a commencé à rendre visite à un résident d'un Ephad. « J'y vais environ tous les deux mois », précise-t-elle. C'est ce qui a été convenu avec lui ». Car là encore, le responsable de service a passé la main. Il n'intervient plus. Quelques membres du personnel soignant ont accepté de fermer les yeux sur l'objet des visites de Julie. Tant que cela ne crée de problèmes pour personne. Néanmoins, Julie s'étonne que ces rencontres charnelles puissent être mal perçues. « Après tout, c'est un client comme les autres, considère-t-elle. À la seule différence qu'il faut davantage s'adapter à ses problèmes physiques. Pour autant, tant qu'il est clean avec moi, je ne vois pas pourquoi je refuserais d'aller le voir. Les moments passés ensemble lui font même du bien. Alors où est le mal, au fond ? »

*Les prénoms ont été modifié pour préserver leur anonymat.

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Cet article a été publié sur VICE FR.

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