Pourquoi la mode est-elle obsédée par les baskets « moches » ?

On a essayé de comprendre le succès de l'Ozweego de Raf Simons et les bienfaits gériatriques des dernières baskets Balenciaga.

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juin 13 2018, 9:36am

Il faut se rendre à l’évidence : aujourd’hui tout le monde s’en fout de la chaussure basique, minimaliste. La décennie passée a vu les modèles discrets, les couleurs simples et les styles versatiles disparaître des défilés au profit de pompes énormes, garnies, complexes. C’est un constat, mais comment définir cette nouvelle esthétique de baskets « tellement moches qu’elles en deviennent cool » ? Et surtout, qui doit-on remercier (ou blâmer, selon votre style) pour leur hégémonie en 2017 ?

Le critère est assez simple. Aujourd’hui, les baskets les plus prisées sont celles que vous aviez repérées du coin de l’œil il y a dix ans, jetées au tréfonds d’une fripe, n’attendant plus que d’être achetées par votre grand-mère pour soulager sa sciatique et ses cors aux pieds. À l’époque, ces lignes étaient grandement redoutées. Personne ne voulait se trimballer une semelle XXL, assumer une palette de couleurs sporadiques ou l’extrême épaisseur d’une languette retenue par des lacets fluo.

Jadis considérées comme un véritable crime contre la mode, les baskets moches sont devenues une composante vitale de l’exigence disruptive inhérente à l’industrie de la mode. Récupérées par des hordes de hypebeasts ou d’autoproclamés « fashion-goths », les modèles de chaussures ostentatoires au design souvent maladroit se sont échappées du vortex des années 1990 pour devenir l’objet de convoitise de grandes marques, qui ont su leur donner un souffle frais, excitant, haute couture.

Les styles que nous adorons aujourd’hui sont toujours ceux des chaussures cryptiques et « incomprises » du passé. Une époque qui permettait à toute une génération, toute une jeunesse underground d’utiliser ses chaussures comme un outil d’expression ; la Buffalo sneaker pour les ravers, la jungle boot pour les gothiques… Les éléments de ces styles, les semelles désagréables ou les couleurs un peu trop vives, se sont fondus dans la mode actuelle, et on connaît un belge qui n’y est pas pour rien.

“Les sneakers au design maladroit se sont échappés du vortex des années 1990 pour devenir l’objet de convoitise de grandes marques, qui ont su leur donner un nouveau souffle haute couture.”

Le démiurge contemporain de la mode qu’est Raf Simons a toujours repoussé les limites du design des chaussures, bien avant que les sus-cités hypebeasts ne sentent tourner le vent. Au début de sa carrière, il utilise des silhouettes comme des toiles blanches à orner d’éléments incongrus – des boucles, des scratches. À l’époque, ces déclarations créatives sont encore petites, pas assez éclatantes pour éclipser les pièces à succès de Simons. Mais elles restent malgré tout le point de débart d’une nouvelle interprétation des sneakers. Une nouvelle incarnation qui mènera au légendaire (et lucratif) partenariat entre le designer et Adidas. Et même si Raf Simons a pu jeter son dévolu et donner du twist à des modèles classiques comme la Stan Smith ou la Spirit, c’est bien son revival de la chaussure running Ozweego qui a changé la perception de la mode pour la sneaker « moche ».

Avec leur grosse plateforme à bulles, leurs couleurs délibéremment hasardeuses et leurs morceaux de cuir, de silicone, de dain et de maille, tous les modèle Ozweegode Raf, depuis son défilé automne/hiver 2013, se sont imposés comme des baskets portables et des œuvres d’art ambitieuses. Le modèle est devenu l’ultime archétype de la basket moche des années 2000 : prisé, instantanément reconnaissable et incomparable.

Une hégémonie précoce qui n’aura pas découragé les autres marques et designers. Influenceur de toujours, il aura donc suffi que Raf Simons révèle l’amour porté par le consommateur de mode à ce genre de modèles pour que le filon se répande au sein de nombreuses maisons européennes. Alors que les forteresses du sportswear comme New Balance, Nike ou Asics ne faisaient que remettre leurs anciens modèles au goût du jour pour surfer sur la nostalgie des consommateurs, les marques du luxe proposaient quelque chose de plus beau, au design bien plus osé et risqué.

Quand les couturiers se réapproprient les sneakers, ils les prennent comme des chaussures ordinaires, indépendamment de leur prix et le résultat ouvre à peu de débats : les silhouettes sont simples, épurées, les matériaux de grande qualité et les coupes complexes. Ainsi, le consommateur peut considérer son modèle comme un investissement, mais la pièce reste branchée aux tendances du moment et surtout aux vagues de collection de la marque qui les produit. Un équilibre temporel est à trouver. Le prêt-à-porter a toujours été au croisement de la volonté mercantile du propriétaire d’une marque et des velléités créatives de son designer. Et c’est souvent le premier qui l’emporte.

“Peut-être que notre obsession éphémère pour les chaussures peu confortables (et souvent chères) reflète notre penchant pour les tendances les plus tordues.”

Mais ce n’était pas le cas lorsque Balenciaga a présenté les Triple S de sa collection automne/hiver 2017, modèle impulsé par le provocateur Demna Gvasalia. Gvasalia a plus l’habitude d’être un précurseur de tendances mais sa déclaration tardive aux baskets moches a saisi d’étonnement tous ceux qui les pensaient enterrées. Présentées dans une large gamme de couleurs, les sneakers semblaient sorties d’un dessin animé du début des années 2000 : tellement ridicules que toutes les personnes loin de la mode s’en sont moquées.

Et pourtant, les Triple-S ont été écoulées en prévente avant d’atteindre les stockistes Balenciaga, indisponibles avant même d’être lancées. Toujours créée par Gvesalia, la surbrandée Vetements x Reebok Insta Pump Fury, a bénéficié du même sort, accédant instantanément au statut « sold-out ».

Est-ce que cela signifie qu’il est temps d’exhumer la paire de Skechers qui vous rendait si cool en 1990 ? Peut-être, la limite séparant la sneaker moche stylée du crime contre la mode demeurant une zone particulièrement dure à cerner. Pour surfer sur la tendance, les stars des années 1990 comme Fila ont réaffirmé leur emprise sur la rue, les silhouettes plateformes des Spice Girls ont refait surface et les plus nostalgiques d’entre nous se sont mis en joie.

Mais le podium a aussi eu ses moments d’égarement. Cette saison, les baskets Prada ont particulièrement divisé : avec leurs semelles gonflées, leur tissu éponge et leur lanière sur l’orteil, les Cloudbust semblaient conçues pour les profs de SVT fans d’escalade. Chef-d’œuvre au design perturbant ou bizarrerie sans nom ? « J’ai vu le futur. Il est orthopédique » écrivait un internaute en découvrant les fameuses chaussures.

Peut-être que notre obsession éphémère pour les chaussures peu confortables (et souvent chères) reflète notre penchant pour les tendances les plus tordues. Si Simons et Gvasalia parviennent à susciter l’émoi de leurs fans en annonçant un nouveau coloris, n’est-ce pas le signe que nous devrions nous en acheter une paire ? Le moment est-il venu de jeter ses Chuck Taylors à la poubelle ? Faut-il brûler cérémonieusement ses Common Project pour les remplacer par des Balenciaga ? Peut-être pas. L’ère de soumission aux sneakers moches est incertaine, et s’achèvera probablement lorsqu’un créateur influent déclarera qu’il est temps de les remiser au placard. Alors tant est encore temps, sortez ces douteuses tennis : si elles sont vraiment laides, elles auront forcément la côte.

Cet article a été initialement publié sur i-D US

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