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santé mentale

Mon psy s’est suicidé

Il y a environ un an que Mark est décédé. Au cours de cette année, mon point de vue sur l’empathie a changé radicalement.

par Court Stroud
06 juin 2019, 8:53pm

Photo Ljupco / Getty 

L'article original a été publié sur VICE Canada.

Un samedi matin, alors que mon mari Eddie et moi faisions la grasse matinée, pas tout à fait éveillés, son téléphone a sonné.

« Je suis un ami de Mark », a dit la personne au bout du fil. Mark était un psychologue qu’Eddie et moi consultions depuis une décennie, en couple et individuellement. « On m’a demandé d’appeler ses patients. Je suis désolé de vous dire que Mark est décédé hier.

– Oh mon Dieu. Qu’est-ce qui s’est passé? a demandé Eddie.

– Il était très déprimé. »

Il y a eu une pause, puis :

« Attends… Il s’est enlevé la vie? »

Nous étions sous le choc. Eddie voulait parler, mais je ne le pouvais pas. Dans ma tête, des émotions conflictuelles se bousculaient : j’étais triste, bouleversée, paniquée, horrifiée.

Je me sentais aussi en colère, trahie. Après m’être sentie si proche de lui et lui avoir fait tellement confiance, j’ai eu le sentiment de perdre tous mes repères. Je ne savais plus qui il était, je me disais qu’il avait distribué les conseils alors qu’il n’arrivait pas à résoudre ses propres problèmes. Je me demandais : « Si mon psy n’y est pas arrivé, quelles sont mes chances? »

Ce n’était pas une question sans fondement. Dans la vingtaine, déprimée après une rupture, je me suis mis le canon d’un pistolet dans la bouche et je me suis préparée à appuyer sur la détente. Je l’ai déposé après avoir pensé aux personnes à qui je ferais du mal, à savoir ma famille et mes amis. Je me suis promis de chercher de l’aide, puis j’ai entrepris une thérapie. C’est alors que j’ai accepté que je passerais ma vie à me battre contre la dépression.

Avant de rencontrer Mark quelques années plus tard, j’ai vu quelques psychologues. Certains ont été très bien. Mais Mark était fantastique. Il était enclin à repousser les limites d’une relation entre patient et psychologue. Il s’ouvrait à ses patients au sujet de sa vie personnelle, comme un ami le ferait, quand il pensait que ça pouvait renforcer le lien de confiance et apaiser les peurs. En parlant de ses propres difficultés, il croyait que les patients pouvaient mieux relativiser les leurs. Il était là pour nous guider, tout en étant aussi l’un de nous.

Mark a traversé un divorce, qui a semblé, d’après ce qu’il m’en disait, brutal pour lui. Quand Eddie est parti en Arizona pour une résidence de trois mois, je me suis sentie abandonnée. Mark me disait alors à quel point la vie avec son ex-femme et sa fille lui manquait.

Nous nous sommes dit qu’il était en train de passer à travers une crise majeure. Eddie et moi l’avons encouragé. Je suis certaine que ses autres patients l’ont fait aussi. Puis, subitement, il s’est enlevé la vie.

Peut-être que le suicide de Mark n’aurait pas dû être un si grand choc pour Eddie et moi. Après tout, le taux de suicide chez les professionnels de la santé est plus élevé que dans n’importe quelle autre profession (de 28 à 40 par 100 000 personnes). C’est plus que le double du taux dans la population en général (12,3 par 100 000 personnes). De plus, d’après une étude de l’American Psychological Association (APA), près d’un psychologue sur cinq (18 %) a eu des idées suicidaires face à une épreuve personnelle ou professionnelle.

La perte d’un psychologue, quelles que soient les circonstances — mais en particulier s’il s’est suicidé —, peut avoir de graves conséquences. Et ce n’est pas malheureusement pas rare, d’après Charles Nemeroff, professeur et président par intérim du département de psychiatrie de la faculté de médecine Dell de l’Université du Texas. « Les données montrent assez clairement que c’est un groupe à risque, dit-il. Bien que les psychiatres sachent bien comment aider les autres aux prises avec des problèmes de santé mentale, ils tardent à chercher de l’aide quand eux en ont besoin. Beaucoup ne le font pas. Les professionnels de la santé sont de mauvais patients. »

En plus, le stress est inhérent à ce travail. « Ils voient des patients de 8 h à 17 h. C’est une profession solitaire. Les patients viennent, 45 ou 50 minutes, cinq jours par semaine, et ils se vident le cœur devant eux », dit-il.

La thérapie aide beaucoup de patients, et ce peut être gratifiant pour leur psychologue, mais il y en a aussi beaucoup que la thérapie n’aide pas. « Tout comme les cancérologues doivent vivre avec le décès de certains patients, les psychothérapeutes, psychiatres, psychologues et travailleurs sociaux, tous les professionnels de la santé, ont des patients dont l’état ne s’améliore pas. Des patients se suicident. C’est une dure réalité. »

Quand c’est le psychologue qui se suicide, il est naturel que ses patients ressentent de la colère et se sentent trahis, explique Charles Nemeroff. « La relation patient-psychologue est très intime et spéciale. Ça devient un microcosme de toutes les relations d’un patient. Si son psychologue se suicide, c’est comme s’il perdait un membre de sa famille ou un ami proche. C’est une personne qui connaît ses pensées les plus intimes. Il y a des personnes qui entreprennent une thérapie simplement par peur de l’abandon. Alors, qu’est-ce qui pourrait être pire qu’être abandonné parce que son psychologue s’est suicidé? La pierre angulaire de la relation entre un patient et un professionnel de la santé, c’est la confiance et l’intimité. La pire violation de ce contrat, c’est le suicide. »

Un an et un mois se sont écoulés depuis le suicide de Mark. Au cours de cette période, mon point de vue a changé radicalement. La colère et le sentiment de trahison ont disparu. Maintenant, Mark me manque, et j’ai de l’admiration pour lui.

Grâce à lui, je suis devenue une personne plus compatissante. Je vois maintenant que tout en affrontant ses propres problèmes, et des problèmes très graves, Mark a trouvé en lui la force de donner tout ce qu’il avait à ses patients.

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Ce dont je me suis rendu compte, c’est que l’on ne connaissait pas Mark du tout. On pensait le connaître en raison de la profondeur de nos conversations et de la vulnérabilité qui les rendait possibles. En vient-on à réellement connaître une personne dont le travail est de nous aider, au-delà de ce qu’elle veut nous dire? En tout cas, ma foi en cette démarche de connaissance de soi est plus forte que jamais.

J’ai maintenant commencé à consulter une psychologue, Amy, qui croit aussi que parler à l’occasion de sa vie peut aider à donner un sentiment de sûreté au patient et bâtir une relation de confiance avec lui. Au début, il était difficile de m’ouvrir après ce qui était arrivé à mon précédent psychologue. Mais parler de ce qui se passe dans ma tête est vital — Mark m’a appris ça. Et je sais qu’il aurait voulu que je continue, même après une perte comme celle-là.

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