Science

Les livres de médecine montrent principalement de jeunes hommes blancs

« On ne devrait pas voir une personne de 20 ans avec une maladie coronarienne. »

par Rose Eveleth
15 mai 2019, 7:07pm

Illustration: Xavier Lalanne-Tauzia 

L'article original a été publié sur VICE États-Unis.

Avant d’être une série télévisée, Gray’s Anatomy (avec un a) était un ouvrage de médecine. Publié en 1858, il est rapidement devenu la référence pour ses illustrations : des schémas du corps humain, des petits os de la main jusqu’à la structure interne de l’œil.

Gray’s Anatomy est encore imprimé de nos jours et en est à sa 41e édition. Si on le parcourt, on s’aperçoit vite d’une chose, ou plutôt de l’absence d’une chose : des illustrations de corps de femmes. Cette lacune n’est pas exclusive à Gray’s Anatomy : tous les ouvrages de médecine montrent principalement des corps d’hommes.

En 2014, Rhiannon Parker, une chercheuse à l’Université de Wollongong en Australie, a décidé de mesurer ce déséquilibre. En analysant plus de 6000 images de 17 ouvrages d’anatomie publiés entre 2008 et 2013, elle et ses collègues ont constaté que seulement 36 % des images de l’anatomie où l’on peut reconnaître le sexe de la personne montraient l’anatomie féminine.

Ce qui est encore plus décourageant, c’est que ces résultats ne diffèrent que très peu de ceux d’une étude menée en 1994, selon laquelle 32 % des images montraient alors l’anatomie féminine. « Je m’attendais à une bien plus grande amélioration de la représentation », m’a dit la chercheuse.

Tous les ouvrages ne sont pas aussi biaisés. Dans General Anatomy, deuxième édition, la proportion d’images de l’anatomie masculine est la plus élevée : cinq contre un. Dans Gray’s Anatomy for Students, une version abrégée de l’ouvrage, il y a trois fois plus d’images de l’anatomie masculine que féminine. Dans Human Anatomy and Physiology, neuvième édition, est le seul des ouvrages dans lequel il y a autant d’images de l’anatomie masculine et féminine.

Fait intéressant, les éditrices de Human Anatomy sont deux femmes, Elaine N. Marieb et Katja Hoehn, tandis que l’ouvrage à la proportion la plus déséquilibrée ne comptait parmi ses éditeurs que des hommes.

« Nous prenons au sérieux la diversité sexuelle et raciale, et travaillons à inclure plus d’images diversifiées dans nos ouvrages », a répondu à VICE par courriel Madelene Hyde, la vice-présidente du contenu et de l’éducation chez Elsevier, qui publie plusieurs ouvrages d’anatomie des plus réputés, dont Gray’s Anatomy.

Dans certains cas, montrer le corps d’une femme est logique, notamment quand le contenu porte spécifiquement sur la santé des femmes. Mais Rhiannon Parker a constaté que même dans les cas où il n’y a aucune raison de montrer un sexe plutôt que l’autre, les hommes sont plus représentés, comme si l’anatomie masculine était l’« anatomie normale ». Ce qui ressemble à ce que l’on avait constaté dans une précédente étude menée en 1992 : même dans les images médicales sur la reproduction, les hommes surpassaient en nombre les femmes dans les ouvrages de médecine : le ratio était de 2,5 hommes contre 1 femme.

« Dans les ouvrages d’anatomie qui ne portent pas uniquement sur l’anatomie chirurgicale (l’intérieur plutôt que l’extérieur du corps), nous faisons de notre mieux pour fournir des images de sujets divers, a écrit Madelene Hyde. Quand c’est possible, nous essayons de remplacer les anciennes images de maladies rares. Comme nous fournissons un volume considérable de contenu médical dans le monde, nous essayons de plus en plus d’être aussi équilibrés que possible dans les images de nos ouvrages. »

Rhiannon Parker a noté une autre tendance dans la base de données. En cherchant des images dans lesquelles on pouvait voir que le corps représenté était celui d’un homme ou d’une femme (par exemple à partir des organes génitaux, mais aussi d’autres caractéristiques physiques permettant de reconnaître le sexe), elle s’est aperçue que les corps étaient en grande majorité des corps de Blancs, minces et jeunes. Parmi les images de femmes, 86 % étaient blanches, et parmi les images d’hommes, 76 % étaient blancs.

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Les étudiants en médecine qui ont consulté des ouvrages biaisés étaient plus susceptibles de présenter un biais implicite relatif au sexe du patient. Illustration : Xavier Lalanne-Tauzia

Dans les illustrations des livres, les corps d’hommes sont presque toujours musclés, alors que les corps de femmes sont minces. Seulement 2,7 % des images que l’équipe de chercheurs a analysées montraient des corps présentant un handicap visible. Et seulement 2,2 % des images montraient une personne âgée. « Il n’y a pas une personne âgée dans ces ouvrages alors que les personnes âgées ont davantage besoin de soins de santé, dit Rhiannon Parker. J’ai été surprise que ces représentations ne soient pas vraiment incluses. »

Elle s’est aussi penchée sur l’effet de ces images sur les étudiants en médecine. En menant un sondage auprès de 456 étudiants de la faculté de médecine de l’Université de Wollongong en 2018, elle a constaté que le déséquilibre n’entraînait pas chez eux de préjugés explicites. Par contre, il haussait leur pointage aux tests de préjugés implicites, mesurant des perceptions plus subtiles.

« Les gens savent ce qu’ils doivent dire, ce qu’ils doivent penser », dit Rhiannon Parker à propos des idées que l’on a sur les genres. « Mais ça n’empêche pas les effets insidieux des images biaisées. Leur façon de considérer comme normaux certains types de corps fait qu’on ne peut pas nécessairement empêcher que ça crée des biais. »

Il y a de nombreuses études qui indiquent que les perceptions biaisées des médecins ont de véritables conséquences négatives pour les patients. « Les maladies coronariennes sont considérées comme des maladies d’hommes », donne en exemple Rhiannon Parker. Une étude indique que bon nombre d’ouvrages de médecine ne présentent pas les différences de symptômes des maladies coronariennes chez les hommes et les femmes, se limitant aux symptômes des hommes, une des causes du plus haut taux de mauvais diagnostic chez les femmes que chez les hommes.

Et ce n’est pas que pour les maladies coronariennes. La chercheuse observe qu’à cause de la grossophobie chez les médecins, des personnes ne consultent pas de médecin même lorsque c’est nécessaire, et qu’aux États-Unis, les femmes noires sont trois fois plus susceptibles de décéder en accouchant qu’une femme blanche.

Même en excluant les perceptions biaisées, montrer le même corps d’homme blanc athlétique n’est pas la meilleure façon de renseigner les futurs médecins. « Je pense qu’on cède tous à l’idée de montrer de belles personnes, tout le monde est attiré par les belles personnes », dit Jill Gregory, une illustratrice spécialisée en images médicales et directrice adjointe de la technologie de l’éducation à la faculté de médecine Icahn de l’hôpital Mount Sinai à New York. « Surtout quand on illustre une maladie de personnes âgées. On ne devrait pas avoir une personne de 20 ans avec une maladie coronarienne. »

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Les images de l’anatomie dans les banques d’images montrent aussi en très grande majorité des hommes blancs, minces et jeunes. Source : Shutterstock

Les responsables de banques d’images et de ressources médicales virtuelles tombent tous dans le même piège. On a récemment demandé à Jill Gregory de réaliser une série d’illustrations pour un cours d’anatomie à Mount Sinai. Pour le sein, « le professeur avait pris des images au hasard trouvées avec Google », dit-elle, ne montrant pratiquement qu’un seul type : blanc, ferme, surtout avec implant. « Ils sont comme de petites boules. La plupart des femmes n’ont pas des seins comme ceux-là. »

Elle a donc réalisé des illustrations de sein de femmes âgées, tombant, avec le mamelon vers le bas, et dit que les étudiants du cours ont beaucoup plus de chance de voir des seins semblables à ceux de ses illustrations que ceux que l’on voit couramment dans les livres et banques d’images.

Parfois, les illustrateurs ont la directive explicite de ne pas dessiner certains types de corps. Rhiannon Parker dit qu’au cours de ses recherches, elle a entendu des histoires d’illustrateurs à qui on avait demandé de ne pas montrer des mamelons sauf si l’illustration se rapportait à l’anatomie du sein, par exemple.

En se servant d’anciens livres de médecine comme exemples, des illustrateurs perpétuent les représentations biaisées. « Dans le travail de Frank Netter, le père de l’illustration médicale, 100 % sont des Blancs, dit Jill Gregory. »

Le déséquilibre est exacerbé parce que la majorité des illustrateurs du domaine médical sont blancs (85 % des personnes qui ont répondu à un sondage de l’Association of Medical Illustrators en 2018), un problème auquel l’association a décidé de s’attaquer il y a quelques années en créant un comité spécial de la diversité (dont Jill Gregory est membre).

La solution passe par les éditeurs et des illustrateurs. Jill Gregory juge qu’il est crucial d’expliquer aux gens qui travaillent dans ce domaine pourquoi ce biais est néfaste. « C’est vraiment une question de sensibilisation. Les gens mettent du temps à se dire : “Ah, oui, je devrais utiliser différents teints, peut-être montrer une personne en fauteuil roulant, une variété de gens.” »

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Donc la situation s’améliore? Rhiannon Parker n’est pas si optimiste. Elle note que les médecins ont une vision rigide du corps humain. « Non, je ne crois pas que ça change, dit-elle. Je pense que les proportions d’hommes et de femmes changent lentement, mais l’ethnicité et les types de corps, je ne pense pas qu’on y porte attention. Ça s’aggrave. »

Quant à elle, Jill Gregory voit des progrès, même s’ils sont lents. Elle admet avoir elle-même changé ses méthodes relativement à cette question au fil des ans. « Il y a 10 ou 15 ans, j’ajoutais peut-être quelque chose juste comme ça, mais maintenant, chaque fois que je me prépare à faire une illustration, je me demande comment représenter la diversité dans mes images. » De cette façon ainsi qu’en embauchant dans ce domaine des illustrateurs plus hétérogènes, elle a espoir que les choses s’améliorent.