Culture

Corbeau est le groupe le plus badass de l’histoire du hard rock québécois

Voici pourquoi je suis devenue fan de Corbeau après avoir sous-estimé ce groupe trop longtemps.

par Romanne Blouin
21 décembre 2017, 9:15pm

Capture d'écran YouTube.

En 2017, on se souvient surtout de Corbeau comme le groupe qui interprétait Illégal, le hit de prédilection de plusieurs adeptes de karaoké, après deux grosses Laurentides. Mais Corbeau, c'est beaucoup plus que ça. Malheureusement, c'est quelque chose que j'ai mis trop de temps à comprendre. J'ai longtemps associé ce groupe hard rock à l'une des suprêmes quétaineries du paysage culturel québécois des années 80. J'avais tort. Et comme je regrette encore d’avoir sous-estimé Corbeau pendant plusieurs années, j'ai décidé de lui redonner ses lettres de noblesse en vous racontant comment j’ai réussi à apprivoiser cet oiseau rare du rock québécois.

Avant tout, il faut savoir que c’est en 1977 que Pierre Harel (chant) a formé Corbeau avec Michel Lamothe (basse) et Roger « Wézo » Belval (batterie), tous d’anciens membres du groupe rock bluesy Offenbach. Corbeau comptait aussi dans ses rangs Donald Hince (guitare). C’est l’année suivante que le guitariste Jean Millaire s’est joint à la formation, quelque temps avant l’arrivée de Marjo, qui partageait alors le micro avec Harel. Bien que ce dernier ait quitté le groupe après l’enregistrement du premier album, Corbeau a continué ses activités jusqu’à ce que Marjo décide de voler de ses propres ailes en 1984, en amenant avec elle Jean Millaire.

Mon père étant un grand fan de Corbeau, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de fouiller dans ses disques et de me taper sa discographie. Mon seul problème, c’est que, chaque fois, je m’arrêtais après le premier disque, un album homonyme sorti en 79, enregistré alors que Pierre Harel était encore dans le groupe. Ce qui me refroidissait, c’était le manque de cohésion entre les morceaux de la première moitié de l’album, qui laisse penser que le groupe était encore à la recherche de son identité musicale. Le fait d’alterner entre deux chanteurs renforçait cette impression. Pourtant, l’album comporte aussi son lot de pépites comme Cash-moé, J’veux mourir à soir et Agriculture.

La révélation

C’est lorsque j’ai écouté la chanson ‘Tit Verrat que tout a changé. Tirée du EP Visionnaire, c’est probablement la chanson qui se rapproche le plus du new wave, parmi tout le catalogue du groupe. Quand je l’ai entendue pour la première fois, j’ai cru que c’était une pièce d’un groupe obscur des années 80 dont je n’avais jamais entendu parler. Ensuite, j’ai reconnu la voix de Marjo et j’ai eu une véritable révélation. Tout à coup, esti que je trouvais ça badass, Corbeau.

Rock en joual

Au risque de me faire traiter de milléniale « colonisée » par Mathieu Bock-Côté, je dois admettre qu’avant d’être illuminée par la magie de Corbeau, l’accent de Marjo et d’Harel me gossait terriblement. Je trouvais que la manière dont ils roulaient leurs r était incompatible avec la musique du groupe. Encore une fois, j’avais tort...

Évidemment, Corbeau n’est pas le premier groupe rock québécois à avoir chanté en joual. Cependant, une des plus grandes réussites de la formation, c’est d'avoir réussi à marier le joual au hard rock, alors un phénomène presque exclusivement anglo-saxon.

Un peu comme le groupe Aut’Chose l’avait fait précédemment, Corbeau s’est servi du joual pour aborder des thématiques rock universelles telles que la drogue, le sexe et l’amour. Et grâce à ses chansons heavy empreintes d’un sentiment d’urgence et à son style dangereux, Corbeau a permis de marquer une rupture avec le son folk-rock québ des années 70.

Pour en revenir aux thèmes dont il est question dans les chansons de Corbeau, j’apprécie particulièrement des pièces qui traitent d’amour sauvage et de trahison comme Elle et Si tu voulais. Ou encore Baby Lily qui aborde le sadomasochisme de manière presque romantique.

Le pouvoir du look

Dans le contexte actuel, cette performance en direct de la chanson Cash-moé , diffusée à la télévision de Radio-Canada en 1980, peut sembler banale. Pourtant, elle évoque très bien l’arrivée des années 80 au Québec. Il suffit de jeter un œil à cette gang d’énergumènes vêtus de paillettes et de plumes noires pour comprendre que le temps était venu de dire au revoir à Beau Dommage, Harmonium et aux autres ambassadeurs de la barbe et du poncho qui ont tant marqué le paysage musical des années 70. Contrairement à bien des groupes qu’avait vus naître la belle province, Corbeau avait saisi l’importance de se démarquer par le look.

En complément à son image, Corbeau maîtrisait les codes du hard rock mieux que n’importe quel autre groupe québécois et avait les atouts nécessaires pour exceller dans le genre. Des riffs ultra catchy; une section rythmique en retrait, mais pas trop, qui exécute les morceaux de façon impeccable; des solos de guitare tranchants, mais de bon goût; et bien sûr une chanteuse charismatique au sex-appeal indéniable et à la voix ensorcelante. Ce n’est donc pas surprenant que Corbeau ait réussi à élever son rock pesant au rang du grand public et, par le fait même, connaître le succès commercial et remporter des trophées.

Loin de moi l’idée de minimiser la contribution des autres membres du groupe, mais il est clair que la présence de Marjo a amené Corbeau à se distinguer et à créer sa propre image. Marjo est une figure sexy et inhabituelle capable d’incarner l’ empowerment féminin tout en témoignant de sa vulnérabilité, comme c’est le cas dans la chanson Demain. Sa personnalité explosive imprègne ses paroles et c’est en partie ce qui fait de Corbeau un groupe à part. C’est à partir de Fou, sa deuxième offrande, que la musique du groupe prend une tournure plus agressive.

Les champions de la ballade

Corbeau, ce n’est pas juste des tounes qui sonnent comme une tonne de briques. Comme tout groupe hard rock qui se respecte, Corbeau a su prouver qu’il maîtrisait l’art de la ballade grâce à des chansons comme En pièces détachées et Quelle sorte d’amour. Ma préférée est sans doute le classique Ailleurs, tirée de l’album Illégal. Après tout, il n’y a rien de plus rassembleur qu'une power ballad qui donne envie de prendre un inconnu par les épaules et de le regarder dans les yeux en hurlant les paroles.

L’importance du concert

À défaut d’avoir vu Corbeau en concert (je n’étais pas née, ce n’est pas de ma faute), c’est en voyant des vidéos que j’ai constaté que c’était sur scène que le groupe atteignait son plein potentiel. Je vendrais ma mère pas cher à un cirque pour remonter en 82 et voir Marjo vêtue comme Debbie Harry se tortiller à la manière de Mick Jagger. Heureusement, YouTube regorge de vidéos du groupe en action. Et si vous n’êtes toujours pas convaincus par Corbeau après avoir regardé des extraits de concerts, vous serez au moins obligés d’admettre que Marjo était la bête de scène suprême, et ce malgré son degré d’intoxication visiblement élevé. Si, au contraire, vous en voulez plus, je vous invite à mettre la main sur Dernier Cri, un album double enregistré au feu Spectrum en 1984, peu de temps avant la séparation du groupe.

Voilà comment Corbeau a réussi à me charmer à grands coups de toé pis moé. J’espère qu’il en sera de même pour vous.

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