De fausses cliniques d’avortement s’affichent sur Google Maps

Au Québec comme ailleurs, les centres anti-choix vont imiter le langage des centres pro-choix, ce qui masque leur réelle nature.

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nov. 7 2018, 9:41pm

Crédit photo : La Presse canadienne/ Nathalie Madore

Faut-il toujours se fier aux cartes de Google Maps pour trouver un service, disons, délicat? Une récente enquête du Sunday Telegraph soulève des doutes quant à la fiabilité du moteur de recherche lorsque vient le temps de chercher une clinique d’avortement. D’après le reportage réalisé au Royaume-Uni et aux États-Unis, des femmes qui cherchent une clinique où mettre un terme à leur grossesse sont en réalité dirigées vers des centres antiavortement.

Le tout est insidieux: une femme ne saurait pas immédiatement qu’elle a affaire à un centre pro-vie, souvent financé par des organismes religieux. Selon l’enquête du Sunday Telegraph, ces cliniques ont une allure légitime sur internet. Leurs pages web contiennent des mots soigneusement choisis comme « conseils sur l’avortement », ou « aide à l’avortement. » Plusieurs de ces cliniques sont en réalité liées à des agences d’adoption, et vont tenter de convaincre les femmes de garder leur bébé. Ou encore, elles vont induire les femmes en erreur des risques de l’avortement, pour les dissuader de choisir cette voie.

Ces centres affichent en outre les noms de réelles cliniques d’avortement sur leurs pages web, ce qui maximise leur référencement dans les pages de recherche de Google. Au Royaume-Uni, plusieurs sont listés comme des cliniques d’avortement sur Maps. Même chose aux États-Unis: les journalistes ont trouvé plus d’une cinquantaine de centres pro-vie listés comme étant des cliniques d’avortement sur Google Maps.

On avance que le phénomène est bien ancré chez les Américains. On estime qu’il y a entre 2300 et 5000 centres anti-choix aux États-Unis, contre 800 points de service en avortement.

Aussi au Québec

Le Québec n’est pas à l’abri du phénomène des centres antiavortement. Ceux-ci sont « totalement actifs » ici aussi, affirme Mariane Labrecque de la Fédération du Québec pour le planning des naissances (FQPN), un regroupement féministe de défense des droits en santé sexuelle et reproductive.

Au cours des dernières années, la FQPN a dénombré plus d’une vingtaine de centres anti-choix un peu partout dans la province, qui sont « très bien financés par des groupes religieux ». La Fédération en tient une liste noire qu’elle ne publie pas, de peur de faire de la publicité à ces organismes.

Au Québec comme ailleurs, les centres anti-choix sont difficiles à déceler. Sur internet, ils vont imiter le langage des centres pro-choix, ce qui masque leur réelle nature. Et sur place ou au téléphone, ils vont employer diverses tactiques pour convaincre la femme de mener à terme sa grossesse, explique Mme Labrecque.

Certains centres ne vont pas mentionner l’avortement. D’autres vont désapprouver l’avortement et employer des techniques de culpabilisation, en humanisant le foetus et en comparant l’avortement au meurtre. Il y a des cliniques qui vont plus loin, en ayant recours à la désinformation. Elles font paraître l’avortement comme une procédure dangereuse, qui comporte de graves risques pour la santé. On dit qu’une femme qui se fait avorter pourrait avoir des pensées suicidaires, souffrir d’un syndrome post-traumatique, de dépression, d’anxiété, d’alcoolisme, de toxicomanie, serait plus à risque de développer un cancer du sein, de l’utérus et pourrait même être infertile. Rien de tout cela n’a de fondement scientifique, s’insurge Mariane Labrecque.

Elle dénonce un discours trompeur qui s’inscrit dans un projet politique plus large, celui de faire recriminaliser l’avortement. « Ils vont utiliser des gens qui sont en situation de vulnérabilité, qui sont dans un moment de leur vie où ils ne savent pas quoi faire, pour faire passer leurs valeurs et leur idéologie, et c’est ce qui est fondamentalement inacceptable, martèle-t-elle. L’avortement, c’est reconnu comme un des droits reproductifs essentiels. »

Googler des centres anti-choix

Comme dans le reportage du Sunday Telegraph, le mauvais référencement des centres anti-choix sur Google a aussi été observé au Québec, se rappelle Mariane Labrecque. En 2014, une intervenante du ministère de la Santé avait remarqué qu’en googlant « CSSS Domaine du Roy » et « avortement », on tombait sur un site religieux antiavortement. Mme Labrecque indique que la situation a été corrigée dans certains cas.

Il nous a été possible de trouver un centre du genre fiché comme une clinique d’avortement. En googlant « clinique d’avortement » dans la ville de Québec, le centre Options Grossesse apparaît sur la carte.

Google Maps
Capture d'écran.

Mariane Labrecque affirme qu’Options Grossesse est un centre anti-choix, ce que l’organisme réfute.

« On offre un service aux femmes qui ont une grossesse non planifiée, et qui sont hésitantes par rapport à leur grossesse. Parfois, effectivement elles veulent avorter, ou elles y songent. Parfois elles veulent continuer », explique Sonia Tennina, codirectrice d’Options Grossesse.

Elle soutient que l’organisme « n’empêche personne d’aller vers l’avortement », et qu’on y offre de l’information sur le déroulement d’un avortement. On offre aussi un soutien continu aux femmes qui choisissent de garder le bébé. Cependant, on ne référera pas les femmes à une clinique d’avortement. « Si on voit que la personne cherche vraiment une clinique, et qu’elle est décidée, elle ne viendra pas nous voir. À ce moment-là, on n’a pas vraiment de service à lui rendre. »

Sonia Tennina ne juge pas que tomber sur Options Grossesse en tapant « clinique d’avortement» porte à confusion. Elle juge que les femmes en questionnement peuvent taper « avortement » sans en vouloir nécessairement, parce qu’elles hésitent, parce qu’elles ont peur.

Options Grossesse ne se décrit pas comme étant antiavortement, mais l’organisme est tout de même reconnu par Alliance Ressources Grossesse, un organisme-parapluie qui fait la promotion d’une vingtaine de « centres d’assistance aux femmes enceintes ». Certains sont directement affiliés à l’Alliance, d’autres, comme Options Grossesse, sont simplement mis de l’avant par l’Alliance.

Le site d’Alliance Ressource Grossesse contient peu d’information, mais dans l’onglet «Ressources», on propose une vidéo de 13 minutes intitulée « Le miracle de la vie », où on voit une animation étape par étape de la conception d’un bébé. La vidéo est hébergée sur YouTube, par l’utilisateur nommé « Retour du Christ ». On met également en référence la page web de la campagne « Rompre le silence », qui vise notamment à « sensibiliser le public au fait que l’avortement blesse physiquement, émotionnellement et spirituellement avec des conséquences à long terme, en espérant qu’il sera un jour inacceptable de conseiller l’IVG pour résoudre une grossesse non planifiée ».

Dans un rapport de recherche produit à l’Institut de recherche féministe de l’UQAM, on révèle qu’Alliance Ressource Grossesse « ne spécifie pas son ancrage « pro-vie » mais entretient néanmoins des liens étroits, quoique peu visibles, avec Campagne Québec-Vie – l’un des principaux acteurs québécois de l’opposition à l’avortement. »

Lors de notre entrevue, Sonia Tennina a assuré n’avoir aucun lien avec Campagne Québec-Vie.

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Comment éviter de se faire prendre?

Pour éviter de tomber dans le piège des centres anti-choix, Mme Labrecque suggère de contacter la FQPN, qui a une banque de ressources d’aide légitimes à proposer aux femmes enceintes. Elle a d’ailleurs dressé la liste des points de service en avortement au Québec, qui regroupe une cinquantaine d’hôpitaux, cliniques, CLSC et centres de santé.

Elle ajoute que si une femme se présente dans un centre et qu’on évite de parler d’avortement, ou encore qu’on parle du foetus comme d’un bébé, d’un enfant, et de la femme comme d’une maman, c’est qu’on a probablement affaire à un centre en réalité pro-vie.

Justine de l'Église est sur Twitter.

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