musique

Le rap queb selon Ruffsound

« Ruffsound, écœurant le beat! »

par Simon Coutu
05 février 2019, 7:04pm

Photo: Kevin Figs

Homme de l’ombre, Ruffsound a signé certains des plus grands bangers du rap queb. Loud, SP, Koriass, Connaisseur Ticaso, Imposs, Souldia : le réalisateur et producteur à la barbe rousse et à l’éternelle casquette a collaboré avec les plus grands. Il s’est prêté au jeu de nous révéler ses morceaux favoris en carrière, question de mesurer son empreinte sur la courte histoire du rap au Québec.

13e étage, Le cœur de Montréal, 2006

C’est ma première collaboration avec SP et c’est aussi mon premier beat à jouer à la radio commerciale. Je venais juste de travailler avec Yvon Krevé. Et sur le plateau du clip, j’ai rencontré Malik Shaheed de l’émission Hip-Hop. Il m’a présenté à SP. Pour moi, c’est une figure mythique du rap québécois. Je suis allé chez lui, on a bu plein de 40s. J’avais 100 beats avec moi sur quatre disques compacts. Dans ma tête, je voulais lui proposer quelque chose comme 514-50 Dans mon réseau. Mais il a choisi le seul beat reggaeton de mon répertoire. Il s’est tout de suite mis à danser. Cette pièce a fait son chemin jusqu’au 6 à 6 de CKOI. Ça a joué tout l’été à la radio et dans les clubs.

Double Shot, Montréal laisse-faire!, 2006

J’ai rencontré les gars de Double Shot au club Mad Max de Laval, où un de mes boys avait organisé un show. Tous les gars de Montréal-Nord étaient là. Un des membres de Double Shot, Baxter Dexter, m’a invité chez lui. À cette époque-là, je vendais mes beats 300 $ et je ne voulais rien savoir des faveurs. Il pensait que j’allais lui donner mon travail, et j’ai simplement refusé. Mais j’aimais son énergie, alors deux semaines après, je l’ai rappelé en lui disant que je lui en faisais cadeau. Le morceau est sorti et ça a fait du bruit. Depuis ce temps-là, on a développé une relation et, aujourd’hui, on est de très bons amis. Et à cause de cette chanson, des gens m'arrêtent dans la rue en criant : « Ruffsound, écœurant le beat! »

Le Connaisseur Ticaso, À Montréal, 2007

J’ai grandi avec les vieux vinyles de ma mère, au son de Beau Dommage. J’ai donc fait un sample de la chanson Montréal. Des gars du crew de rap 20 Deep étaient venus à la maison et je leur ai fait écouter ce beat-là. Ils m’ont tout de suite dit qu’un autre producteur, Ruffneck, travaillait sur le même. Je capotais. J’ai donc rapidement demandé à mon ami le rappeur Tyjeï Diezel, très proche de Connaisseur, pour qu’il me le présente. On est allés le voir. On entre dans sa voiture, en bas de chez lui, on fume un spliff et je lui joue le beat. Il a tout de suite accepté de le faire. Deux semaines après, il est venu au studio et on a enregistré la chanson, avec le verse de Tyjeï. J’étais content de ne pas l’avoir gaspillé et qu’elle roule encore aujourd’hui.

Imposs, Dope Boyz, 2007

Un parfait exemple du grand talent d’Imposs, membre de Muzion, en tant que rappeur. Il est tout simplement incroyable. Quand on est arrivé en studio, il n’avait que deux verses sur trois d’écrits. Le troisième, il l’a tout simplement fait en freestyle. C’est un des premiers rappeurs qui m’a soutenu et qui a parlé de moi à la radio. Je lui dois beaucoup.

Koriass, La mort de Manu (Garde ta job), 2011

C’est un beat inspiré des bonnes années du rap new-yorkais, un loop assez minimaliste. Je l’ai fait directement devant Koriass en studio. Mon ami Sinis du blogue Hiphopfranco avait un studio d’enregistrement à Laval, et j’ai croisé Koriass à cet endroit, alors qu’on buvait des 40s. On s’est revus un peu un peu plus tard et on a tout de suite commencé à travailler ensemble. Depuis, on n’a jamais arrêté. Il est devenu un membre de la famille. Nos carrières sont très liées. Depuis Petites victoires en 2011, j’ai travaillé sur chaque pièce de chaque album, sauf quelques exceptions. C’est un grand rappeur.

Tiens mon drink, Loud Lary Ajust, 2014

J’ai connu Ajust au lancement de l’album Gullywood en 2012. On était tellement saouls au champagne. Une semaine après, il est passé au studio et on a remarqué qu’on aimait les mêmes affaires. On a commencé à travailler ensemble. Il m’a demandé de l’aider pour la production de Blue Volvo. Il a un style bien à lui. À cette époque, il samplait beaucoup de glam rock, très influencé par la côte Est américaine. Moi, j’ai un côté plus harmonique. Donc, la somme des deux donne un bon résultat, je crois. On a fait la production de l’album chez moi, à Lorraine. Mon voisin, c’est René Simard, et la fenêtre de mon studio donne directement sur sa chambre à coucher. On faisait le gros party et on produisait de la musique la fenêtre ouverte jusqu’à six heures du matin, été comme hiver. René est très poli. Donc, ça lui a pris un an et demi avant qu’il nous dise qu’il entend tout ce qu’on fait et que je l’empêche de dormir.

Souldia, Condamné, 2014

C’est Koriass qui m’a présenté Souldia. Les deux se connaissent parce qu’ils habitent à Québec. J’admets que je n’étais pas très familier avec son univers. Il est débarqué chez moi et on a écouté de la musique. Je lui ai fait jouer la pièce Zoo de Kaaris et il aimait ce genre de son. Je lui ai donné 12 beats, et ils se sont tous retrouvés sur l’album Krime grave. C’est un des gars les plus faciles avec qui travailler. Condamné, je l’ai produite avec Ajust, la seule que je n’ai pas faite tout seul. À cette époque-là, on écoutait beaucoup de Freddy Gibbs, et on s’en est vraiment beaucoup inspiré. Du vrai gangsta rap de motard.

Loud, 56 k, 2017

Après l’avoir écrite, Loud avait enregistré directement sa voix sur un beat trouvé sur internet, comme version de travail. Il chantonne sur cette pièce, et je n’arrivais tout simplement pas à trouver le bon beat. Ajust aussi a essayé et ça ne fonctionnait tout simplement pas. À la dernière journée de mix, je me suis levé, décidé à trouver une solution. Ça ne m’était jamais arrivé de ne pas être capable de trouver un beat pour un texte. J’ai appelé mon ami Realmind, qui était de passage à Montréal. Le gars ne connaît rien du rap queb. Il s’est installé au piano et il a tout de suite trouvé. J’ai ajouté les drums, et on l’avait enfin! Cette chanson a vraiment contribué au succès de Loud et elle a aidé à sa percée en France. On a été vraiment chanceux.

Loud, Devenir immortel (et puis mourir), 2017

C’est ma pièce préférée de Loud. Je trouve qu’il y a de quoi de profondément québécois dans ce beat. Un peu folklorique. Il y a quelque chose de Fred Pellerin about it. Au départ, il était réservé à Zach Zoya. Mais Loud est débarqué à mon studio et il m’a entendu travailler dessus. Il m’a dit qu’il le voulait absolument. Mais le soir même, je l’ai quand même envoyé à Steve Jolin, le patron de la maison de disque 7ième Ciel, qui gère Zach. Je me suis dit que Loud allait l’oublier. Mais non. Il a été très convaincant. J’ai dû rappeler Steve pour lui dire que Loud avait gagné. Il n’était pas content.

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