De nouveaux projets de loi aux États-Unis menacent la vie des travailleuses du sexe

Au lieu de lutter réellement contre le trafic sexuel, ces lois vont rendre encore plus vulnérables les victimes de trafic et les travailleuses du sexe.

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mars 28 2018, 7:30pm

J’ai commencé à travailler comme escorte à une époque où je ne pouvais me connecter à internet qu’à l’école. Les seules fois où je parlais à d’autres filles comme moi, qui se demandaient toujours combien exiger en extra pour une pipe, c’était soit pendant une pause pizza dans l’appartement de la collègue qui travaillait dans le même édifice à logements que moi ou pendant un test de dépistage d’infections transmises sexuellement chez l’organisme Stella.

Ça a changé ma vie quand j’ai commencé à utiliser internet autrement que pour lire le scénario de Clueless, faire des tests de personnalité et obtenir mon relevé de notes en études littéraires. J’ai découvert toutes les autres travailleuses du sexe. Leurs histoires. Leurs façons d’économiser. Leurs ripostes aux clients qui pensent que les condoms sont aussi utiles que la soie dentaire pour un lion. J’ai découvert ce que les gens découvrent enfin en lisant les tweets de Stormy Daniels : que les travailleuses du sexe sont brillantes et hilarantes. Et qu’elles savent comme personne d’autre comment se protéger des abus.

Aucune travailleuse du sexe ou victime de trafic sexuel consultée pour FOSTA-SESTA

Étrangement, aux États-Unis, les travailleuses du sexe n’ont pourtant pas été écoutées lors de l’élaboration et de l’adoption de Fight Online Sex Trafficking Act (FOSTA) et Stop Enabling Sex Traffickers Act (SESTA). Pour aider les victimes de trafic sexuel, ces projets de loi ont comme but de neutraliser une partie de la Communications Decency Act, qui prévoyait qu’aucun fournisseur ou utilisateur d’un service interactif sur le web pouvait être traité comme l’éditeur d’un contenu publié par un autre utilisateur. Par exemple, quand une troll indique sur Facebook que j’écris sous influence de plusieurs drogues et médicaments, je ne peux pas tenir Marc Zuckerberg juridiquement responsable de cette bêtise. En vertu de FOSTA, qui a été adopté le 27 février, et SESTA, que le Sénat a approuvé le 21 mars, à 97 votes contre deux, les hôtes, comme Facebook, Twitter, Craigslist ou The Erotic Review, peuvent être tenus responsables du contenu publié.

Donner des conseils pour se protéger de mauvais clients devient criminel

Les projets de loi, qui donnent le pouvoir de poursuivre et fermer tout espace sur le web qui est utilisé pour le commerce sexuel, comme Backpage et certaines sections de Craigslist, ne se concentrent pas que sur l’exploitation sexuelle. Le travail du sexe est aussi combattu, même s’il n’y a pas coercition. Un nouveau crime fédéral est introduit : celui de promouvoir, soutenir ou faciliter la prostitution d’une autre personne. Ça signifie que les annonces de femme flexible en nuisette seraient visées par les nouvelles lois, mais aussi l’échange d’information sur les moyens de se protéger d’infections transmises sexuellement dans un contexte de relations sexuelles tarifées, les forums privés décrivant des mauvais clients ou agresseurs, et les escortes qui annoncent des dates de tournée sur Twitter. Être un hôte, un modérateur ou un contributeur sur un site qui donnerait des conseils pour travailler de manière plus sécuritaire, dans l’esprit de la réduction des méfaits, contreviendrait à FOSTA-SESTA.

17 % moins de féminicides aux États-Unis

Retirer ce genre de ressources aux travailleuses du sexe augmente pourtant les risques de violence. En 2017, une étude dirigée par le professeur Scott Cunningham et des collègues de l’Université de West Virginia et de l’Université Baylor montrait les effets positifs des plateformes en ligne sur la sécurité des travailleuses du sexe. Les féminicides auraient diminué de 17 %, grâce à Craigslist, parce que le travail du sexe devient plus sécuritaire lorsque l’option de trouver des clients en ligne et non dans la rue est offerte. Ainsi les travailleuses peuvent travailler de façon indépendante, sans proxénète ou agence pour leur trouver des clients, en correspondant avec ces derniers et en vérifiant leur identité à l’aide de moteurs de recherche. Les chercheurs avaient établi que, si seule l’embauche de policiers était prévue pour réduire dans la même proportion les féminicides que Craigslist, il faudrait en engager 200 832, ce qui coûterait 20 milliards de dollars par année aux États-Unis.

Les victimes réelles isolées dans le dark web

Depuis l’annonce de l’adoption de FOSTA-SESTA, il y a donc véritablement un danger de recrudescence de la violence envers les travailleuses du sexe, car de nombreux sites d’annonces disparaissent. Cityvibe, un site d’annonces, a cessé d’être accessible. Craigslist a fermé ses annonces de rencontres personnelles, qui contenaient les sections « casual encounters », « misc romance » et « stritcly platonic ». Reddit a effacé toute section en lien avec le travail du sexe, et The Erotic Review s’est restructuré également. De plus, comme le remarque le chercheur Scott Cunningham, en entrevue au Huffington Post , les annonces, quand elles disparaissent de plateformes connues comme Backpage, migrent dans le web profond ou vers des sites de compagnies internationales, à l’extérieur des États-Unis, qui n’ont aucune motivation à travailler conjointement avec la police pour lutter contre le trafic humain. Le 27 mars, Switter, un nouveau site gratuit, semblable à Twitter et basé en Australie, a été créé par une communauté de travailleuses du sexe désirant contrer les effets de FOSTA-SESTA et d’entrepreneurs en technologie, afin de pouvoir discuter et se promouvoir sans censure.

« Ces projets de loi prétendent porter sur le trafic sexuel, mais ils semblent profondément ignorer le fonctionnement de ces marchés, de même que les bénéfices des technologies existantes. Les gens qui soutiennent ces lois ignorent que des femmes utilisent les plateformes sur le web pour éviter le danger. Ils l’ignorent ou s’en moquent », convient Cunningham. Megan Mattimoe, la directrice générale d’Advocating Opportunity, un organisme qui a aidé 150 victimes de trafic sexuel l’an dernier, maintient d’ailleurs que Backpage, dont la section de services pour adultes est fermée depuis janvier 2017, a souvent aidé lors de processus juridiques, en donnant des informations sur les victimes présumées de trafic, de même que des données sur les annonceurs. Maintenant, les victimes sont plus difficiles à atteindre, contraintes à l’isolement, et aucun site outremer ne facilite le travail des procureurs fédéraux américains dans la lutte contre le trafic humain. Rien n’est proposé dans FOSTA-SESTA pour améliorer concrètement l’identification des victimes ni pour arrêter les trafiquants.

Des conséquences pour l’ensemble des travailleuses du sexe, même au Canada

Se sachant plus vulnérables qu’avant, les femmes dans l’industrie du sexe ont réagi rapidement aux nouvelles lois. Le 23 mars, Liara Roux a publié sur Tits and Sass, un site par et pour les travailleuses du sexe, une série de conseils pour s’autocensurer et tenter tout de même de rester sur les réseaux sociaux et de garder des clients. Breya Lynn, une travailleuse de New York, a indiqué sur Twitter qu’elle aurait désormais une adresse courriel cryptée, même si elle n’avait jamais voulu ça et qu’elle trouve ça très triste, d’être forcée à se diriger dans des endroits plus obscurs. ‏Malgré cela, elle a aussi indiqué qu’elle n’avait aucunement l’intention de changer sa façon de faire : « Je vends du temps, comme un avocat le fait. Je porte simplement de plus beaux vêtements en le faisant. Je refuse de me cacher pour cette bataille sur la moralité. » Coralie*, une escorte montréalaise, utilisait Backpage pour annoncer des tournées aux États-Unis. Elle ne s’y rend plus depuis plus d’un mois, sensible à la situation, qui l’obligerait à changer ses services de relations sexuelles tarifées pour des termes vagues comme du « life coaching » ou du « dating », sans savoir si elle serait arrêtée ou non aux frontières. Au mois d’octobre, en 2017, un homme de Vancouver avait été intercepté aux douanes d’un aéroport en Colombie-Britannique et son entrée aux États-Unis avait été refusée, parce que les douaniers le suspectaient d’être un travailleur du sexe. Son téléphone et son ordinateur avaient été saisis et les officiers avaient lu son profil sur des sites web de rencontres homosexuelles. Le voyageur de Vancouver y mentionnait être à la recherche de décharges (« looking for loads »), ce qui aurait alerté les officiers. En novembre, il avait tenté à nouveau d’aller à La Nouvelle-Orléans. Il avait pris soin d’apporter des preuves comme quoi il n’était pas un travailleur du sexe : des lettres de son employeur, des relevés de paie et son bail. Il avait été contraint, encore une fois, de retourner au Canada, puisque les officiers avaient trouvé des photos de lui nu sur son ordinateur et estimaient louche que son téléphone ait été nettoyé avant son voyage.

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Scott Cunningham, le chercheur de l’Université Baylor, déplore que les travailleuses du sexe ne soient pas écoutées et invitées à participer à une conversation sur leur sécurité. « Je fais de la recherche depuis 10 ans. Tout ce que tu as à faire, c’est sortir et demander aux travailleuses du sexe quelle importance les plateformes web ont pour leur sécurité. Elles n’ont pas de voix, dans ce projet », s’indigne-t-il au Huffington Post.

Ce constat semble vouloir se répéter au Québec aussi. Les besoins des travailleuses du sexe et des victimes de trafic sexuel doivent être entendus. Les principales concernées ne sont toutefois même pas évoquées : lorsque Lise Lavallée, la députée de la CAQ et porte-parole en matière de santé publique et condition féminine, mentionnait le 5 mars 2018 un plan pour lutter contre l’exploitation sexuelle, elle insistait surtout sur l’augmentation des effectifs policiers. Dans une lettre ouverte publiée dans le Devoir du 3 juin 2017, elle ignorait les travailleuses du sexe, ne les invitant pas, malgré leur expertise et leurs expériences, à se joindre à la lutte contre l’exploitation sexuelle : « Parents et intervenants pourront venir nous faire part de leurs points de vue et nous soumettre des pistes de solution pour réduire les méfaits de cette pratique criminelle. » Les droits des travailleuses sont ainsi niés, et elles ne peuvent, comme l’auteure et danseuse Alana Massay le mentionnait dans un essai publié par Allure, que compter les jours jusqu’à ce que ces lois menacent et détruisent leur vie ou celles de personnes qu’elles aiment.

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