Ce que c’est d’être envoyé au trou quand on est en prison

Le gouvernement fédéral veut interdire l’isolement dans les prisons canadiennes. Voici ce que des rappeurs québécois racontent après y avoir passé du temps.

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nov. 23 2018, 6:51pm

En prison, le trou, c’est un lieu à la fois mythique et glauque. La télévision et le cinéma l’ont immortalisé à de maintes reprises, notamment dans le film Le Party de Pierre Falardeau. Mais il fait aussi partie de la tradition orale du rap. Souldia décrit d’ailleurs son confinement dans la pièce « Le Trou », sur l’album Ad Vitam Æternam, paru en 2017.

« Vingt et un jours de réclusions pour coups et blessures. Apprendre à survivre entre quatre murs, l'honneur, le respect, pour nous, c'est précieux. [...] Donc j'ai atterri là, là ou les droits de l'homme n'existent pas. Dieu seul sait comment ça finira. C'est Abou Ghraib, gros, c'est pas Ibiza. »

À l’âge de 24 ans, Kevin St-Laurent, alias Souldia, a purgé une peine de 29 mois à la prison d’Orsainville pour possession d’arme à feu prohibée. « On m’a emmené au trou pour 21 jours, raconte le rappeur. Ça sent les restants de nourriture de la veille, ça sent la pisse, ça sent la marde. Les murs sont sales. Y a du sang séché, de la bave. En moins de 10 jours, tu délires. »

Le gouvernement fédéral a manifestement donné raison à cette pièce du rappeur de Limoilou. Le 17 octobre dernier, il a déposé le projet de loi C-83, qui interdira « l’isolement préventif extrême ». Les détenus conserveraient leur accès à des programmes de réadaptation ou à des soins de santé mentale. Ils pourraient aussi passer un minimum de quatre heures par jour à l’extérieur de leur cellule, dont deux heures en compagnie d’autres personnes.

Selon un rapport publié en 2017 par l’enquêteur correctionnel du Canada, la durée moyenne d’un séjour au trou est de 23,1 jours. Il y a trois ans, on parlait de 34,5 jours. Ceux qui présentent un risque pour eux-mêmes ou pour la population carcérale peuvent être isolés pour une période indéfinie.

Pourtant, dans un rapport publié en 2015, l’ONU a conclu que l’isolement de 22 heures par jour ou plus pendant plus de 15 jours consécutifs est de la torture. C’est prouvé que la santé mentale des détenus se détériore et ce n’est pas toujours récupérable.

Il y a néanmoins des améliorations au pays. Depuis 2014, le nombre de prisonniers placés en isolement est passé de 780 à moins de 391 par année. Mais il reste beaucoup de travail à faire.

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En 2016, James Célestin, alias Frékent, un membre du collectif Northsiderz, a écopé d’une peine de quatre ans pour avoir braqué un trafiquant de cocaïne. Lors de son passage derrière les barreaux, il a été enfermé 28 jours consécutifs au trou.

« Tu vires fucked up, se rappelle le rappeur de Québec. En sortant, ma mère m’a vu et elle avait les larmes aux yeux tellement j’avais maigri. Y a des gars avec des troubles psychiatriques qui se retrouvent là. Je me souviens, il y en a un qui criait à longueur de journée : “J’ai pas peur de toi, mange de la marde!” »

La maladie mentale en prison, c’est un vrai problème. Selon un rapport présenté en 2011 à l’Assemblée nationale du Québec par le Protecteur du citoyen, plus de 60 % des détenus souffrent d'un problème de santé mentale. Dans la population générale, on parle plutôt de 20 %. « Y a des gars qui n’ont jamais pris de pilules et qui deviennent médicamentés en prison, observe Souldia. Ils deviennent des légumes ambulants. »

Le rappeur a néanmoins trouvé quelques trucs pour conserver sa santé entre les deux oreilles. « Quelqu’un qui fait du long temps en prison se doit de manger des oméga-3, explique-t-il. Des cannes de thon, ce n’est pas ce qui manque en prison! Il faut aussi s’entraîner sur la barre fixe, courir et faire des pompes. Il faut bouger. Et là, tu vas survivre. C’est un vieux détenu qui m’a raconté ça. Je l’ai mis dans ma poche et je l’ai appliqué. »

Pour écouter le balado Rap carcéral de Simon Coutu:

Simon Coutu est sur Twitter .

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