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Sam St-Onge

Anatole vous a menti, il s'excuse, mais ne vous demande pas pardon

Etienne Galarneau

Alexandre Martel a développé tout un mythe autour de son alter ego Anatole qui s’avère aujourd’hui n’avoir été qu’un prétexte. Rencontre avec cet artiste de Québec qui nous dévoile ses vraies intentions derrière son projet.

Sam St-Onge

Pas facile de reconstituer l'histoire et l'origine du projet Anatole d'Alexandre Martel, un groupe synth-pop aux accents rock glam mené par un chanteur dont le look et les frasques sont puisés auprès des idoles des années 80 comme Prince et David Bowie. Mais en cherchant comme il faut, on parvient à en rapiécer quelques morceaux. Le guitariste, déjà connu comme co-leader de la formation de rock alternatif Mauves, prend un voyage à Los Angeles pour une audition de comédien. Arrivé sur place, il découvre que l'audition n'est qu'un attrape-nigaud et tombe dans les vices de l'alcool et de la drogue. Il découvrira dans ses errances une société secrète qui lui explique que les prophéties apocalyptiques des grandes religions sont exactes, mais que le monde n'attend plus le retour de Jérusalem et la vie éternelle, mais plutôt une « Nouvelle L.A. », qui se manifeste quand le public fait tomber ses inhibitions. Il se laisse aller au son des trompettes MIDI sous le chatoiement des habits qui faisaient fureur à l'apogée de la période disco. À savoir si ce n'est qu'un mythe autour de son alter ego, Martel n'a jamais été explicite, mais c'est l'histoire qu'il a racontée pour entretenir son personnage.

En tenant mordicus à ce discours et à son pseudonyme, Anatole tourne depuis plus d'un an sur les planches du Québec avec son album L.A./Tu es des nôtres paru en avril 2016. Intercepté dans les loges de l'Impérial Bell à Québec, quelques minutes avant d'entrer sur scène, celui-ci nous a glissé quelques mots au sujet de la transition de sa carrière et de la période « Nouvelle L.A. » qui se clôturera par son passage à l'Esco à Montréal pendant le festival Coup de cœur francophone, le 2 novembre prochain.

VICE : Je trouve ça adéquat qu'on se retrouve dans une loge, aujourd'hui. Une loge québécoise en plus. Es-tu à l'aise avec ça? Ça doit faire changement de L.A., même si ça fait déjà quelques années que tu es revenu.

J'y suis retourné à l'occasion, mais ça fait un moment, donc je suis devenu très à l'aise avec le showbiz québécois.

Une aisance, même si ce n'est pas tout à fait le même glam, si on peut dire.

C'est encore drôle. D'une certaine manière, c'est encore plus glam que là-bas, juste parce qu'au Québec, il y a beaucoup plus de consensus sur ce qui est mis de l'avant. Et cet état d'esprit glamourise des choses qui ne sont pas glam du tout. Ça glamourise des déménagements de vedettes ou des mariages de comédiens de classe C. C'est magnifique.

Ce soir, c'est la conclusion de la tournée de ton album
L.A./Tu es des nôtres que tu roules depuis plus d'un an. Ce qu'on s'apprête à voir après, c'est le lancement de la prochaine étape à l'Esco, à Montréal. Donc, quelle est la transition entre les deux moments?
Si je peux avouer quelque chose en ce moment, c'est que tout le truc de la « Nouvelle L.A. » et la prophétie, c'était de la frime. Ce n'était pas vrai, c'était une manière d'attirer l'attention et je m'en excuse beaucoup.

Le prochain spectacle tourne autour du dévoilement du véritable Anatole. Je ne veux pas demander pardon aux gens. En avouant que le message est faux, les gens n'adhèrent pas moins à ce qu'on fait et on peut transformer le culte pseudo-ésotérique que c'était en un culte purement plastique, esthétisé à 100 %.

À quelque part, ce n'est pas montrer que le pari était le bon depuis le début? Avec un milieu qui glamourise tout, comme tu disais, on profite du glam…
« C'est exactement ça. Il y avait un besoin criant de spectacle et de fantasme sur scène. La scène au Québec n'est pas une scène fantasmée, elle est très près de la vie quotidienne et des préoccupations des gens. Pour moi, une scène, c'est comme un écran : c'est une machine à rêve, c'est une usine à fantasme. Le but du projet, c'était de remémorer aux gens que ça pouvait être ça aussi. Pis tout ce qui était la narration de la première partie de la carrière d'Anatole, c'était juste un prétexte. »

Cette vision du spectacle, avec les costumes et le visuel qui prennent une place prédominante, me semble présente dans plusieurs projets qui viennent de la ville de Québec. Sans vouloir circonscrire une ville à une idée. On le voit aujourd'hui avec des projets comme le tien, bien sûr, mais si on recule dans le passé, on pouvait le voir aussi avec Les Secrétaires Volantes ou même les Goules.
Tout à fait, on pense aux Bouffons Psychotiques aussi. Mais il y a quand même eu un mouvement qui s'est éteint. Les Goules, ça faisait dix ans qu'il n'y avait rien eu avant la sortie de Coma en 2016.

Sam St-Onge


Mais c'était quand même dans l'inconscient collectif?
Ce goût pour les costumes et les spectacles de rock qui misent sur une esthétique particulière est une idée qui est toujours restée dans la marge, pis je pense que le grand public demande ça.

On lui refuse. Je pense qu'on lui refuse des spectacles qui sortent de l'ordinaire parce qu'on le croit trop stupide et qu'on pense qu'on fait plus d'argent en lui servant toujours les mêmes patates. Il y a du monde à Québec qui commence à faire la même chose, notamment Gab Paquet qui embrasse l'esthétique kitsch en utilisant les clichés des chanteurs de charme dans ses chansons ou les Martyrs de Marde [qui pervertissent les symboles religieux avec leurs personnages de scène]. Tout ce qu'on veut faire, même si on a un pied dans la marge à des degrés différents, c'est demander qu'on puisse rebrasser les cartes et avoir l'opportunité de se montrer au monde.

Donc, le nouveau spectacle, c'est une manière de dire « voici ce que vous voulez réellement »?

Exact! Il y a même du monde dans les shows qui ne savent pas que c'est ça qu'ils veulent et qu'à la fin du show ils se rendent compte que c'est ça qu'ils veulent. »

À Coup de cœur francophone (CCF), ta première partie va être assurée par une performance qui n'a pas encore été dévoilée, mais qui ne sera pas musicale. D'où vient l'idée et, surtout, ça culmine vers quoi?

Pour le moment, on n'est pas tout à fait fixés pour ce qui est de la première partie. Par contre, c'était une idée conjointe, de nous et du CCF, afin de prendre dès le départ un biais de ce qui serait attendu normalement et pouvoir permettre aux gens d'avoir un état d'esprit qui n'est pas celui qui reçoit un concert pop.

Les deux derniers spectacles de l'année pour Anatole auront lieu le 2 novembre au Coup de cœur francophone et le 4 novembre à Québec. La performance s'annonce « plus glauque que ce à quoi [le groupe] a habitué les gens » et « inspiré de l'expressionnisme allemand ». Jamais loin du
Thin White Duke parce que « c'est le best ».

Un nouvel album est prévu pour le printemps 2018.