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Comment une rockstar coupable d’abus sexuels sur des enfants s'en est tiré aussi longtemps

Les crimes de Ian Watkins étaient odieux, mais il a pu continuer à en commettre pendant quatre ans après que la police a reçu les premières plaintes.

par Kevin EG Perry; traduit par Normand Belhumeur
19 octobre 2017, 6:32pm

À gauche : Ian Watkins, en 2010, avant son arrestation. Photo : John Phillips, EMPICS Entertainment. À droite : photographie d’identité judiciaire de la South Wales Police

L'article original a été publié sur VICE UK.

Quand Ian Watkins a été condamné pour abus sexuel de mineurs en décembre 2013, le juge a dit que ses gestes atteignaient un nouvel abîme de la perversion.

L'ex-chanteur du groupe britannique Lostprophets a entre autres admis avoir tenté de violer un garçon de onze mois avec l'aide de sa mère et projeté avec une autre mère de violer sa fillette. Il a aussi eu une relation sexuelle avec une fan âgée de 16 ans, en plus d'uriner sur elle. Le juge a mis l'accent sur le « plaisir qu'a manifestement Watkins quand il commet les plus terribles crimes sur de très jeunes enfants ».

Quand le Quartier général des communications du gouvernement du Royaume-Uni a aidé la police à décrypter des fichiers sur l'ordinateur de Watkins, l'agence a découvert que l'un des mots de passe qu'il utilisait était « I FUK KIDZ ».

Plus tôt ce mois-ci, The Sun on Sunday a rapporté qu'une femme de 21 ans, mère d'un enfant de deux ans, fréquente Watkins, qui purge actuellement une peine de prison de 35 ans dans un établissement pénitentiaire de haute sécurité. Compte tenu de la nature de ses crimes, il est insensé que Watkins ait eu la possibilité d'entreprendre une relation avec la mère d'un jeune enfant. Selon l'article , la femme, dont le nom n'a pas été dévoilé, a écrit une première lettre à Watkins en juillet 2016 dans laquelle elle lui disait être toujours une de ses fans. Il lui a répondu qu'il l'aimait, et elle a commencé à lui rendre visite en prison. Plus tard, il lui a demandé ce qu'elle ferait si sa fillette entrait dans la chambre pendant une relation sexuelle.

L'enfant a été confié aux services sociaux en décembre dernier, et la femme a continué à voir Watkins. En mars elle a acheté deux bagues de fiançailles, à la suggestion de ce dernier.

En réponse à VICE, un porte-parole de la National Society for the Prevention of Cruelty to Children a écrit : « Il est inconcevable qu'un pédophile parmi les plus notoires au pays puisse entretenir cette relation et envoyer des messages à connotation sexuelle depuis sa cellule. C'est du mépris à l'égard des enfants qu'il a abusés et ça soulève de sérieuses questions en ce qui a trait à la supervision de ce dangereux abuseurs d'enfants dans cet établissement pénitentiaire. Il est urgent que l'on mène une investigation pour s'assurer que les enfants ne sont plus en danger. »

Ce n'est pas la première fois que Watkins, apparemment sans remords, fait la manchette depuis son incarcération. Le 21 novembre 2016, trois messages ont été envoyés de son compte Twitter en lien avec son compte Soundcloud. Dans le premier, il « aime » une pièce mise en ligne par un de ses fans, Laim McKenzie, dont le pseudonyme Soundcloud est @MEGALELZ; « Mega Lolz » est une expression de Watkins, reprise sur les produits dérivés des Lostprophets et qu'il a utilisée plus tard en parlant de ses crimes. Les deux autres tweets parlent de son projet de remix solo, L'amour la morgue, dont l'un laisse entendre qu'il travaille sur de nouvelles chansons : « New! SEQUENCE INITIATED. »

Quand la raison pour laquelle Watkins avait été arrêté en 2012 a été révélée, ç'a été la fin de l'un des plus célèbres groupes rock britanniques de la précédente décennie. The Lostprophets s'était formé à Pontypridd, pays de Galles, en 1997, et deux simples de leur premier album, The Fake Sound of Progress, paru en novembre 2000, Shinobi vs. Dragon Ninja et la chanson titre, sont devenus incontournables dans les soirées rock et indie. En 2006, leur troisième album, Liberation Transmission, a occupé le sommet du palmarès dès sa sortie. Au cours de ses 15 ans, le groupe a vendu 3,5 millions d'albums, ce qui fait beaucoup de fans sonnés par la nouvelle.

Bien que des rumeurs sur les penchants sexuels de Watkins aient circulé, la plupart des fans ne se doutaient pas que le groupe qu'ils aimaient deviendrait du jour au lendemain toxique. Le site web du groupe et ses comptes dans les réseaux sociaux sont disparus instantanément. Les boutiques ont retiré ses produits dérivés des tablettes. Même des pavés sur lesquelles des paroles de leurs chansons avaient été gravées dans la ville d'origine des membres ont été retirés et détruits. Pour les fans, se débarrasser des tatouages du groupe a sans doute été plus difficile.

En entrevue avec VICE juste après que Watkins a plaidé coupable, certains d'entre eux ont dit se sentir dégoûtés, mais aussi confus. « C'est difficile de ne pas penser que tout ce qu'il fait est cool, parce que c'est ce que je croyais », a dit un fan de 27 ans. Une fille de 15 ans a jouté : « Je n'aime plus la personne qu'il est et je doute que beaucoup de gens l'aiment encore, mais ça ne change pas ce que je pense de leur musique : ça reste bon. »

Beaucoup de fans ont exprimé de la sympathie à l'égard des cinq autres membres du groupe, qui ont publié une déclaration après la confession de Watkins : « Beaucoup se demandent, avec raison, si nous savions ce que Ian faisait. Nous ne le savions pas. Nous avons le cœur brisé, nous sommes en colère, nous sommes dégoûtés par ce qui a été révélé. Nos pensées vont à la famille de Ian, aux fans et aux amis qu'il a trahis, et, surtout, aux victimes de ses crimes et aux autres victimes de crimes comme ceux-ci. »

Ensuite, les membres du groupe ont poursuivi leur carrière sous un nouveau nom, No Devotion, avec un nouveau chanteur, Geoff Rickly, ex-membre de Thursday, un groupe du New Jersey. En entrevue avec le Sunday Times en mai 2014, le bassiste, Stuart Richardson, a déclaré : « On a composé de la musique, c'est tout. Je ne savais pas si quelqu'un voudrait un jour l'écouter. On ne savait pas quoi faire d'autre. »

Les Lostprophets au Reading Festival en 2010. Photo : Yui Mok, PA Archive, PA Images

Si les membres du groupe n'étaient pas au courant des gestes de Watkins, la South Wales Police, elle, en avait été informée longtemps avant son arrestation, en décembre 2012. Quatre années entières se sont écoulées avant qu'elle agisse.

Le 29 décembre 2008, l'ex-petite amie de Watkins, Joanne Mjadzelics, avait appelé le service de protection de l'enfance de Rhondda Cynon Taf. Il lui avait dit avoir donné de la cocaïne à un enfant et lui avoir fait des attouchements sexuels. L'information a été transmise à la South Wales Police, qui a ouvert une enquête, mais a jugé qu'il n'y avait pas assez de preuves et a laissé tomber en mai 2009.

Entre-temps, plusieurs femmes, dont Joanne Mjadzelics, ont porté plainte à la South Wales Police contre Watkins pour possession d'images indécentes d'enfants et son intérêt de nature sexuelle pour les enfants.

Joanne Mjadzelics a par ailleurs tenté de recueillir des preuves contre Watkins. En 2015, elle a fait face à la justice pour possession et distribution de matériel pornographique juvénile : des images qu'elle avait utilisées pour essayer de le piéger.

À son procès, elle a raconté que les policiers n'avaient pas fait le nécessaire après avoir reçu les renseignements qu'elle leur avait fournis. Elle a parlé d'une mère avec qui Watkins entretenait une relation et affirmé que cette femme était « totalement obsédée par lui et qu'il violerait son bébé ». Un policier lui a répondu qu'elle était manifestement très en colère contre son ex.

Joanne Mjadzelics a découvert que Watkins avait une attirance pour les enfants en septembre 2007, alors qu'ils se fréquentaient depuis à peu près un an. Devant le juge, elle a dit qu'il lui avait raconté avoir violé une fille de 12 ans à Los Angeles, puis, en décembre de la même année, lui avait envoyé une photo de fillette de cinq ans, qu'il a décrite comme « super aguicheuse ».

« Il a dit : "Tu sais comment sont les jeunes filles" », a-t-elle ajouté en cour. « Ça m'a rendue malade. J'étais complètement confuse. J'étais amoureuse de lui, et il m'a envoyé cette photo. Comment je pouvais aimer un homme qui envoie une image comme celle-là? »

Photo: Yui Mok/PA Archive/PA Images

L'enquête, ou l'absence d'enquête, sur Ian Watkins a été examinée par l'Independent Police Complaints Commission (IPCC), qui a conclu à d'« inquiétants manquements dans l'utilisation des renseignements sur les abus d'enfants de Ian Watkins ».

La grande question à laquelle cette investigation devait trouver la réponse, c'est : comment Watkins a-t-il réussi à échapper à la justice pendant aussi longtemps? Bien que beaucoup ait émis l'hypothèse que sa célébrité lui a servi de bouclier, l'IPCC a jugé qu'il n'y avait « aucune preuve montrant que l'inaction de la police était attribuable à la célébrité de Watkins ».

Ce qui a plutôt été observé, c'est que « l'évaluation initiale de la crédibilité de Joanne Mjadzelics a eu un effet négatif sur le corps policier pendant quatre ans. Tous ceux qui ont participé à l'enquête ont accepté le scepticisme de départ à l'égard de Mme Mjadzelics, démontrant un manque d'ouverture d'esprit et de curiosité professionnelle. Ça a continué jusqu'à ce que "le bon type de plaignant" se manifeste. »

En particulier, l'IPCC a souligné que lorsque, Joanne Mjadzelics a signalé pour la première fois les agissements de Watkins à la police, elle a montré un message texte qu'il lui avait envoyé en août 2007 et dans lequel il disait explicitement avoir eu une relation sexuelle avec un enfant. Le policier n'a pas regardé son téléphone.

Un porte-parole a dit à VICE que « toutes les personnes concernées devraient prendre les accablantes conclusions de l'investigation comme un avertissement. C'est incroyable, un simple coup d'œil à un téléphone aurait pu prévenir les abus d'enfants qu'a commis Watkins dans les années qui ont suivi. Et ce n'est qu'une source d'inquiétudes parmi toute une collection de manquements.

« Bien que Watkins soit maintenant là où il doit être, derrière les barreaux, et que la South Wales Police ait procédé à des correctifs, il est évident que de graves erreurs ont été commises dans le traitement des allégations et que les recommandations du rapport d'investigation doivent être rapidement mises en œuvre. Il est incroyablement pénible de signaler un abus d'enfant, alors il est impératif que les personnes qui le font soient certaines d'être écoutées et que les policiers agiront immédiatement comme il se doit. »

D'une certaine façon, c'est encore plus désolant que Ian Watkins s'en soit tiré si longtemps non pas parce qu'il a reçu un traitement spécial en raison de sa célébrité, mais parce que les femmes qui l'ont dénoncé n'ont tout simplement pas été prises au sérieux.

@kevinegperry