Quantcast
Culture

Marie Davidson est à la fois fascinée et écœurée par la culture des clubs

C’est compliqué.

Benoit Palop

Photo : Corinne Schiavone

La chanteuse, poète et compositrice de musique électronique Marie Davidson a eu une année des plus chargée. Porte-étendard de la scène expérimentale et DIY montréalaise, elle a su exporter outre-Atlantique sa synth-pop glamour et hypnotique, et rassasier un public international qui en demandait toujours plus.

Moitié du duo Essaie pas, elle est connue pour offrir des productions dark et ambiantes qui véhiculent toute l'émotion et la sensibilité de son travail et de sa personne. « Je ne préfère pas mettre d'étiquette ou de genre musical sur ce que je fais. Si les gens y voient un style particulier, tant mieux pour eux, mais ce n'est vraiment pas quelque chose à quoi je rattache beaucoup d'importance. Je suis musicienne, point. » Elle insiste bien sur le fait que, pour elle, de la musique reste de la musique, qu'elle soit produite avec du gear électronique comme elle le fait actuellement ou avec de vrais instruments comme elle a pu le faire dans le passé.

Depuis quelque temps, elle a posé ses valises à Berlin, capitale reconnue pour ses clubs légendaires et ses bouncers insupportables, pour sa scène techno mythique et pour ses afters interminables durant lesquels Club-Mate, coke et amphétamines bon marché sont monnaie courante. D'ailleurs, sa liaison tumultueuse avec la culture club, qu'elle considère sur le déclin, a une influence majeure sur ses créations. Cette position géographique lui permet également de multiplier les dates en Europe, tout en se nourrissant de la richesse culturelle du Vieux Continent.

Alors que Marie était de passage à Montréal pour quelques jours, je l'ai rencontrée et on a discuté de sa relation ambiguë « je t'aime moi non plus-esque » avec la culture des clubs et Berlin.

MUTEK 2017. Photo : Sébastien Roy

VICE : Étant à Berlin, tu ne pourrais pas être plus confrontée à la culture des clubs et dancefloor. J'aimerais connaître ta relation avec cet univers particulier et comment elle a évolué au fil des dernières années. Est-ce que c'est un milieu que tu côtoies depuis longtemps?

Marie Davidson : Ça fait un petit moment que je suis fascinée par la club culture. J'ai toujours aimé danser depuis l'âge de mes 16 ans, quand j'ai commencé à fréquenter les clubs de Montréal. À l'époque je traînais plutôt dans des établissements qui passaient du rap et du hip-hop, du RnB et du dance hall.

Entre 18 et 20 ans, j'ai commencé à sortir dans des concerts et c'est là que j'ai découvert la musique rock et expérimentale. La vraie culture club, c'est-à-dire la dance music, les raves, la techno, l'électro et le house, je ne l'ai découverte que quelques années plus tard. J'avoue également m'être trouvé une passion pour le disco, mais aucun de mes amis ne l'était à l'époque.

C'est sur que ça a changé mon regard en étant à Berlin, j'ai vraiment été surprise et émerveillée dans ce Disneyland du clubber. Au début j'ai été fascinée, puis j'ai vite déchanté et eu un genre de haut-le-coeur. Ce n'était pas par désintérêt, car j'aime encore sortir danser même si je ne sors plus à la même fréquence et avec la même optique. Je me suis juste rendu compte que cet univers est très superficiel et redondant. Les premières fois c'est vraiment cool, spécial et magique, tu prends des drogues, tu danses toute la nuit, mais à force ça devient très vite répétitif. Le faire tous les week-ends, ça ne veut plus rien dire, c'est contre-productif.

L'approche envers la culture des clubs et le nightlife est totalement différente entre Montréal et l'Europe selon moi. Comment tu l'expliques?
Oui, ça n'a rien à voir. Disons qu'en Europe, les clubs sont bien mieux gérés, ce qui change vraiment la donne, les attentes, le public et plein d'autres éléments qui finalement créent ce fossé entre Montréal et là-bas. Ici, il y a toujours des lois idiotes et qui ne font aucun sens comme le fait de devoir tout remballer à 3 heures du matin. C'est assez sévère, mais c'est aussi grâce à toutes ces contraintes que ça a permis de voir émerger une grosse scène et culture underground et DIY ici. Bon, ça n'empêche pas les emmerdes avec la police. À Berlin, tout ça est légal donc il n'y a aucune limite.

MUTEK 2017. Photo : Sébastien Roy

J'imagine qu'au-delà de tes multiples inspirations, la culture européenne et berlinoise a un impact considérable sur ta musique?
Quand je suis allée à Berlin il y a quatre ans, au début de mon parcours solo, j'ai commencé à faire de la musique électronique. Le fait d'être là-bas, dans cette atmosphère si particulière, a eu un gros impact sur mon processus créatif, car j'y ai découvert de nouveaux horizons principalement à Berlin, mais aussi en Europe at large. J'ai rencontré plein de gens intéressants et inspirants, et découverts pleins de styles de musique que je ne connaissais pas. Ça a aussi grandement contribué à la direction que je prends.

Deux ans plus tard, j'ai passé un long été à Berlin et là, je suis beaucoup sortie et je me suis intéressée de plus près à la techno. C'est aussi à la fin de ce séjour que j'ai eu un sentiment de dégoût face à cette culture. Tout ça m'a pas mal touchée, m'a fait réfléchir et a eu une autre influence sur ma musique à cette époque. Maintenant, c'est différent, j'y habite, j'y travaille. Je pourrais habiter à Rome par exemple ça serait exactement pareil, et ça ne changerait rien à ma routine.

Avec Adieu au dancefloor tu fais référence à ce trop-plein. C'est un genre de salut-bye-bye ironique à la culture des clubs, comme si tu y prévoyais sa mort. Tu joues pourtant cet album dans des clubs ou sur des dancefloors. As-tu cherché à créer un genre de conflit justement?
Non. Pour moi c'était plus une manière de résoudre le conflit intérieur que j'avais, à la fois face à cette fascination et à cet écoeurement. C'était une dualité assez forte chez moi, comme pour Berlin.

Depuis des années j'ai une relation amour-haine avec cette ville. J'adore sa vibe, sa diversité culturelle et ethnique, je ne suis pas seulement subjuguée par sa scène musicale exceptionnelle. Mais en même temps, dès que je m'y attarde un peu trop, j'ai ce sentiment d'écoeurement qui refait surface. D'isolement aussi, car je ne parle pas allemand. Tu restes dans une culture d'expat, de musiciens et d'artistes qui est un peu superficielle. Je pense que pour vivre là-bas et t'intégrer à 100 % il faut parler la langue locale, comme de partout finalement.

Mais oui, pour en revenir à ta question initiale, ce disque était vraiment un moyen de régler mon problème. C'était une façon de prendre un peu de recul avec cette scène, ou du moins d'avoir un point de vue un peu moins autodestructeur. Je travaille maintenant d'une manière plus personnelle et décomplexée, avec un peu plus de détachement.

Tu penses vraiment que la culture des clubs est morte ou au contraire elle va évoluer vers quelque chose de différent?
Je ne crois pas qu'elle soit morte. Mais pour être honnête, je pense qu'elle est sérieusement en déclin. J'espère me tromper et qu'elle évolue vers quelque chose qui lui permette de rester debout. Les gens ont vraiment besoin de musique et de social, d'endroits où se regrouper et partager leurs passions communes. C'est probablement ça qui garde encore la club culture en vie. Par contre, tout le côté superficiel, capitaliste et business, toute cette gimmick, artistes, promoteurs, bookers, barmans, bouncers, sécurités, clubbers, tout ce microcosme, toute cette hiérarchie est selon moi la cause de cet affaiblissement, et c'est d'ailleurs ce qui pourrait causer sa perte.

En fait, quand je vois de vrais raves, des soirées organisées avec passion et amour, je me dis qu'il y a encore un tout petit peu d'espoir.

MUTEK 2017. Photo : Sébastien Roy

Ta pratique évolue sans cesse. As-tu déjà pensé à explorer des nouveaux genres de musique ou avoir une nouvelle approche?
Oui. Vraiment. Je veux développer un projet/rêve que j'ai depuis longtemps et monter un groupe. Je veux continuer à faire mes productions et compositions électroniques, mais avec des musiciens.

Je sais déjà plus ou moins avec qui j'aimerais travailler, mon mari Pierre, avec qui je fais Essaie pas, des amis de longue date comme Asaël Robitaille de Bataille Solaire. Je veux travailler avec eux pour arranger, composer. C'est un projet à moyen terme, quelque chose que j'imagine un peu plus lyrique, glam et romantique, peut-être dansant encore, mais pas nécessairement.

Pour conclure, la tension centrale en ce qui te concerne est le fait que tu sois prise dans le monde du clubbing à ton grand désarroi. Qu'est ce que tu comptes faire pour résoudre cette tension?
Bien, la sortie de mon prochain album est un des points qui pourrait m'aider à me défaire de cette tension. Il explore des thèmes similaires à ce que j'ai l'habitude de faire, quoiqu'un peu différent. Il s'inspire de la dernière année que j'ai vécue et qui a été très reliée au travail. À vrai dire, j'ai vraiment travaillé sans cesse. Donc, un peu de ça, de la vie d'artiste, de personne constamment dans la performance. Ce projet va être plus sportif, mais tout aussi personnel, autant cathartique, mais avec plus de mots.

Sportif? Comment ça?

Ah bien tu verras.