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Comment ne pas mourir en achetant sa drogue sur le clear web

Plantes ou nouveaux produits de synthèse sont disponibles à l’achat en deux clics depuis un moteur de recherche, pas besoin du dark web. Le problème, c'est que ça peut vous coûter la vie.

par Bruno Lus
07 mars 2019, 4:59pm

Cet article a été traduit par Motherboard France, qui est aussi sur Facebook, Twitter et Flipboard.

« Un paquet seulement [...] vous en fera voir de toutes les couleurs », « l’intégrité du produit et la pureté de qualité industrielle sont garanties pour toute commande »… Plus besoin d’aller sur Silk Road : une simple recherche Google permet d’accéder à de nombreux sites, dits « shops », proposant l’achat de drogues interdites ou non régulées, photos du produit à l’appui. Un marché frauduleux qui peut être dangereux pour les consommateurs, entre vol ou envoi de la mauvaise substance.

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Capture d'écran d'une annonce.

Fin 2016, Léo en a fait les frais. « Je suis allé chez un pote qui avait acheté sur un shop du 4-MeO-PCP [un psychotrope dissociatif, NDLR]. J’ai pris une dose et, en rentrant chez moi, gros black out. Je me suis évanoui, tétanisé. Mon père a dû appeler les pompiers », confie le vingtenaire. Il se réveille « six jours plus tard » à l’hôpital, intubé, avec une sonde urinaire. Et il comprend : « Les médecins ont trouvé dans mon sang du 3-MeO-PCP, actif à 5 mg. Moi, pensant que c’était du 4-MeO-PCP, j’en avais pris 180 mg. »

Dans son rapport national sur les drogues 2018, l’Office français des drogues et des toxicomanies (OFDT) relève « une offre sans cesse croissante de produits sur Internet ». Mais rappelle qu’il est « plus difficile d’observer un phénomène qui est confiné à la sphère privée ».

Selon un recensement de l’association de réduction des risques Not for human, aujourd’hui fermée, il y avait 651 sites de ventes en 2013 sur le web surfacique, chiffre qui « a dû exploser depuis », proposant 90 % du temps des molécules de nouveaux produits de synthèse encore légales. Elle classe ces shops en trois catégories : ceux qui envoient la bonne substance, les sites d’arnaque sélective qui « envoient les bons produits à leur clientèle régulière mais pas forcément la bonne substance lors d’un premier achat », et les escroqueries complètes. « Sur ces 651, on peut parler de trois-quarts d’arnaques », assurait en 2015 Not for human.

Des produits boostés plus ou moins légaux

« Ces sites sont là pour faire de l’argent, et leur durée de vie va de six à douze mois. Certains shops jouissant d’une bonne réputation revendent leur fonds de commerce et deviennent des arnaques » explique à Motherboard un ancien membre de l’association. « D’autres se montrent plus prudents. Je me souviens d’un site espagnol qui vendait du matériel de labo. Quand on avait un code parrainage, on accédait à d’autres pages avec de la vente de drogue. Là, c’était presque sûr à 100 % — mais on ne pouvait pas acheter de produits interdits en France. »

Romain Darrière, avocat spécialiste en cybercriminalité, explique : « Si l’objet même est de proposer à la vente des substances illicites, l’éditeur peut être poursuivi au même titre que le dealer du coin, et son site risque d’être suspendu. N’importe qui pourrait le contraindre à fermer en s’adressant à l’hébergeur, qui a la responsabilité. Mais s’il est hébergé au fin fond du Pakistan, vous pouvez toujours courir. »

« Le problème, c’est que si t’achètes un cathinone [...], tu meurs avant d’avoir fini ta trace. »

Pour perdurer, ces shops jouent avec la légalité. « Les nouveaux produits de synthèse copient les effets des drogues illicites. Ils bénéficient pour beaucoup d’une législation grise. Et quand une molécule est interdite, une autre prend la place. Ce sont alors les consommateurs qui font office de premiers cobayes. Derrière l’hypocrisie du "Not for human consumption" affiché partout, les sites se dédouanent de tout » regrette l’ancien membre de Not for human.

C’est ainsi qu’une flopée de produits méconnus ont envahi le marché. Souvent pour le pire. Vincent Benso, de l’association de réduction des risques Techno+, raconte : « Parfois, ces sites vendent des produits qui n’existent même pas, comme la synthacaïne, censée ressembler à de la cocaïne. Et comme parler des effets est interdit, c’est vendu en tant que "sels de bain" ou "engrais pour cactus". » Autre type de mensonge : « Les produits dits "naturels", mais boostés — des pilules à base de plantes bourrées de viagra, du kratom au tramadol… »

Dans ces conditions, difficile de savoir ce que la drogue achetée recèle vraiment. « Pour le cannabis, c’est très courant. Ils vendent des débris végétaux pulvérisés de cannabinoïdes de synthèse — surnommé « spice » [interdit en France depuis 2017 , NDLR]. Leur clientèle ? Des jeunes de 14-15 ans dans des bleds où le cannabis ne circule pas. Ils se retrouvent avec ce produit de synthèse beaucoup plus fort », déplore Vincent Benso. En août 2018, plus de 70 personnes ont été intoxiquées dans le Connecticut à cause d’un surdosage de K2, cannabis de synthèse.

Réduction des risques

Et une « erreur d’étiquetage », comme en a été victime Léo, est vite arrivée. « C’est la bête noire des consommateurs », reprend Vincent Benso. « Tu achètes un prod, on t’envoie un truc qui n’a rien à voir. Le problème, c’est que si t’achètes un cathinone [stimulant proche des amphétamines, NDLR] — où tu peux te faire une ligne à l’oeil nu — et que tu te retrouves avec du bromo-DragonFly [hallucinogène psychédélique, NDLR] — 24 heures de défonce, vasoconstricteur à mort, qui se dose au microgramme —, tu meurs avant d’avoir fini ta trace. »

S'il « n’est pas forcément malintentionné », le danger existe. C’est pourquoi les consommateurs ont décidé de se serrer les coudes — à l’instar de l’action de Fernando « DoctorX » Caudevilla, médecin qui a fait de la réduction des risques sur les forums du deep web. Sur le clear web, Scamlogs permettait de classer les shops dans une base de données. Les utilisateurs, inscrits grâce à un système de parrainage pour éviter la présence de vendeurs, attribuaient une note de fiabilité. Après sa fermeture, des fils Reddit ont tenté de prendre la relève. Mais beaucoup de subreddits sérieux ont été clôturés pour non-respect du règlement.

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Vincent Benso leur préfère le bouche-à-oreille. « À l’arrivée des feedbacks sur le dark net, on pensait avoir un marché sûr. Mais je me suis rendu compte que les arnaques ne sont jamais signalées dans les commentaires. Soit le consommateur arrive à obtenir une remboursement contre la promesse de ne pas laisser de feedback, soit il se fait menacer par le vendeur — qui a son adresse — s’il l’ouvre trop. Avec l’Auto-support des usagers de drogues (ASUD), on avait commandé de l’héroïne frelatée. On a reçu une enveloppe sans produit, avec un petit mot à la place : "Vous devriez faire attention". »

Quand on n’y connaît rien aux shops du clear web, « c’est la roulette russe », affirme Pierre Chappard, président de PsychoACTIF. Ce dernier a instauré une règle sur son forum : « Si c’est une arnaque, les internautes ont le droit de citer la ou les premières lettres du site. Comme ça, ceux qui connaissent seront avertis. Les autres ne sauront pas de quoi on parle, et ne pourront donc pas s’y rendre. » PsychoACTIF met l’accent sur la prévention, préconisant d’essayer une petite quantité, ou d’utiliser des tests colorimétriques. La plateforme travaille aussi avec le dispositif SINTES (Système d'identification national des toxiques et substances). Ainsi, « quand une drogue a un effet indésirable, l’usager passe par nous pour la faire analyser anonymement », raconte Pierre Chappard.

Et de soupirer : « Après tout, ces sites vendent souvent leurs drogues de synthèse en monodose, sous forme de cachets. Pour ceux qui n’y connaissent rien, ça réduit la possibilité d’overdose. » Car pour lui, c’est sûr, « à terme, tous les secteurs vont s’ubériser — et un acheteur a toutes les chances de se faire arnaquer dans la rue aussi ».