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Poète d’une révolution avortée

En 2015, des manifestations ont secoué la capitale du Burundi. Ketty Nivyabandi marchait à la tête de manifestations de femmes, ce qui est sans précédent dans ce pays ultra-traditionaliste.

par Ruby Pratka
23 novembre 2016, 8:19pm

Toutes les photos ont été fournies par Ketty Nivyabandi, que l'on voit ici entre les deux policiers.

De la fin avril au début juin 2015, des manifestations ont secoué Bujumbura, la capitale du Burundi. Les manifestants étaient outrés par la décision du président du pays, Pierre Nkurunziza, de briguer un troisième mandat, ce qui contrevient aux accords de paix signés en 2000. Les accords avaient mis fin à plus d'une décennie de guerre civile, et les remettre en question équivalait à remettre en question la paix elle-même.

Ketty Nivyabandi marchait à la tête de manifestations de femmes, ce qui est sans précédent dans ce pays ultra-traditionaliste. Le gouvernement semblait sur le point de tomber. Cependant, le 13 mai, alors que les manifestations se poursuivaient, une faction de l'armée a monté un coup d'État. Le coup a échoué, et les mots dissident et putschiste sont devenus synonymes pour les autorités burundaises.

Ketty, a dû prendre la fuite, tout comme des centaines de milliers d'autres, dans les jours qui ont suivi la tentative de coup. De passage à Montréal, elle nous a parlé de l'esprit des manifestations et de ce qui en reste.

VICE : En mai 2015, vous avez quitté Bujumbura et fui au Rwanda, où un collègue de VICE News vous a rencontré. À la fin de l'été 2016, vous êtes arrivée au Canada. Où êtes-vous maintenant?
Ketty Nivyabandi : Je suis venue voir ma sœur en Alberta en septembre 2015. J'espérais rentrer à Bujumbura à la fin de mon séjour, mais j'ai reçu des menaces et j'ai demandé le statut de réfugiée, qui a été accepté. J'habite maintenant à Ottawa. Si j'étais rentrée chez moi, j'aurais dû me taire, et ç'aurait été pire que la mort.

Pourquoi fallait-il prendre le risque de faire entendre votre voix?
Les événements étaient plus grands que moi, ça dépassait largement ma petite personne. Il était question de la vie d'une nation, des millions de personnes, et les femmes n'étaient pas visibles. Pourtant, elles sont les premières victimes de tout conflit. J'ai organisé des manifestations avec d'autres femmes leaders, et on a pris la rue pour la première fois le 10 mai. Les policiers nous menaçaient déjà avec leurs armes. Je me rappelle d'avoir pensé : Est-ce qu'on abandonne? Mais je ne suis plus retournée en arrière.



Qui étaient ces femmes qui marchaient avec vous?
On avait des femmes de tout background imaginable. Il y avait une militante qui venait d'une région rurale, qui serait tuée plus tard pour ses convictions. Il y avait des jeunes filles et des femmes âgées, des femmes des régions reculées, des cités musulmanes, de toute ethnie et de tout statut économique. Il y avait un sens palpable d'unité entre nous. On ne se connaissait pas, mais on se protégeait, on était devenues sœurs. Les femmes au Burundi n'ont pas l'habitude de lever leurs voix, on parle pour elles. Alors, que les femmes aillent manifester, c'était un moment décisif.

Pendant ces temps-là, qu'est-ce que vous pensiez allait arriver?
On était convaincues que le régime allait tomber. C'est une chose de violer la constitution, mais de tirer sur des concitoyens, c'est du totalitarisme et ça ne peut pas durer. Mais quand on devait envoyer une force onusienne au Burundi, le régime a refusé et la communauté internationale n'a pas insisté, j'ai constaté qu'ils n'avaient aucune raison de s'arrêter et que la situation allait durer. On a cru au pouvoir de l'humanité, et on a été peut-être trop idéaliste.



Qu'est-ce qui reste de l'esprit des manifestations?
Ce sont les jeunes qui ont manifesté, et c'est les jeunes qui sont en train de mourir, qui sont en train de quitter le pays. La jeunesse manifestait pour sa liberté, pour ses opportunités, et cet élan a été rompu.Mais une autre forme de résistance, plus passive et beaucoup plus profonde, est en train de naître, qui se manifeste à travers des événements comme cette conférence. A regarder la situation autour de nous, il n'y a aucun espoir. Mais les gens qui y croient continuent de se réunir et de garder espoir, et y croire, c'est devenu un acte révolutionnaire en soi. Face à chaque obstacle naît une nouvelle résistance. Cet espoir et cette résistance individuelle aideront le pays à renaître.

Comment sortir de cette crise?
C'est difficile d'articuler une voie de sortie. On est dans un bâtiment qui brûle, toutes les alarmes sonnent et les pompiers ne viennent pas.

Avec d'autres militants, vous vous êtes entretenus avec plusieurs députés la semaine dernière à Ottawa. Avez-vous eu l'impression qu'ils veulent s'impliquer?
Oui. J'ai témoigné devant les députés du sous-comité des droits internationaux de la personne, qui avaient enquêté depuis plusieurs semaines sur le Burundi. Ils connaissaient très bien la situation, ils voulaient voir le Canada jouer un rôle, et j'ai beaucoup d'espoir que ça se concrétisera. Je suis heureuse d'être réfugiée dans un pays qui respecte les droits de la personne. Ça m'aide à accepter que j'ai une autre nation maintenant.

Vos écrits montrent à quel point vous êtes attachée au Burundi. Qu'est-ce que ça vous fait de vivre ailleurs?
C'est très dur. En Alberta, comme au Burundi, il y a beaucoup de montagnes. Pendant des mois, lorsque je prenais le bus, ça m'a fait trop de peine de regarder dehors. Je suis en sécurité et très reconnaissante de l'être, mais j'ai perdu tout ce qui m'était familier.

À quel point votre art vous aide à passer au travers de ces épreuves
Écrire, c'est ouvrir ses blessures. Si on essaie de tenir le coup, surtout si on a des enfants, c'est la dernière chose qu'on veut faire. Maintenant, je reprends petit à petit la poésie, mais j'écris surtout sur mon expérience. Je lis beaucoup aussi, surtout des écrivains qui ont vécu des expériences similaires.

Dans un monde idéal, qu'est-ce que vous reviendrez faire au Burundi?
J'aimerais rappeler à mes compatriotes de quoi ils sont capables. Les Burundais ont tous en eux le germe du pays auquel nous aspirons. J'agis pour qu'ils se rendent compte qu'ils ne sont pas impuissants. Quand vous vous sentez impuissants, vous êtes déjà vaincus. Le jour où les gens se libéreront de leur sens de l'impuissance, le régime ne tiendra pas.