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Une conversation éthique avec un avocat qui défend des pédophiles

« Derrière chaque photo, il y a un enfant torturé. Tous ces prédateurs devraient le savoir. »

par Melanie Marks
18 mai 2017, 11:00am

Sur le sol, derrière le bureau de Maître Wenzel, sont empilés des dizaines de dossiers. La plupart d'entre eux contiennent des informations sur les crimes commis par ses clients – Wenzel est spécialisé dans la défense des propriétaires de pédopornographie.

Selon les estimations de l'ONU et du FBI, 750 000 personnes regardent de la pédopornographie sur Internet chaque seconde. Une bonne partie d'entre elles ne sont jamais condamnées. L'été dernier, l'Opération Daylight a parfaitement illustré ce constat – cette vaste opération lancée en Europe contre 611 potentiels consommateurs de contenus à caractère pédophile a vu 207 personnes faire l'objet d'une enquête, et seulement 75 d'entre elles se faire arrêter.

Benjamin Wenzel a 39 ans et vit dans le sud de Berlin. Depuis sept ans, il défend des consommateurs de pédopornographie. Je lui ai demandé jusqu'où il était capable d'aller pour son travail.

VICE : Quel genre de personne regarde de la pédopornographie ?
Benjamin C. Wenzel : Vous ne seriez pas capable de les reconnaître si vous les croisiez dans la rue. Il n'y a pas de profil spécifique. Les personnes à tendance pédophile viennent de tous les milieux socioprofessionnels et leur âge peut considérablement varier. La plupart de ces gens voient leurs tendances pédophiles comme un problème et savent qu'ils doivent composer avec ça toute leur vie.

Devez-vous régulièrement défendre ce genre de clients ?
Généralement, j'ai quatre ou cinq clients par mois. Je travaille un peu partout en Allemagne.

Quand vous les rencontrez, comment les traitez-vous ?
Les gens viennent me voir pour obtenir de l'aide, j'ai donc une relation avocat-client tout à fait normale avec eux. La plupart d'entre eux sont encore sous le choc – la police défonce leur porte à 6 heures du matin sans prévenir et confisque tous les ordinateurs, disques durs et clés USB. Ils sont alors arrêtés, souvent devant leur famille et leurs voisins.

Vous avez de la peine pour eux ?
Il est évident que mes clients subissent une pression très forte. La procédure judiciaire dont ils font l'objet est très violente, leur mariage est mis à rude épreuve et la plupart du temps, ils sont licenciés. La vie qu'ils ont connue est terminée et ils seront considérés comme pédophiles à tout jamais. J'essaye de leur apporter du soutien, mais d'un point de vue personnel, je dois garder mes distances – comme je le fais avec tous mes clients. Il faut savoir rester professionnel.

Comment faites-vous pour préserver une certaine distance ?
En tant qu'avocat, mon travail tient au fait de préserver l'équité du système judiciaire. Ce n'est pas un job commun. Tout le monde a le droit d'être défendu par un avocat, et c'est pour cela que je dois mettre mes sentiments personnels de côté.

Toutes les photos sont de Lisa Ziegler.

Toutes les photos sont de Lisa Ziegler.

Pourquoi défendez-vous ces pédophiles ?
Je ne représente pas que des pédophiles – ils ne constituent que 5 à 10 % de ma clientèle. Mais il est vrai la pédopornographie est un spectre bien particulier. Je pense néanmoins que je peux avoir un effet bénéfique sur mes clients. Par exemple, je leur conseille de suivre une thérapie pour vivre avec leur déviance. Je ne fais pas ça dans l'espoir de voir leur peine se faire écourter – le but de la thérapie est plutôt de réduire le risque de récidive. Je vois mon travail comme une contribution utile à la société. Jusque-là, aucun de mes clients n'a replongé.

Et si vos clients refusent la thérapie ?
90 % de mes clients l'acceptent, mais il arrive que certains refusent car ils ne se considèrent pas comme des pédophiles, par exemple. J'ai des clients qui affirment être accros au téléchargement illégal de films sur internet. Quand cela arrive, j'insiste pour les convaincre de suivre la thérapie. Mais concrètement, je ne peux pas les forcer.

Quelle est la procédure lorsque vous avez un nouveau client de ce genre ?
Le suspect me contacte après que la police a fait une descente chez lui. Je me renseigne auprès de la police et du parquet afin d'avoir accès au dossier. Une fois que je sais précisément de quoi mon client est accusé, je peux faire une estimation de la peine qu'il encourt. Ensuite, j'ai une première discussion avec ce client, et c'est là que je lui recommande de suivre une thérapie.

Quand vous dites que vous devez consulter son dossier, cela implique de regarder de la pédopornographie ?
Bien sûr que je dois la regarder, ne serait-ce que pour avoir une idée de toutes les preuves qui incriminent mon client. À Berlin, tout ce contenu ne m'est pas envoyé, mais j'y ai accès chez le procureur. Il y a toujours d'autres personnes présentes.

La pédopornographie est toujours abominable – derrière chaque photo, il y a un enfant torturé. Tous ces prédateurs devraient le savoir. Mais cela fait partie de mon boulot. Malheureusement, je vois des choses terribles au quotidien.

Avez-vous déjà eu mauvaise conscience à l'idée de défendre des pédophiles ?
Non, jamais. C'est mon travail en tant qu'avocat. Si un chirurgien ne peut pas voir du sang, c'est qu'il ou elle a fait un mauvais choix de carrière. Je garde toujours mes distances avec mes clients, nous ne sortons jamais d'un cadre professionnel.

Au sein de notre société, la pédophilie est considérée comme l'une des pires perversions.
Mais la loi ne voit pas la possession et la distribution de pédopornographie comme le plus grand des crimes. Un meurtre, un homicide involontaire et même un vol à main armé impliquent des peines plus élevées. Très souvent, ces personnes prennent du sursis, mais tout dépend du nombre d'images. Mais là, nous parlons juste de personnes qui détiennent des images pédopornographiques.

Avez-vous déjà défendu une personne ayant tourné de la pédopornographie ?
Oui, et dans ce genre de cas, on trouve aussi des accusations de violences sexuelles sur enfants et mineurs.

Vous pouvez m'en dire plus ?
L'un de mes clients avait fait des photos et des vidéos de sa propre fille. Dans ce cas-là, la stratégie était de tout lui faire avouer, afin que sa fille ne se trouve pas dans l'obligation de témoigner et de revivre ce traumatisme en plein tribunal. C'était dans l'intérêt de tous. Mon client regrettait ce qu'il a fait.

Il était donc conscient du mal qu'il avait fait ?
Je pense sincèrement que oui, mais ces violences duraient depuis des années – il devait être en plein déni.

Quel genre d'homme était-il ?
Un homme de famille plutôt discret.

Vous lui avez conseillé de suivre une thérapie ?
C'était plus compliqué que ça. Mon client a été emprisonné avec une peine de sept ans. Il est toujours en prison, et j'ignore s'il suit un traitement particulier. Une fois que la sentence est prononcée, mon travail s'arrête.

Est-ce que vous arrivez à ne pas y penser une fois chez vous ?
Évidemment, ce genre d'affaire reste toujours dans un coin de votre tête.

Est-ce qu'il existe un client que vous ne pourriez jamais défendre ?
C'est une question difficile, car cela dépend vraiment des cas. Jusqu'à présent, il n'y a rien que je n'ai pas été en mesure d'accepter. J'aurais sans doute beaucoup de mal à traiter un meurtre sur un enfant, mais la question ne s'est jamais posée.

Si vous en aviez marre de votre travail, que feriez-vous ?
Honnêtement ? J'irai bosser dans l'immobilier. C'est très différent, mais c'est aussi une de mes passions.

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