Qu’auriez-vous voulu apprendre dans vos cours d’éducation à la sexualité?

Cette semaine, notre collaboratrice Mélodie Nelson a fait un petit sondage Facebook afin de savoir ce que les gens ont dû apprendre par eux-même

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03 mai 2017, 9:43pm

En 2006, quand les cours d'éducation sexuelle ont commencé à être retirés du programme scolaire québécois, la sexologue Jocelyne Robert s'étonnait déjà de cette décision, soulignant qu'il y aurait inévitablement un manque d'information nécessaire à combler : « C'est épouvantable. Où est-ce que les jeunes feront leur éducation sexuelle? À la télé? Sur internet? Les jeunes sont bombardés d'information sur la sexualité, mais ce n'est pas en regardant un film porno qu'ils apprendront à mettre un condom. »

À la suite de plusieurs cas médiatisés d'agressions sexuelles, qui ont montré que le concept de consentement n'était pas du tout compris ou accepté, la Fédération autonome de l'enseignement (FAE), regroupant 34 000 enseignants syndiqués, a demandé au mois de mars dernier que les cours soient réintroduits, afin de contrer la culture du viol. Toutefois, un projet-pilote, testé depuis deux ans dans 18 écoles, se révèle quasi catastrophique, avec des formations absentes ou pas concluantes, un contenu qui ne satisfait pas certains professeurs, gênés de parler d'agressions sexuelles.

Les cours d'éducation à la sexualité, baptisés pour le projet-pilote Globalité de la sexualité, comprendraient des informations sur la vie affective et amoureuse, l'agir sexuel, la violence sexuelle, les infections transmissibles sexuellement et par le sang, et la grossesse. Le contenu sera-t-il donc identique à celui que j'ai reçu lorsque j'avais 15 ans et que la norme était de parler de relations hétéronormatives et de diffuser sur grand écran des photos de pénis souffrant de trois maladies pas diagnostiquées depuis 20 000 ans?

Voici plutôt ce qu'auraient voulu apprendre en classe les gens à qui j'ai demandé par Facebook ce qu'il manquait à l'éducation sexuelle en milieu scolaire.

La normalité n'existe pas

« Il n'y a pas de mauvaise libido. Chacun a la sienne. C'est possible d'être asexuel et de ne pas vouloir avoir de relations sexuelles. Comme c'est possible d'être asexuel et d'avoir des relations sexuelles quand même. »

« Il n'y a pas de deadline pour la première fois qu'on fait l'amour. »

« Les sécrétions vaginales, ça fait déteindre les bobettes. »

« Il n'y a pas de mauvaise sexualité si tout le monde impliqué est consentant. Personne ne devrait éprouver de la honte. Le kink shaming, ce n'est pas drôle. Il faudrait que les gens en reviennent, surtout les sitcoms et le monde de l'humour. »

« C'est OK de faire l'amour quand on a nos règles. Ça permet même plus de lubrification. Ce n'est pas tout le monde qui est rebuté à l'idée. J'aurais aimé savoir aussi que la coupe menstruelle existe. »

« Les gars n'ont pas toujours envie de faire l'amour. Les gars qui bandent n'ont pas nécessairement envie de faire l'amour. »

« Subir une agression sexuelle peut influencer la libido. »

« Pas besoin d'être parfaite dans ton corps pis tes gestes. Il y a des gens qui aiment les courbes, d'autres, la minceur, d'autres, les muscles. Certains aiment les petits, les gros, les faux seins. Certains aiment tout. Trouve quelqu'un qui te plaît et à qui tu plais. Ça existe. »

« Vivre dans un milieu strict n'empêche pas d'avoir une sexualité. Ma sexualité est unique et n'a pas à ressembler à celles de la majeure partie de mes amis blancs ( clubbing, chum qui dort à la maison...). »

« Je voudrais qu'on utilise les vrais mots et qu'on laisse tomber les tabous. J'aurais voulu qu'on me parle de la vie sexuelle des handicapés, des polyamoureux, de la fidélité qui n'est pas pour tout le monde, du travail du sexe. »

« Il existe plusieurs façons d'aimer et de désirer. On a clairement pas assez parlé du plaisir et de la possibilité d'avoir du plaisir en dehors des relations de pénétration d'un pénis dans un vagin. »

« Dans les cours d'éducation sexuelle, j'aurais aimé apprendre que ça se peut que tu tripes plus à manger et doigter une fille qu'à baiser, et, à l'opposé, que des fois une pipe ou une branlette, ça implique beaucoup plus de choses qu'une simple baise. J'aurais aussi aimé me faire dire que des fois le cul c'est juste du cul aussi, et que des fois, l'amour, c'est autre chose qu'une baise. Que le désir et l'amour sont deux choses différentes, pas toujours, mais des fois. »

« J'aurais aimé en apprendre plus sur les positions, celles qui sont parfois plus douloureuses que d'autres, selon notre anatomie. »

Un orgasme à dédramatiser


« Des fois, les gars éjaculent, mais ne jouissent pas. Des fois, les gars jouissent, mais n'éjaculent pas. »

« J'aurais aimé savoir qu'être une femme fontaine, ce n'est pas dégueulasse. J'aurais profité de ces orgasmes-là avant d'avoir 26 ans. »

« Une femme peut être multiorgasmique. »

« Une fille qui ne crie pas au lit, ça ne veut pas dire qu'elle n'aime pas ça. »

« Que l'orgasme n'est pas nécessairement le but de toutes les relations sexuelles et que c'est correct de ne pas l'atteindre. Ça ne veut pas dire que tu n'as pas eu de fun quand même. Ni qu'on doit se sentir inadéquat si notre partenaire n'a pas atteint l'orgasme. Il faut cesser de lier l'orgasme à un concept de performance contre-productif. »

La masturbation ne rend pas sourd ni asocial


« J'aurais aimé qu'on parle de jouets sexuels, parce que c'est plus facile pour moi de jouir comme ça. Ne pas parler de jouets sexuels, c'est comme si on rabaissait la possibilité d'avoir du plaisir pour plusieurs femmes. Aussi, comment bien nettoyer ses jouets, quels matériaux éviter… »

« La sexualité, c'est autre chose que la peur, les dangers, la honte. Même si on nous disait "Non, la masturbation ne rend pas sourd" pour faire cool et évolué, on nous disait aussi, du même souffle, que ça "pouvait créer un repli sur soi". »

« Apprendre les bénéfices de la masturbation. Ça diminue le stress et les crampes menstruelles. Ça aide à mieux dormir. »

« Explorer son corps est important pour se connaître et faire en sorte que la chimie passe mieux avec un partenaire. »

« Plus parler de masturbation, surtout chez les filles. J'ai passé des années (jusqu'à ma mi-vingtaine) à me sentir coupable. »

Consentement


« J'aurais aimé qu'on me parle du fait que les violeurs sont en très grande majorité des proches (et non un dude creepy caché dans une ruelle sombre à minuit), j'aurais aimé qu'on me parle du kit médico-légal, des CALACS, de quoi dire à la police, de comment réagir si tes amis ne te croient pas. J'aurais aimé qu'on me parle de la culture du viol, qu'on me l'explique et la déconstruise devant moi. Ça m'aurait évité bien des années de mal-être et de thérapie. »

« Il faut écouter nos désirs. Moi, j'ai entendu ad nauseam que la première fois était la plus importante et qu'il fallait trouver la bonne personne avec qui le faire, pour ne pas "gaspiller" ce souvenir... Et que c'était quelque chose de très précieux qu'il ne fallait pas donner à n'importe qui, bref, ma décision devait aller au mérite de la personne et non selon mes envies, besoins et désirs... »

« Aller chez le gynéco, ça peut être violent. Comment reconnaître les violences médicales (émotionnelles, physiques) chez le gynéco. »

« Le gars, lui aussi, a le droit de dire non. Qu'il n'est pas la machine à sexe que le patriarcat lui commande d'être ou nous fait accroire qu'il est. »

« J'aimerais qu'on dise que les gars sont capables de contrôler leurs pulsions. Que leur tête ne va pas exploser s'ils se contrôlent. Et que ce sont les violeurs qui sont responsables des viols, pas les minijupes. »

« Que le viol conjugal, ça existe. »

« Le consentement et le désir sont deux choses distinctes. Tu ne peux pas transférer ton désir chez ton partenaire. S'il faut que tu insistes, ça va mal en estie. »

« On a le droit de dire non, même à notre amoureux, pis on a le droit de changer d'avis pendant une relation sexuelle. »

« Forcer quelqu'un à avoir une relation sexuelle sans condom est une agression. »

Le genre est une construction sociale et une performance


« Toute la sexualité n'a pas à être hétéro ou gaie. On peut explorer toutes les pratiques que l'on veut. Rien n'est réservé à une communauté, à une identité ou à un stéréotype. »

« L'organe sexuel que tu mets dans ta bouche ne définit pas ton orientation sexuelle (et au pire, ce n'est pas dramatique non plus, mais bon). »

« Ça existe, une femme avec un pénis et un homme avec un vagin, et tout ce qu'il y a entre les combinaisons, dont la non-binarité. L'anatomie enseignée ne devrait pas être genrée. Genre un utérus, ça n'a pas de genre, idem pour un pénis et un vagin. »

« C'est quoi la différence entre genre, orientation sexuelle et expression de genre. »

« L'hétéronormativité et la cisnormativité, c'est violent parce que ça rend invisible ou ça marginalise toute la diversité. »

Non au slut-shaming et au prude-shaming


« Une fille pleine d'assurance, ça ne veut pas dire qu'elle veut se prendre la bite de tous les hommes qu'elle croise. »

« Enceintes, on ne devient pas nécessairement des assoiffées de sexe. Ça peut aussi mettre la libido à zéro. »

« Une fille qui a du désir n'est pas une salope. »

« Quoi faire quand on tombe enceinte. Qui consulter, etc. Je ne veux pas avoir à googler avortement à Saint-Constant. »

« La virginité n'est pas sacrée. Ce n'est pas mal d'avoir des rapports sexuels avec quelqu'un dont tu n'es pas amoureux. »

« Des fois, c'est très très hot, surtout parce que tu n'es pas amoureux (justement). Et des fois, tu es amoureux, et heu, ce n'est pas hot. »

« Une fille ne devient pas slack si elle a trop de sexe ou, pire, trop de partenaires! Mythe persistant que j'ai dû entendre toute mon adolescence... J'ai dû réaliser que ça n'était pas vrai passé les 25 ans. »

« Le rapport au corps doit en être un libre de dire non, de dire oui quand on veut, autant de fois qu'on le veut sans avoir peur de se faire slutshamer. »

« J'aurais voulu qu'on me dise qu'une fille, elle aussi, a le droit d'avoir eu plein d'amants sans être critiquée pour ça et que les gars supposément intellos et bien éduqués qui humilient une femme (toi, moi, Brigitte Fontaine) pour avoir eu des amants ou aimer le sexe doivent être engueulés sur-le-champ. »

La vie après les infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS)


« Une des seules choses dont on parle : le condom. Quant à ça, dites-nous la vérité. Apprenez-nous donc que 90 % des gars n'en mettront pas par eux-mêmes. On nous traumatise ben raide avec les maladies, on pense que tout le monde est aussi dégoûté que nous, mais non, personne met de capote sans en être contraint ou presque. »

« Quand tu changes de trou, tu changes de gant. Les bactéries dans l'anus, ça se transfère. »

« J'aurais aimé ça, savoir qu'un condom pour les relations entre personnes ayant un vagin, ça existe. »

« Les ITSS, ça s'attrape aussi en pratiquant le sexe oral. »

« Il y a une vie après les ITSS. Il y a tout un réarrangement à faire sur le rapport qu'on a à ça. Si c'était moins inscrit dans un paradigme de la honte, peut-être bien que les gens communiqueraient plus aisément leurs infections, et que les moyens de protection et la sexualité avec ITSS seraient moins tabous. »

Qui pour enseigner le BDSM et le respect sur les réseaux sociaux?


Outre le flou sur les notions étudiées, ce qui est aussi consternant est l'identité de la personne qui parlera de condoms, de masturbation et de BDSM devant toute une classe. Pour l'instant, il est indiqué que ce sera les directions d'école qui choisiront l'éducateur, sans que ce dernier soit nécessairement formé – la majorité des enseignants du projet-pilote n'ont aucune formation en sexologie – et ouvert à ne pas répéter les mêmes 1000 clichés habituels.

L'animatrice radio et propriétaire de boutiques érotiques Cindy Cinnamon montre bien le danger et le ridicule de confier l'éducation sexuelle à quelqu'un qui n'a ni les compétences ni la confiance pour cette tâche jugée délicate : « Une professeur d'histoire bien sympathique, mais pas qualifiée a donné ce cours. Elle avait été mise à ce poste-là de force, je crois. C'est avec malaise qu'elle a tenté une multitude de fois de glisser le condom sur une base phallique, sans succès. La classe riait de ses échecs répétés. La prof était tellement nerveuse qu'elle en a même perdu son dentier. Elle devait tellement avoir la bouche sèche que le dentier est tombé et il rebondissait partout sur le comptoir du local d'études. C'était affreux. Et on n'a rien appris. »

Le cours d'éducation sexuelle mériterait d'avoir une personne qualifiée pour l'enseigner et aussi de ne pas se transformer en cours contre la sexualité. Ce que déplorent souvent des étudiants ayant vécu, comme moi, l'expérience de se faire montrer une heure durant des images d'infections purulentes. Comme si toutes les infections transmises sexuellement se concluaient par un pénis gonflé comme ma cuisse et recouvert de verrues de sorcière.

En 2017, il est impératif d'apprendre sur la sexualité ailleurs que sur des sites de porno mainstream, sinon « c'est comme dire que tu vas prendre des cours de stretch à la première d'un show du Cirque du Soleil; c'est un mensonge! » selon une amie sur Facebook. Aussi, il est urgent de discuter des attitudes à adopter sur les réseaux sociaux et de connaître enfin le rôle du prépuce et où se situe le clitoris.

Mélodie Nelson est sur Twitter.

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