Culture

Il y a de l’art même dans le chaos

Le maître de l’ignorant style, Fuzi UV TPK, sera de passage à Montréal au début mai et, si tu ne lui demandes pas de te tatouer une salamandre, tout devrait bien se passer.

par Benoit Palop
17 avril 2017, 2:00pm

Pour certains artistes, la destruction a toujours eu des vertus créatrices. Une esthétique du chaos et du vandalisme que le parisien, basé à Los Angeles, Fuzi UV TPK, explore depuis des années à travers le graffiti et le tatouage, mais aussi à travers la photographie et même la poésie urbaine. Ce graffeur-tatoueur, l'un des plus influents du moment, sera de passage pour deux journées à Montréal au début mai. Un conseil, si tu espères te faire piquer par son aiguille, t'as plutôt intérêt à te bouger le cul et te caler dans son horaire ASAP. Il n'aura probablement pas le temps de s'occuper de tout le monde.

Instigateur du Ignorant Style, une peinture brute, sans fioritures et qui défonce littéralement les codes esthétiques du graffiti conventionnel, propre et slick, Fuzi a laissé sa marque sur de nombreux trains et métros en Europe dans les années 90 à 2000, notamment à Paris et dans sa banlieue. L'addition est salée et la sanction est très sévère pour la SNCF et la RATP, les deux plus grosses compagnies de transport françaises souffre-douleur numéro un des graffeurs. Mais le support mobile et éphémère qu'elles offrent est parfait pour expérimenter et se faire mousser en station. Une pratique du graffiti vandale qui l'amènera à exercer une forme de tatouage transgressif et sans complexe.

La destruction de Paris

Connu pour son affiliation aux groupes UV et TPK, respectivement Ultra Violent et The Psychopath Killer, Fuzi et ses comparses ont très vite suscité la curiosité. Et pas seulement parce que leurs « exploits » para-graffiti ont flashé en prime time sur TF1. Vols, dépouilles, violences, humiliations de bandes rivales et dégradations : ici on applique des non-règles qui s'apparentent bien souvent à celles que l'on peut observer au sein de gangs.

« C'était un temps sauvage, où se mêlaient liberté, violence et créativité. Nos journées se déroulaient à peu près toujours de la même façon. On arrivait à Paris en petit groupe en fin de matinée pour peindre un dépôt [zoner dans un dépôt de train ou de métro et peindre des rames], puis voler dans les magasins et, au fil de la journée, le groupe prenait de l'ampleur jusqu'à souvent devenir une meute de gars qui volaient les passants, se battaient, cassaient, criaient et taguaient de partout », raconte-t-il. Un état d'esprit qui ne fait pas forcément l'unanimité, mais par lequel ils se sont démarqués, de gré ou de force. Pour certains, cette attitude sera une marque d'authenticité, d'autres verront ça d'un mauvais œil. Dans tous les cas, si l'on considère que le vrai graffiti a toujours été affilié à la rue et à la violence, le dogme est ici respecté à la lettre.

Une chose est certaine, la thugitude de cette époque a largement contribué à son goût prononcé pour l'iconographie du chaos et de la destruction que l'on se mange dans la face à chacune de ses productions. « J'ai longtemps été plus ému par la vision d'une usine désaffectée ou d'un tunnel de métro que par celle d'un paysage champêtre, explique-t-il. J'ai simplement passé le plus clair de ma vie dans ce type d'endroits et je me nourris de cette agressivité visuelle pour créer. » Le style qui découle de cet attrait pour la violence deviendra sa marque de fabrique et lui vaudra sa notoriété.

La naissance d'un style 

L' ignorant style est à son image : sans filtre, authentique et badass as fuck. « Liberté, fun, instinct. La base du graffiti. Être libre d'écrire ton nom où tu veux, comme tu le veux, sans contraintes, règles ni lois. » Cette attitude sur laquelle il pose un nom en 1997 est à l'époque adoptée par son groupe uniquement. Elle préfère l'instinct et la liberté à la technique.

« J'étais dans la confrontation, je testais quelque chose de nouveau, et le mouvement s'est senti insulté, disant que je peignais de la main gauche et me traitant d'ignorant. J'ai donc utilisé ce terme ironiquement et m'en suis servi contre eux. C'était comme ouvrir une porte vers un endroit où personne n'était allé. J'ai essuyé les plâtres et les gens se sont engouffrés derrière moi. Vingt ans plus tard l' ignorant style est devenu un courant artistique dans le graffiti, à l'instar du wild style ou block letter », explique-t-il. Sa transition vers le tatouage sera tout autant magistrale et en frustrera plus d'un.

Du métal à la chair

De fil en aiguille, il s'impose dans l'univers du tatouage de la même manière qu'il s'était imposé dans le milieu impitoyable du graffiti : il casse les règles du jeu, au bonheur de ses nombreux clients dont Diplo, Scarlett Johansson ou encore Justice. 

« Je suis arrivé dans le monde du tattoo en défonçant la porte, nous dit-il. Je n'ai jamais suivi d'apprentissage. Un jour, j'ai juste décidé de m'y mettre de la même manière dont j'ai approché la sculpture et la peinture sur toile, c'est-à-dire en pur autodidacte et avec mes propres règles. J'étais plus intéressé par la performance, l'acte de se faire tatouer que par le design en soi. »

Ses interventions prennent alors rapidement une forme de rituel où les lieux qu'il choisit pour marquer les peaux et les esprits – tunnels de métro, toits d'immeubles, églises abandonnées ou dépôts de trains – font entièrement partie de son processus.

Outre l'aspect quasi-théâtral de sa pratique du tatouage, il applique la même recette gagnante qui lui a permi de se démarquer en graffiti vandale : une ligne, un seul trait, pas d'erreurs possible et aucune marche arrière autorisée. « Une prise de risque que tu retrouves quand tu traces les contours de ton graff sur un métro dans l'obscurité d'un tunnel. » Et c'est l'expérience de ce graffiti-là qui lui a permis de se ramasser ce flow et cette esthétique unique. « Le graffiti est éphémère, le tattoo est "seulement pour la vie", mais dans les deux cas, une fois exécutée, l'œuvre ne m'appartient plus, elle est autonome et suit son propre cheminement », ajoute-t-il.

Le plus beau dans tout ça reste qu'il réussit à imposer son style tant contesté dans le microcosme hermétique et stérile du tatouage et à le démocratiser aux yeux du grand public. « Il y a dix ans, personne ne faisait ça, explique-t-il. J'étais un ovni et j'ai eu droit à la vindicte du monde du tatouage. Aujourd hui, le moindre ado qui veut être cool se fait offrir une machine pour Noël, apprend sur YouTube, fait de l' ignorant style et devient une star Instagram en un mois avant de se lasser et passer à un truc plus hype. » Des toys d'internet dans le jargon du milieu.

L'internet des show off

On pourrait dire que l'évolution de l'utilisation des réseaux sociaux et d'internet a un côté néfaste sur la street-crédibilité du tattoo et du graffiti, même qu'elle les affaiblit. En fait, ça ne dépend que de la soif d'authenticité et d'adrénaline. « Internet ne nuit pas au graffiti, il s'en nourrit. Si tu veux créer ton buzz, tu auras quand même à sortir de chez toi, à faire le boulot et prendre des risques. Je pense par contre que promouvoir ton taf en ligne est juste un choix personnel. Ni bon ni mauvais », déclare le tatoueur.

Alors que de nombreux nouveaux arrivants dans la game préfèrent rester dans l'ombre et être juste reconnus par leurs pairs, d'autres publient leurs actions en ligne au jour le jour. Un risque dont certains payent le prix fort. « Ton crédit, tu le gagnes par ton attitude, par ta production et dans la durée aussi. Il faut de la passion et des couilles. Internet peut t'aider à te créer une réputation plus rapidement, mais n'ira pas peindre des métros à ta place », dit-il.

Enfin, en ce qui concerne son actualité, on ne peut pas dire que le mec est un branleur. Bien au contraire. « J'ai tellement de projets en cours, je ne sais pas trop par où commencer, dit-il. Je viens de finir un anime et un comic book, Por$ha Martini, que je présenterai le 27 avril à New York, à Office Newsstand, et je prépare aussi un nouveau livre de graffiti qui sera disponible avant l'été. » Tout ça en continuant de parcourir la planète pour satisfaire une clientèle de plus en plus compréhensive et adepte de son style. Il passera à Toronto le 1er et le 2 mai, à Montréal le 2 et le 3 mai et à Vancouver le 28 et le 29 mai.

Pour avoir plus d'information, tu peux lui écrire à ignorantfuzitattoo@gmail.com. Et si tu veux en voir un peu plus sur son travail avant de passer à l'acte, Fuzi est sur instagram, ici et ici. Il a aussi un site web sur lequel tu pourras suivre ses autres projets.

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