World of Warcraft a un problème de viol

Une auberge du célèbre MMORPG sert de repère à des joueurs qui prennent leur pied en imposant leurs fantasmes violents à d'autres joueurs.

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28 septembre 2017, 6:45pm

Cet article est paru sur Motherboard Allemagne et a été traduit par Motherboard France.

Klara* pénètre dans la taverne de Goldshire. Des elfes nus et des nains strip-teaseurs déambulent. Elle s'attend à du cybersexe, des échanges sensuels, un peu de jeu de rôle. Mais elle ne reçoit que des réclamations insistantes et des propositions d'amateurs de fantasme du viol. Quelque part au fond de cette taverne que de nombreux joueurs visiteront au moins une fois au cours de leur périple dans World of Warcraft, un nain hurle : « Ouh ouais, sperme pour tout le monde ! »

Le nain poursuit un orc qui court dans l'auberge, sa pétoire endothermique (un genre de canon à neige) à la hanche. Un instant plus tard, une fenêtre de chat s'ouvre : « Tu es chaud ? C'est quoi ton numéro ? » Ceux qui passent un peu de temps dans la taverne croisent vite de nombreuses figures locales. Les elfes de la nuit, par exemple, galopent en lingerie en lançant des regards lourds aux nouveaux arrivants. L'un d'entre eux m'annonce caps lock : « Tu vas tourner de l'oeil quand je vais te baiser ! »

Klara sort. Dehors, d'autres joueurs l'attendent. Ils encerclent son personnage et lancent des sorts dans les airs ; leurs nuages blancs et lumineux s'envolent et se dissipent. Ce genre de session cybersexuelle non-consentie est classique dans la taverne. Klara se déconnecte. Mais qu'est-ce qui vient de se passer ? Elle a découvert la "Rape Tavern", la "taverne du viol" de World of Warcraft.

Les noms des joueurs mentionnés dans cet article ont été changés à leur demande car ils craignaient d'être harcelés par d'autres joueurs.

Du jeu de rôle dans le jeu de rôle

Au cours de nos recherches, nous avons interrogé plus de 40 joueurs répartis sur 21 serveurs et avons régulièrement été témoins de scènes semblables à celle décrite plus haut dans la taverne de Goldshire. Nous avons également vu des joueurs réclamer des photographies et des informations personnelles à d'autres joueurs.

Officieusement, la taverne de Goldshire est considérée comme la capitale de l'échangisme de World of Warcraft. Chaque jour, des milliers de joueurs s'y donnent rendez-vous pour se tripoter entre orcs, elfes et pandas, mais seulement par chat. Il n'est pas rare que les avatars se mettent en sous-vêtements pendant ces échanges, un effort cosmétique indispensable pour poser l'ambiance. En tout cas, c'est ce que Frank a affirmé à Motherboard.

Frank visite l'auberge de Goldshire depuis 2009. Il fréquente habituellement les serveurs destinés aux roleplayers, qui sont considérés comme le quartier général de la communauté érotique. Sur des serveurs normaux, la taverne est souvent vide et ne reçoit que les visites des joueurs qui passent par là.

« Personne ne sait quand ça a commencé, explique Frank. Mais tout ce que le cybersexe a à offrir avait déjà été tenté ici quand j'ai commencé à jouer à ce jeu. À l'époque, c'était important de bien choisir ses mots et de respecter l'autre, de maintenir un certain decorum. Il y a eu une vraie culture érotique ici. Mais aujourd'hui, la plupart des gens s'en moquent. »

Frank fait référence à un phénomène que nous avons remarqué dès nos premiers instants dans l'auberge de Goldshire : dans leur ton et leur comportement général, les joueurs présents sont exceptionnellement agressifs. En parlant à Motherboard, les habitués désignaient simplement l'endroit sous le nom de "Rape Tavern", qu'ils agrémentaient parfois du classique smiley clin d'oeil.

Pendant un strip-tease, un elfe nous parler d'un joueur qui l'a harcelée à plusieurs occasions. Elle revient tout de même pour retrouver ses amis, qui fréquentent assidûment la taverne. Image : Screenshot via Blizzard

Un joueur nous a communiqué l'adresse mail de Klara, 26 ans, qui s'est lancée dans les chats érotiques en ligne dès son adolescence. Aujourd'hui, elle gagne sa vie en tant qu'escort virtuelle dans Second Life. C'est par le biais de son activité qu'elle a eu vent de la communauté érotique de World of Warcraft, qu'elle s'est bien vite décidée à découvrir personnellement.

« Ça devait être une soirée cool, raconte Klara. J'ai créé une mage et filé droit vers Goldshire. La taverne était blindée. Tous les convives portaient de jolis costumes ou rien du tout. Je n'avais jamais vu autant de seins violets en une seule fois. J'ai cru que je m'étais retrouvée dans une vrai club libertin. » Quelques minutes après son arrivée, les premiers messages publics et privés ont commencé à affluer.

« On m'a demandé si je voulais baiser, poursuit-elle. Comme ça ne m'a pas paru surprenant, j'ai demandé les règles du chat, un trucs que j'avais pris l'habitude de faire dans Second Life. » Plusieurs joueurs lui ont indiqué que le sexe virtuel dans World of Warcraft reposait surtout sur les "animations" du jeu. Exit les longues et sensuelles descriptions de moments intimes de Second Life.

Par leurs avances, les joueurs cherchaient à obtenir une simulation d'acte sexuel à l'aide de différentes animations de dance, de bataille ou de sort. « J'ai trouvé ça plutôt banal et j'ai refusé poliment, affirme Klara. J'ai quitté la taverne peu après. Très vite, je me suis rendu compte qu'un groupe me suivait. »

Ensuite, les choses sont devenues perturbantes : « Une humaine voulait vraiment se lancer dans un 69 avec moi pendant qu'un groupe de paladins observait la scène en simulant des éjaculations à l'aide de sorts qui émettent une lumière blanche. » Klara a répondu par un "non !" limpide, auquel les joueurs ont réagi en la harcelant plus fort encore.

Klara s'est échappée en se déconnectant et en quittant le jeu. « J'ai supprimé mon personnage et je n'y suis pas retournée depuis », a-t-elle expliqué.

« Personne ne nous aide »

Nous avons été témoins de nombreuses scènes similaires au cours de notre enquête. Pendant que nous rédigions nous questions pour le chat, plusieurs personnages à moitié nus sont venus se frotter à notre humaine. Nous nous sommes vu demander notre âge réel, combien « coût[ait] une session » et si nous « bai[sions] pour de l'argent » dans la vraie vie. Quand nous avons décidé de quitter la taverne, plusieurs joueurs nous ont suivis à l'extérieur.

Plus tard, j'ai appris au cours d'une discussion que les perpétrateurs trouvaient «très excitant» que leurs cibles fuient, car c'est comme un vrai viol. Pourchasser sa victime fait partie intégrante du jeu de rôle des cyber-violeurs. C'est d'ailleurs ce qui les a poussés à suivre notre personnage à l'extérieur de la taverne.

Après trois tentatives d'approche, nous avons décidé de changer notre stratégie et d'interroger frontalement notre agresseur sur ses intentions. « Le viol est également un type de jeu de rôle érotique », a déclaré l'elfe de la nuit qui avait promis de me « baiser jusqu'à ce que [je] tourne de l'oeil » quelques instants plus tôt. Un joueur qui passait par là a acquiescé : « C'est juste un comportement libidineux, rien de plus. »

Les joueurs qui souhaitent se déconnecter en extérieur doivent attendre 20 secondes, au cours desquels leur avatar s'accroupit - un appât à membre de la "Rape Tavern". Image : Screenshot via Blizzard

« Ceux qui n'aiment pas ça peuvent se déconnecter dès qu'ils le souhaitent. » Nous avons beaucoup cette phrase au fil de nos conversations avec les joueurs. Alex, un vétéran de World of Warcraft qui a assisté à de nombreuses scènes de violence sexuelle dans la taverne de Goldshire par les yeux de son personnage de panda, explique pourquoi cette thèse est problématique : « Les joueurs qui se la jouent violeur ont une mentalité "marche ou crève". Goldshire est leur domaine sur presque tous les serveurs de role-playing, et ceux qui n'aiment pas ça n'ont qu'à dégager. Ça gâche un peu la fête pour tout le monde. »

Alex critique aussi l'attitude du développeur de World of Warcraft, Blizzard : « Personne ne nous aide. Bien sûr, vous pouvez toujours envoyer un message de protestation, mais Blizzard ignore ce système depuis déjà des années. » Nous avons fait parvenir une demande de commentaire au studio de développement. Après plusieurs jours d'écriture, nous attendions toujours une réponse.

Les joueurs qui se plaignent de ces comportements peuvent paraitre pleurnichards. Après tout, nous parlons d'incidents qui se déroulent seulement sur un écran et dans un monde imaginaire. Cette manière de percevoir les choses ne rend pas justice aux personnes affectées. Bon nombre des joueurs auxquels nous nous sommes adressés ont insisté sur le grand malaise que ces situations peuvent inspirer.

Au cours de nos entretiens, plusieurs victimes de ces attaques nous ont raconté qu'elles s'étaient soudain senties acculées pendant l'attaque. La taille du monde virtuel de Wow n'y a rien changé. Elles étaient convaincues que leurs personnages, avec lesquels elles avaient développé un lien au fil de leurs aventures dans le MMORPG, ne méritaient pas ce qui leur était arrivé. Le sentiment de vulnérabilité issu de ces situations est aggravé par les insultes parfois racistes et sexistes des agresseurs.

Un joueur crie "Qui veut du foutre ?" dans un chat public avant de vider son canon à neige dans la taverne. Image : Screenshot via Blizzard

Le phénomène de la "Rape Tavern" n'a rien d'original. Des posts de forum vieux de plusieurs années décrivent des situations perturbantes et réclament l'aide de Blizzard. Le studio doit encore émettre une position claire sur la question. En 2010, il a annoncé que des "patrouilles" seraient mises en place à l'auberge de Goldshire et que les joueurs contrevenants aux règles d'utilisations seraient temporairement bannis en cas de flagrant délit. Cette mesure semble ne pas avoir eu beaucoup d'effet sur le problème.

Pour la plupart des amateurs de World of Warcraft, le destin de Goldshire a été scellé en 2008 avec la sortie de l'extension Wrath of the Lich King. Grâce à l'une de ses nouvelles fonctionnalités, les joueurs n'avaient plus à se rencontrer dans des lieux précis pour partir à l'aventure ensemble. Le "Dungeon Finder" leur permettait de former des groupes sans se donner rendez-vous à la taverne de Goldshire ou un lieu similaire. La communauté du role-play érotique, qui a continué à utiliser l'auberge comme un club, s'est bientôt retrouvé seule. Malheureusement, elle s'est elle-même vite sentie harcelée.

Et les mineurs ?

Au-delà du fait que les membres enragés de cette "communauté du viol" gâchent l'expérience des autres joueurs, les mettent dans des situations gênantes et poussent même certains d'entre eux hors de Goldshire, il y a un autre problème : la protection de l'enfance.

En Allemagne, World of Warcraft est accessible à tous les individus âgés de 12 ans et plus. Grâce à une opération promotionnelle, les débutants peuvent jouer gratuitement jusqu'au niveau 20. Si ces nouveaux joueurs choisissent de se lancer avec un personnage humain, ils arrivent sur la map à quelques encablures de Goldshire.

Résultat : il est possible que des mineurs finissent dans la taverne du viol, où l'on réclame souvent des numéro de téléphone portable ou des "vraies photos". Ce risque devrait pousser Blizzard à agir. Le studio doit trouver une réponse adaptée aux plaintes des joueurs.

Les us et coutumes de Goldshire sont... Particuliers. Image : Screenshot via Blizzard

Les joueurs-agresseurs avec lesquels j'ai échangé ne veulent pas entendre parler de scénarios dans lesquels ils finissent par discuter avec un mineur. En enquêtant pour cet article, nous avons entendu d'innombrables excuses type "les enfants dorment à cette heure-là" et "c'est leur faute".

Après notre passage à Goldshire, nous sommes forcés de conclure que le microcosme de ce petit village fonctionne selon ses propres règles, même lorsqu'elles enfreignent les conditions d'utilisation de World of Warcraft. Chacune de nos visites sur divers serveurs de role-playing a été émaillée de rencontre avec des joueurs aggressifs : le harcèlement et les demande de photographies et d'informations personnelles étaient systématiques.

Blizzard a laissé le problème croître et s'enraciner. Ce laxisme est souvent interprété comme une autorisation à dépasser les chats érotiques d'antan pour s'adonner à d'authentiques actes de viols in-game.