Illustration : Noel Ransome

Le néonazi qui a fondé une compagnie de café pour financer le nationalisme blanc

VICE a découvert l’identité du Canadien derrière un podcast raciste qui se consacrait à la recherche de grains de café de première qualité et à la protection de la race blanche.

Illustration : Noel Ransome

Ce reportage a été réalisé en collaboration avec le Réseau canadien contre la haine.

À l’automne 2017, Thomas White a eu une idée : et s’il combinait son amour pour le café de première qualité et sa fervente foi en l’ethnocentrisme national?

Dans les cercles d’amateurs de café, il était déjà bien connu. Espresso Joya, qu’il a fondé en 2015, était au cœur de la dynamique scène artistique de Thunder Bay, en Ontario. Les murs du café, situé dans le branché Waterfront District, faisaient office de galerie d’art pour les artistes de la région. Une petite scène accueillait régulièrement des auteurs-compositeurs-interprètes et leurs instruments, surtout acoustiques. Les tablettes étaient remplies de produits alimentaires ou artisanaux locaux.

L’espresso de Joya, dont la qualité était vantée sur Yelp à la fois par les gens du coin et par ceux de passage, complétait le tableau. « On veut offrir des produits d’une qualité exceptionnelle ainsi qu’un espace agréable pour les artistes locaux », résumait-il dans un court métrage documentaire de 2017 sur l’univers des cafés à Thunder Bay. Par ailleurs, il enseignait le dessin au centre d’art de la ville et était pompier volontaire.

Source : Coffee Culture: Thunder Bay Style réalisé par Danielle Clarke.

Sur le web, Thomas White était l’antithèse de ce bon propriétaire de café. Dans les six derniers mois, sous le pseudonyme League of the North, il a coanimé This Hour Has 88 Minutes, le plus populaire podcast suprémaciste blanc au pays.

Le titre du podcast, clin d’œil à l’émission de CBC, et la représentation numérique du salut fasciste « Heil Hitler! » (H étant la huitième lettre de l’alphabet) donnent une idée de son style et de ses thèmes : l’actualité du point de vue nationaliste blanc jonchée de termes racistes, de propos misogynes et de théories du complot, additionnés de négationnisme et d’occasionnelles incitations à la violence à peine voilées. Et Thomas White voulait vendre son café aux abonnés au podcast ainsi qu’à tous ceux et celles qui sont fiers d’être blancs.

VICE a mené une enquête de quelques mois sur lui et son commerce. Nous avons passé en revue des heures et des heures d’émissions, des milliers de messages dans des forums en ligne, des registres de propriétés, en plus d’interroger de nombreuses personnes susceptibles de nous renseigner. Deux équipes distinctes, l’une de VICE Canada, l’autre de VICE Québec, sont indépendamment arrivés à la même conclusion : le propriétaire de café de Thunder Bay était League of the North, en plus d'être derrière la compagnie de café néonazie Rising Sun Coffee, ce qui en faisait l’une des figures les plus en vue de l’alt-right au Canada.

Source : capture d'écran

Dans le podcast, League of the North — l’un de plusieurs pseudonymes derrière lesquels VICE a découvert que se cachait Thomas White — soufflait fréquemment sur les braises du nationalisme blanc, parlant longuement de la nécessité de s’organiser et de promouvoir son idéologie. « Dans ce mouvement qui a pour but d’assurer l’existence de notre peuple et de nos enfants blancs, on se sent très facilement isolé, surtout là où je vis », a-t-il dit à sa première participation à l’émission avant d’en devenir un animateur, le 20 février 2017. « On est l’avenir de notre peuple, alors on doit s’organiser. »

Il se présentait comme la voix qui s’élevait pour unifier tous les « goys » qui avaient en commun cette vision. Il donnait de prétendus pool parties (« partys de piscine ») — un terme du jargon de l’alt-right désignant des rassemblements informels — auxquels étaient conviés ses amis racistes des régions rurales. Il donnait aussi l’exemple en vantant les vertus d’une vie ordonnée, d’une excellente forme physique et d’une apparence soignée en vue d’un inévitable affrontement. « Vous allez le faire parce que vous voulez vous améliorer et parce que vous ne voulez pas être tué à coups de machette par un nègre », a-t-il écrit sur 504um, un forum sur le site web de The Right Stuff, en avril 2017 sous le pseudonyme League of the North.

Source : capture d'écran

Il a vu le nord de l’Ontario comme des terres fertiles. « Chaque col-bleu que je connais tient des propos clairement racistes quand il en a la permission », a aussi écrit League of the North le mois dernier dans un forum The Right Stuff. Le plus grand fléau local, d’après ce qu’il écrit, ce sont les nombreux autochtones de Thunder Bay et des environs, qu’il appelait parfois les « nègres à tipi ».

Organiser la communauté néonazie ontarienne requérait aussi un élément indispensable : du financement. Thomas White a vu le café comme une solution. Il aimait le café, mais manifestement moins l’ambiance progressiste des cafés et ses clients typiquement de gauche, à qui il donnait fréquemment des noms d’oiseaux sur internet, comme « shitlib normies ».

Ainsi est née la Rising Sun Coffee Company, un marché de café virtuel consacré aux grains de café de première qualité et à la protection de la race blanche. Cinq pour cent des recettes de ventes étaient versés à l’œuvre caritative nationaliste blanche au choix de l’acheteur. « Créer une nouvelle économie pour l’avenir de notre peuple », disait le slogan inscrit sur une photo d’émeutiers portant des flambeaux prise l’année dernière à Charlottesville.

Source : capture d'écran

Pour White, c’était une double vie tout en contraste. De jour, il servait des cafés et gagnait l’affection de la petite communauté artistique de Thunder Bay. De nuit, il niait l’existence de l’Holocauste, s’en prenait aux immigrants et aux femmes, et discourait sur la supériorité de la race blanche, en plus de machiner une nouvelle économie autosuffisante à base de bitcoins et de grains de café pour Blancs seulement.

« Maintenant, vous pouvez avoir votre matériel pour le café autistiquement sélectionné sans avoir besoin d'échanger avec des tapettes barbues aux oreilles étirées », a-t-il écrit sur un forum de l’alt-right avant qu’une grande partie de Thunder Bay décide de le boycotter en raison de ses opinions politiques et qu’il soit forcé de fermer son café.

« Barista nazi à votre service. »


En un sens, Thomas White s’est trahi lui-même. VICE a pu confirmer son identité et la relier à ses nombreux pseudonymes en ligne non pas par l’entremise de documents piratés, mais en associant les textes aux adresses IP.

L’adresse IP du site internet de Rising Sun était la même que celle de theleagueofthenorth.com, qui se décrit comme une confrérie ouverte aux Européens de bonne nature. D’après les messages de League of the North sur le site The Right Stuff, ce pseudonyme s’inspire de la League of the South, une organisation de néo-confédérés de l’Alabama en faveur de la Sécession et de la suprématie blanche.

White a lié ses divers pseudonymes par un bon vieux moyen : le plagiat. Sur le site web de Rising Sun, la description des grains de café Erika Roast (nommé d’après une pièce musicale militaire allemande) est une copie mot pour mot d’une description sur le site web de Rose N Crantz Roasting Co, l’un des fournisseurs d’Espresso Joya.

Source : Coffee Culture: Thunder Bay Style réalisé par Danielle Clarke.

Comme beaucoup d’autres, Rose N Crantz Roasting n’était pas au courant des inclinations politiques de White. « Je trouve ces mouvements ignobles. Nous ne faisons plus affaire avec White et nous aurions coupé les liens beaucoup plus tôt si nous avions su », a dit Jamie Nichols, propriétaire de l’entreprise.

Dan Dampier, propriétaire de Wolfhead Coffee, un autre fournisseur de Joya, a dit que sa compagnie a cessé de fournir du café à White après la fermeture de son café.

« Je ne ferai pas affaire avec Thomas White, nous a-t-il dit. Si j’avais su qu’il était une personne aussi odieuse, je n’aurais jamais fait affaire avec lui. Je n’ai rien à voir avec ces histoires de nationalisme blanc raciste, même chose pour Wolfhead Coffee, et je pense qu’il en va de même pour notre communauté. »

À partir de la liste de fournisseurs de Rose N Crantz, VICE a pu constater que, lorsque Joya a fermé ses portes, le propriétaire de Rising Sun Coffee en a aussitôt parlé anonymement en ligne et semblait en connaître les détails.

Ensuite, les similitudes entre White et League of the North se sont accumulées — le travail de pompier volontaire, le parcours professionnel, la taille de la famille, le rythme de vie, les antécédents, et ainsi de suite — jusqu’à ce qu’il soit impossible d’en faire fi. Des personnes connaissant White et Joya ont également confirmé sous le couvert de l’anonymat qu’il était bel et bien le « barista nazi ».

Une recherche dans Internet Archive a permis de voir que le torréfacteur a coupé ses liens avec Espresso Joya en juillet 2017. Une autre recherche a mené à une publication sur Facebook du 14 juillet 2017 annonçant la fermeture d’Espresso Joya. Elle était rédigée par Thomas White.

White avait aussi deux comptes Twitter, @LeagueOfNorth et @thomas_mjolnir (en référence à Mjöllnir, le marteau de Thor, dont White porte une version miniature au cou). Sur Gab, un forum virtuel semblable à Twitter prisé par l’alt-right, la page de Mjolnir est coiffée d’un paysage pastoral dans lequel un svastika en feu se lève derrière une montagne.

Source : Coffee Culture: Thunder Bay Style réalisé par Danielle Clarke.

Il n’a pas répondu à nos demandes d’entrevue quand, le 9 mai, nous l’avons contacté et lui avons donné un aperçu de ce qui serait révélé dans cet article. Peu après, quelqu’un de « The TRS Media Company » nous a envoyé un courriel depuis une adresse Gmail. « Je vous écris au nom de The TRS Media Company pour vous informer que vous n’avez pas l’autorisation d’utiliser du contenu audio protégé par des droits d’auteur de This Hour Has 88 Minutes ou de tout autre podcast du site web de TRS. »

Les archives de l’émission ont été retirées du site quelques heures plus tard. « Jonathan Boone », stagiaire perpétuel de This Hour Has 88 Minutes, a supprimé son compte Twitter peu après. Sur 504um, League, d’ordinaire volubile, était silencieux, puis son compte a été supprimé à 10 h 30 (HNE). « Axe in the Deep », l’animateur du podcast basé à Ottawa, a aussi supprimé son compte à peu près au même moment.

Toutefois, bien sûr, rien ne disparaît jamais vraiment d’internet.


This Hour Has 88 Minutes a débuté en septembre 2016. Les animateurs et les invités y discutaient des nouvelles, les commentaient, se plaignaient à propos des politiciens et étaient généralement sur le dos des non-Blancs ou des non-mâles. Les juifs étaient « l’ennemi », comme le disait souvent l’animateur Axe in the Deep. Les Noirs, les gauchistes, les gais, les lesbiennes, les trans et une foule d’autres minorités n’étaient pas épargnées.

Les musulmans étaient décrits comme des terroristes, même si les animateurs n’étaient pas contre les tueries, à condition que leurs auteurs soient blancs. « Je n’approuve pas ça du tout, mais c’est vrai qu’il y a l’approche [d’Anders] Breivik. On sait que ses épouvantables actions ont sauvé son pays qui serait autrement devenu à peu près ce qu’est la Suède aujourd’hui », disait Axe dans l’un des épisodes d’avril dernier, faisant référence à l’ultranationaliste blanc norvégien auteur d’actes terroristes qui ont causé la mort de 77 personnes, pour la plupart des adolescents, en 2011.

« La Norvège s’en sort mieux que la Suède en grande partie parce qu’un paquet de jeunes qui se dirigeaient vers la politique, de la politique de gauche radicale, ont été tués. Ce n’est pas parfait, mais, parfois, si vous voulez faire une omelette, il faut casser quelques œufs. »

Source : capture d'écran

Bien que canadien, le podcast avait une portée internationale. Il était souvent mis en ligne sur Daily Stormer, l’un des plus importants sites web nationalistes blancs au monde. La Gazette a découvert la véritable identité d’un des rédacteurs de ce site utilisant le pseudonyme « Zeiger » : Gabriel Sohier-Chaput, un Montréalais. Dans un commentaire sur le site, on peut lire que « [ 88 Minutes] est sans ironie l’un de mes podcasts préférés. C’est littéralement la seule source de nouvelles non contaminée du Canada. »

Profane, fièrement haineux et truffé de blagues entre les animateurs, 88 Minutes a beaucoup contribué à la progression du mouvement nationaliste blanc, selon Keegan Hankes, du Southern Poverty Law Center, un organisme américain qui surveille l’extrême droite.

« Les podcasts sont extrêmement importants pour le mouvement. C’est évident quand on voit le nombre de ces podcasts, en particulier sur le réseau de The Right Stuff dans lequel on trouve This Hour Has 88 Minutes. Ils ont été prolifiques au cours de leur brève existence d’une couple d’années. C’est réellement crucial pour l’endoctrinement de nouveaux membres. »

Les abonnés partagent l’avis de Hank voulant que les podcasts soient un outil de recrutement. Plusieurs utilisateurs de TRS, dont beaucoup sont canadiens, ont écrit que This Hour Has 88 Minutes les a initiés au nationalisme blanc, leur permettant de passer d’actions sur internet — ce qu’ils appellent du shitposting : publication de messages haineux généralement anonymes — à des actions dans la vie réelle.

Des utilisateurs de TRS déplorant la fin de This Hour Has 88 Minutes. Source : capture d’écran

Un nationaliste blanc, qui se fait appeler Cracker Jack, a exprimé ce sentiment alors qu’il participait au 87e épisode du podcast. This Hour Has 88 Minutes aurait changé sa vie, et les animateurs du podcast auraient « une influence sur la culture plus forte que n’importe quel autre groupe au Canada », selon lui.

« Je trouve toujours cela surréel de penser qu’il y a des milliers de personnes qui m’écoutent parler chaque semaine, a répondu White. C’est une belle leçon d’humilité, et la raison pour laquelle je le fais, c’est pour rejoindre les gens. »

Dans 88 Minutes et ailleurs, White s’est créé une image féroce pour se faire connaître parmi les mâles alpha de l’univers du nationalisme blanc, et du haut de ses six pieds et quatre pouces, il a certainement le profil pour promouvoir cette image.

Source : Coffee Culture: Thunder Bay Style réalisé par Danielle Clarke.

« Je suis père de trois enfants, entrepreneur, pompier volontaire, je m’entraîne, je me rends au travail en transport en commun, je gère des employés et une maison, je coupe du bois pour mes poêles à bois, j’ai un poulailler, un chien, j’enseigne le tir à la cible à mon fils, je passe du temps de qualité avec mes filles, et je trouve tout de même le temps de publier du contenu. J’ai été élevé par une mère monoparentale. On ne m’a jamais tout simplement offert un emploi facile. J’ai obtenu mon diplôme avec 50 000 $ de dettes, que j’ai remboursées en travaillant dur pendant trois ans », écrivait-il sur 504um en avril 2017.

La réalité est un peu plus nuancée. Diplômé de l’École d’art et de design de l’Ontario après avoir passé un séjour en Italie, White a emménagé avec sa femme en périphérie de Thunder Bay en 2008. Cette dernière, une fonctionnaire du gouvernement de l’Ontario, assure principalement la subsistance de la famille. Ils ont depuis eu un quatrième enfant.

Capture d'écran du blogue sur l'art de Thomas White

White a enseigné le dessin au Baggage Building Arts Centre, montrant à ses élèves comment capturer la forme humaine au fusain sur du papier journal. Ses propres croquis, publiés sur son blogue, montrent des femmes nues resplendissantes étendues sur des coussins et des chaises. Un dessin montre un homme nu et musclé en position assise, regardant vers le haut en se penchant vers l’arrière sur ses mains, les jambes écartées. White a également peint des réservoirs à essence de motos.

White était en même temps un membre très actif de 504um, où ses sujets de prédilection étaient loin d’être aussi raffinés. White a participé 3800 fois à des échanges sur ce forum, pour un total de près de 100 000 mots depuis juillet 2016. Au départ, il s’en tenait surtout à des conversations sur le culturisme dans un fil de discussion appelé « le fil des muscles éternels de l’alt-right ». Au fil du temps, ses intérêts sur le forum ont largement dépassé les conseils d’entraînement pour néonazis.

Il est pratiquement impossible de résumer l’ensemble de ses opinions, mais dans ses échanges, il a parlé abondamment de sa haine des minorités et de sa lecture de Siege, le livre néonazi qui a inspiré l’organisation néonazie terroriste connue sous le nom d’Atomwaffen.

Page d'accueil de The Right Stuff. Source : capture d'écran

Il a parlé de ses nombreuses armes à feu et du fait qu’il enseignait régulièrement le tir à la cible à son fils. Toutefois, au fur et à mesure qu’il échangeait en ligne et en personne avec des néonazis, son discours est devenu de plus en plus extrémiste. « Mes enfants sont la seule chose qui me retient de m’impliquer 24 heures sur 24. Autrement, les massacres s’enchaîneraient dans les rues jusqu’à ce que je connaisse une fin tragique », a-t-il dit dans un épisode de 88 minutes.

Il a songé à avoir une deuxième femme pour mieux propager la race blanche et a indiqué à des pères de famille partageant ses idées que sa jeune fille se marierait sans doute dans une dizaine d’années. « Je cherche un jeune gaillard intelligent et responsable, d’environ cinq ans son aîné. Je les laisserai se connaître lors de rendez-vous supervisés jusqu’à ce qu’elle ait 18 ans, à quel moment ils se marieront et auront des enfants », écrivait League sur 504um en novembre dernier.

Dans les dernières années, The Right Stuff est devenu une pierre angulaire parmi les plateformes les plus tenaces et populaires de l’alt-right, survivant à Stormfront et Daily Stormer, qui ont été fermées ou mises hors service.

Source : capture d'écran

« The Right Stuff est la plus importante plateforme pour l’alt-right actuellement, surtout à cause du public qu’elle génère, affirme Hankes. Ils attirent un public très formel avec leurs podcasts. Ils animent The Daily Shoah et Fash the Nation, sans doute les deux podcasts plus populaires aux États-Unis. Ils animent le plus populaire au Canada, This Hour Has 88 Minutes. Ils ont un public fidèle qui les positionne à l’avant-plan de l’extrême droite. »

Source : capture d'écran

Dans l’une de ses dernières publications au début du mois de mai, White a parlé de son désir de s’afficher publiquement en tant que nationaliste blanc. Il avait déjà commencé avec sa famille. « Ma famille est au courant. Mon côté de la famille me soutient entièrement. La famille de ma femme n’est pas d’accord, mais ne me renie pas, a-t-il écrit. J’ai même eu une conversation très civilisée avec ma belle-mère à propos du fait que la ségrégation serait idéale pour ses petits-enfants. Elle a fait mine de désapprouver, mais c’est à peu près tout. Beaucoup de mes collègues sont au courant et sont entièrement d’accord, mais ne sont pas impliqués politiquement. »

Pour White, c’était un premier pas optimiste vers le fait de « s’afficher entièrement en public », comme il l’avait déjà mentionné. « J’ai l’intention de fièrement utiliser mon vrai nom dans le cadre de notre mouvement, dès que je pourrai me faire raisonnablement anti-fragile », a-t-il écrit l’année dernière.

Cela signifiait mettre de côté sa personnalité publique de propriétaire de café amateur d’art et laisser le nationaliste blanc en lui intégrer sa vie quotidienne. Les clients d’Espresso Joya n’ont pas été ravis.


Le 25 mai 2017, White s’est rendu sur The Right Stuff pour annoncer la naissance de Rising Sun Coffee. « Bien que la plupart d’entre nous aimons le goût délicieux du café et l’équipement fascinant et esthétique utilisé pour le faire, nous sommes souvent forcés de traiter avec des gauchistes et des hipsters pédés lorsqu’on veut se procurer un bon café. »

Le logo de la compagnie arborait un soleil noir, symbole mystique que s’étaient d’abord approprié les nazis et, plus récemment, la droite alternative. Pour 14,88 $, il était possible de se procurer une livre de café Erika Medium ou Hindenburg Dark Roast.

Image publiée par un utilisateur sur le forum de TRS.

White a également demandé à Axe in the Deep et Slug_2, qui étaient alors les animateurs de This Hour Has 88 Minutes, de se porter garant de lui afin que les néonazis en manque de caféine se tournent vers Rising Sun pour avoir leur dose, ce que plusieurs d’entre eux on fait. « C’est du bon », a écrit un consommateur de café pro-Blancs peu après l’annonce. « Si nous bâtissons un ensemble d’entreprises qui soutiennent le mouvement avec des revenus publicitaires, le gouvernement d’occupation sioniste perdra son arme préférée pour renier une plateforme. »

The Daily Shoah, le principal podcast de The Right Stuff, a diffusé des publicités pour le café Rising Sun. Fatherland, un autre podcast néonazi américain, a également donné un coup de pouce à White en fournissant un lien vers son site web. « Il s’agit de café nazi à 100 % ce n’est pas de la frime », a dit l’animateur de Fatherland. « Qui aurait cru qu’un Canadien serait le premier à avoir le courage de démarrer une entreprise à thématique nazie? »

En décembre dernier, Rising Sun Coffee a reçu les plus grands éloges pour un membre de l’extrême droite : un article du Southern Poverty Law Center dénonçant l’initiative.

Source : capture d'écran

White a remis 5 % de ses ventes à six différentes causes au choix de ses clients, lesquelles étaient toutes axées sur « la préservation et la protection de l’identité et de l’héritage européens contre les nombreuses menaces externes et internes auxquelles on fait face. »

Le premier client de Rising Sun, un certain James Morris, a publié la première facture de Rising Sun Coffee le 26 mai 2017. Il a commandé une livre des mélanges Erika et Hindenburg ainsi qu’une cafetière à piston. Morris a ainsi fait un don d’environ quatre dollars au Daily Stormer Legal Defense Fund.

Image publiée par un utilisateur sur le forum de TRS.

Parmi les autres causes, on trouvait le Legal Defense Fund de Chris Cantwell (the crying neo-Nazi), le forum The Right Stuff, Identity Evropa, le podcast Fash the Nation ainsi que les Suidlanders, un groupe survivaliste sud-africain d’extrême droite.

Le site acceptait PayPal et Bitcoin, garantissant la discrétion de la transaction. Lorsque les néonazis américains se sont plaints des frais de livraison, White leur a suggéré d’acheter en plus grande quantité. « Ça fait une bonne différence puisqu’un colis de trois ou quatre livres de café coûte à peine plus qu’un seul sac. »

Sur le forum de The Right Stuff, White a relaté qu’il tenait un document à jour pour savoir combien il devrait envoyer aux différentes causes, transactions qu’il effectuerait de manière anonyme à l’aide d’un portefeuille de bitcoins. Une fois la transaction effectuée, il enverrait alors un reçu à l’acheteur. Sur le forum, White a cherché à engager un autre raciste pour vérifier ses ventes et ses dons éventuels afin « que le processus demeure transparent et que la confiance règne ».

Lorsqu’il est devenu coanimateur de 88 Minutes le 5 novembre 2017, White, sous le pseudonyme de League of the North, s’est servi de l’occasion pour mentionner son café. « Vous pouvez continuer d’être un snob du café sans la culpabilité anti-Blancs que vous pourriez éprouver en allant chez Starbucks », a-t-il dit. En tant que fier entrepreneur nationaliste blanc et coanimateur du plus populaire podcast néonazi au pays, l’étoile de Thomas White continuait de monter. Toutefois, dans sa vie courante, son nationalisme blanc commençait à éroder tout ce qu’il avait construit.


Peu après son ouverture en février 2015, Espresso Joya est devenu un endroit de prédilection de la communauté artistique de Thunder Bay. Dans un article du Northern Ontario Travel Magazine publié en juin 2015, on pouvait lire que « ce café gastronomique est une réussite et s’attire de nombreux adeptes qui sont agréablement surpris de découvrir combien un café peut être bon lorsqu’il est bien fait ».

Le café de White, qui tirait son nom de son album préféré, Joya de Will Oldham, servait de salle de spectacle et de galerie d’art aux artistes locaux. White organisait même des vernissages de ses artistes préférés en assumant les coûts.

Source : Coffee Culture: Thunder Bay Style réalisé par Danielle Clarke.

« Thomas était sincère, doux, réfléchi et semblait ambitieux et créatif. Je n’ai jamais dénoté rien d’étrange à son propos, il ne semblait être qu’un type artistique qui aimait le café », nous a dit Danielle Clarke, une étudiante en cinéma qui a réalisé un court documentaire sur la culture du café à Thunder Bay en 2017.

Mais des rumeurs couraient néanmoins à propos de White. Il partageait des articles sur le nationalisme blanc ou pro-Trump sur Facebook à partir de son compte personnel comme celui de Joya. Il peignait des runes nordiques qu’il affichait ensuite aux murs du café et tenait des conversations politiques enflammées avec les clients et les artistes, que ces derniers en aient envie ou non.

« Au fil des années, j’ai eu plusieurs interactions avec le propriétaire d’Espresso Joya, et aucune d’entre elles ne m’a laissé une impression particulièrement bonne », a écrit le musicien Jean-Paul De Roover sur Facebook. De Roover n’a pas voulu commenter davantage. « Je préférerais que ni lui ni sa cause n’attirent davantage l’attention », a-t-il écrit dans un courriel à VICE.

Une image de son café que White a publié sur TRS

D’après ce qu’a écrit White sur 504um, la chute de Joya a commencé lorsqu’il s’est gardé de dénoncer l’un de ses employés pro-Trump. « Parce que je ne l’ai pas viré sur-le-champ, les vieilles dames ont fait “deux plus deux” et ont fait le lien quant à mon degré de pouvoir, que je n’ai d’ailleurs jamais caché », a-t-il écrit sur The Right Stuff en juin 2017. S’est ensuivi un boycottage, qui d’après White a entraîné une chute des ventes.

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Espresso Joya a fermé boutique en juillet dernier. Peu après, White a tenté de faire de la page Facebook du café un endroit de discussion politique, « une vraie voix conservatrice dans cette ville », a-t-il dit. Il a voulu la renommer « It’s Okay To Be Thomas White », mais a affirmé que Facebook l’en a empêché.

White s’est donc replié dans le monde du nationalisme blanc et a concentré ses efforts sur le podcast 88 Minutes, la confrérie autour de League of the North et Rising Sun Coffee. Aucun de ces projets n’a connu un très grand succès . 88 Minutes est disparu de la carte. La page de League of the North ne se trouve plus que sur Internet Archive.

Quant à Rising Sun, la compagnie a livré son dernier sac de café au début 2018, malgré les demandes d’encouragement qu’a formulées White envers ses confrères néonazis. « Il ne s’agit que d’un bogue, nous serons à nouveau en ligne aujourd’hui », a-t-il écrit sur The Right Stuff le 10 mars, peu après la fermeture du site de Rising Sun Coffee. Le site est toujours inaccessible à ce jour.

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