Le cercle des DJs sobres
drogue

Le cercle des DJs sobres

Moby, Rebekah, Tommie Sunshine et Kill Frenzy nous racontent pourquoi ils ont fait le choix de ne plus se défoncer en soirée.
11 mai 2017, 6:30pm

Pour nombre de clubbers, de DJ's et de producteurs, se défoncer fait partie intégrante du concept de clubbing et de l'idée même de vie nocturne. Ceci dit, se la coller sans modération peut rapidement devenir malsain. Que se passe-t-il quand la fête prend le pas sur la musique ? HEIN ? Eh bien il se passe que de plus en plus de gens et d'artistes, de Club Cheval à Miley Cyrus en passant par Lil Yachty, décident de la jouer drug-free en disant non aux abus. On en arrive même à un cas unique dans l'histoire : la scène électronique, qui a évolué au rythme où de nouvelles drogues apparaissaient sur le marché, propose désormais des festivals sobres. Nous sommes allés passer un moment avec Moby, Tommie Sunshine ou encore Kill Frenzy, DJs sobres et se revendiquant comme tels, pour leur demander pourquoi ils avaient décidé de se tenir à l'écart de la drogue et de l'alcool et s'ils croyaient à la fameuse phrase : « Je viens uniquement pour la musique ».

Photo - Philip Boegle

Rebekah

Birmingham, Royaume-Uni
Sobre depuis 7 ans

Noisey : Rester sobre en club, ça veut dire quoi pour toi ?
Rebekah : C'est un message à destination de ceux qui ont des problèmes avec l'alcool ou les drogues : vous n'êtes pas seuls. Si vous essayez de vous en sortir, il existe des groupes de soutien géniaux, qui ne cherchent qu'à vous aider. Entourez-vous d'autres gens sobres, et faites moi confiance : je sors plus souvent, je danse plus souvent et je suis encore plus passionnée de musique depuis que je suis sobre. C'est possible. Et quand tu arrêtes tout, et que tu rejettes la noirceur dans ta vie, des trucs vraiment magiques peuvent arriver.

Quels avantages y a t-il à tourner et à jouer sobre ?
On a l'esprit plus clair. Pouvoir tourner sans la gueule de bois, c'est ce que je préfère, surtout après autant d'années à m'infliger autant de mal. Ça me permet de rester positive, et d'être en bonne disposition quand je rencontre de nouvelles personnes. Jouer sobre me permet d'un peu mieux comprendre les réactions du public. J'arrive à canaliser une énergie qui, à mes yeux, est plus pure et plus spirituelle que si j'étais sous l'influence de l'alcool ou de la drogue.

Des tips pour rester sobre ?
Je bois du café avant de quitter l'hôtel. Dès que j'arrive sur scène, l'ambiance du club m'électrise, et le fait que je sois en permanence en train de mixer ou de gérer mes effets pendant que je joue me maintient occupée. J'ai dû devenir quelqu'un d'autre, travailler sur ma confiance en moi, pour pouvoir passer derrière les platines sans avoir à m'enfiler le petit shot ou la petite trace de trop pour « me mettre dans l'ambiance ». Au début, les gens me proposaient encore de la drogue, mais ça arrive rarement maintenant, comme si les gens sentaient ou savaient que ce n'était plus mon truc. Comprendre les raisons qui me poussaient à boire ou à prendre de la drogue m'a donné la liberté d'être sobre. Au final, c'est sûrement la meilleure décision que j'aie prise de ma vie.

Photo - Melissa Danis

Moby

New York, USA
Sobre depuis 8 ans et demi

Est-ce que le fait d'évoluer dans une scène où l'alcool et la drogue sont omniprésents met ta sobriété à l'épreuve ?
Moby : En première partie de la soirée, quand tout le monde n'en est qu'à son deuxième verre, ça arrive, oui. Mais à la fin de la nuit, quand tout le monde s'est transformé en animal, après 10 ou 20 verres, la sobriété me paraît être le meilleur choix qu'on puisse faire.

Quels sont les avantages de cette sobriété ?
Il y en a presque trop pour tous les citer : pas de gueules de bois handicapantes, pas de décisions catastrophiques prises à 3 heures du mat', pas d'avions ratés, pas d'immenses moments de déprime dans les chambres d'hôtel, pas d'insomnie, pas de mâchoire serrée à 7h du matin...

Qu'est-ce qui t'aide à rester sobre ?
Penser aux quelques milliers de fois où je ne l'ai pas été et où j'ai fini à ramasser en ayant envie de mourir.

Photo - Maxwell Schiano

Geng

New York, USA
Sobre depuis 2 ans

Qu'est-ce que tu penses du fait d'arrêter la drogue et l'alcool ?
Geng : Il y a des gens qui luttent vraiment avec cette maladie qu'est l'addiction. Sans vouloir être trop moralisateur ou borné, cette vieille idéologie du « détruis-toi, et tires-en ton parti » – qu'on la diffuse dans le cadre de la scène club ou de la pop et de la culture jeune en général – c'est vraiment juste des gens qui capitalisent sur la « maladie » des autres. Et le filtre de notre culture de consommation vient encore renforcer tout ça, allant jusqu'à porter au pinacle l'auto-destruction de ceux qu'on canonise comme des « âmes torturées », que ça soit Kurt Cobain ou Chief Keef. J'envoie tout le courage et l'inspiration possibles à ceux qui ont dû se battre ou qui se battent encore pour repousser la tentation en permanence et rester sobres. J'espère que vous trouverez la force nécessaire et que vous pourrez vivre débarrassés des chaînes de la dépendance chimique.

Pourquoi rester sobre ?
Parce qu'il faut faire gaffe à sa santé. C'est déjà assez mauvais d'épuiser son métabolisme en enchaînant les nuits sans dormir, pas besoin de nourrir son corps de toxines après l'avoir privé de ce dont il a le plus besoin pour continuer à fonctionner : de la bonne nourriture, du sommeil, et du soleil.

Comment est-ce que tu fais pour rester sobre quand tu joues ?
Je choisis de l'être. En me respectant moi-même, et en étant reconnaissant envers chaque nouvelle journée qui commence. Tu touches au vrai truc quand tu es capable de te lever tôt, afin d'atteindre ton seuil de productivité.

Tommie Sunshine

Brooklyn, N.Y., USA
Sobre depuis 12 ans

Tommie Sunshine : J'ai croisé certains de ces kids qui ont explosé très vite, qui sont têtes d'affiche dans les plus gros festivals, et j'ai vu leurs tour managers devoir littéralement les porter dans leurs bras, parce qu'ils n'arrivaient plus à marcher tellement ils étaient bourrés. Et ils n'ont même pas l'âge légal pour boire. Moi, j'étais juste un gamin qui adorait faire la fête, et qui vénérait Warhol, Hunter Thompson et Ken Kesey, et qui voulait vivre comme eux. Mais la célébrité n'entrait pas dans l'équation. Aujourd'hui, le fait d'être célèbre est lié à l'ivresse. Rajoute en plus de ça la drogue et l'alcool, et tu as un très gros risque d'intoxication. C'est une déferlante constante de sérotonine. Beaucoup de ces types de l'EDM qui sont au sommet de la vague, quand leur carrière va s'essouffler, qu'ils joueront dans moins en moins de festivals, et que l'attention va diminuer, ça va pas être marrant. Il y en a beaucoup qui vont passer de sales moments.

Qu'est ce qui t'a poussé à tout arrêter ?
Le moment décisif, c'est quand j'ai passé 5 jours à Austin, pour le South By SouthWest, suivis par sept jours d'affilée à la Winter Music Conference, à Miami. Ça a été 12 nuits de gin et de coke, tous les soirs. À ce moment-là, je demandais juste une bouteille de gin dans un seau de glace. Au bout des 20 premières minutes de mon set, je l'avais finie. Je ne me faisais même plus chier à le mélanger, je le buvais pur. Après 12 nuits comme ça, j'étais cramé. Le week-end suivant, j'ai pris un avion pour Lima, au Pérou. Pas le meilleur endroit où aller pour quelqu'un qui aime la cocaïne. Tu trouves un gramme de coke pour 5 dollars. C'est débile. Ils me filaient des pochons de coke de la taille d'un gant de baseball. Après avoir tapé une quantité abusée de coke, je me suis regardé dans le miroir et ce que j'ai vu ne m'a pas plu du tout. J'avais l'air vieux, fatigué, et putain de terrifiant. À ce moment précis, ça a été terminé.

Quels sont les avantages de ton nouveau mode de vie ?
Je suis mille fois plus concentré. Maintenant, quand je mixe, je suis concentré à 100 % sur ma musique. Je ne pense plus à me servir un verre, à fumer une clope, à socialiser... La montée, c'est quand je joue. Le kiff, c'est de regarder jusqu'au fond de la salle, envoyer à mort, et voir les gens devenir tarés. Si j'arrive à déclencher ça dans une salle, je sors de scène complètement exalté. Et c'est une soirée réussie. Il y a eu une époque, au début de ma carrière, où il m'arrivait de regarder mon passeport et de me dire « Moscou ? Attends, mais quand est-ce que je suis allé à Moscou ? » Je ne me souvenais même pas d'être allé dans certains pays. Je picolais à l'aéroport, j'allais au concert, je me défonçais, je rentrais et je gérais ma gueule de bois. C'était tout à fait normal. Maintenant, quand je voyage, j'arrive à profiter des villes que je visite.

Un conseil pour rester sobre ?
Il faut prendre cette décision soi-même. En ce qui me concerne, j'étais en souffrance. Et je pense que c'est le cas pour beaucoup de gens. À l'intérieur, ils sont vraiment mal. C'était de l'auto-médication, pour soigner ma dépression. Ce n'est pas une lutte, pour moi. Ça a été une décision tellement sérieuse, que je n'ai pas eu à faire quoique ce soit d'autre que de décider d'arrêter. C'est comme ça qu'on réussit à arrêter un truc. J'ai eu beaucoup de chance que ma sagesse et mon intelligence aient été plus fortes que mon addiction.

Photo courtoisie de l'artiste

Joe Bermudez

Boston, USA
Sobre depuis 15 ans

Qu'est-ce qui te plaît dans le fait de ne plus rien prendre ?
Joe Bermudez : C'est une des meilleures décisions de ma vie. La vie sur la route est difficile. Tu joues jusqu'à 2 heures du matin minimum, et 9 fois sur 10, tu as un vol à 6h pour la ville suivante. Rien que ça, ça pèse lourd sur ton corps, alors pas besoin de l'épuiser encore plus.

Comment tu fais pour rester sobre en tournée ?
C'est assez facile. Je considère mon activité de DJ comme un vrai boulot, parce que c'est clairement ça, et je veux être en état de fournir le meilleur de moi-même. Si j'étais banquier ou médecin et que je me pointais au travail avec un cocktail, je me ferais virer sur le champ.

Est-ce que le fait d'évoluer dans une scène aussi portée sur la défonce est un défi ?
Pas vraiment. Quand j'ai commencé, c'était mal perçu, mais aujourd'hui les gens sont plutôt impressionnés que j'arrive à être entouré d'autant d'alcool sans avoir le moindre désir de boire un seul verre. Et puis le technicien lumière devient ton meilleur pote parce que tout d'un coup, il se tape tous les tickets boissons que tu n'utilises pas.

Photo - Peter Gooding

Kill Frenzy

Los Angeles, USA (via la Belgique)
Sobre depuis 8 ans

Comment tu en es venu à tout arrêter ?
Kill Frenzy : Je voulais voir si je réussissais à sortir sans boire. Je crois que je me suis fait chier à mourir les premières fois, mais j'ai tenu bon, pour me laisser une chance. J'ai fini par adorer ça. Ça peut sonner contre-intuitif, mais en fait, ça m'a aidé à trouver une certaine confiance en moi et à être moins introverti. Sans l'alcool pour t'aider à t'en battre les couilles, c'était plus dur d'aborder les filles, de danser, et même de mixer. Quand j'ai commencé à jouer, je devais toujours boire quelques verres avant, pour me calmer, parce que j'avais les mains qui tremblaient à mort. J'ai donc dû apprendre à mixer à la dure, et puis finalement, ça reste, pour de vrai, plutôt que de tricher tous les soirs en picolant.

Quels sont les avantages qu'il y a à tourner et à jouer sobre ?
Ça m'a permis d'être par exemple plus attentif à ce que je fais – je suis capable de prévoir trois ou quatre morceaux à l'avance, et la façon dont je vais orienter mon set. J'ai un meilleur feeling avec le public, aussi. Quand tu es un peu bourré, tu peux avoir l'impression que c'est gagné, et que tout le monde est exactement sur ta longueur d'onde, mais c'est peut-être faux. Mais je dirais que l'avantage le plus évident, c'est que ça t'évite de finir au lit avec une tarée qui te dépouille quand tu te réveilles à l'hôtel.

Will Clarke

Bristol, Royaume-Uni
Sobre depuis 4 ans

Noisey : Pourquoi as-tu choisi l'abstinence ?
Will Clarke : D'après moi, c'est un sujet dont on devrait parler plus souvent dans le milieu, parce que c'est vraiment un énorme problème pour certains, et je pense que les gens se cachent derrière ça. Si j'ai une chose à dire, c'est que si les gens ont besoin d'être aidés, il y a vraiment beaucoup de possibilités. Parlez-en, soyez ouverts, et soyez honnêtes avec les vrais amis qui vous entourent. Demandez du soutien, allez voir un psy, allez en cure, prenez du temps pour vous. Je peux vous assurer que ça vous rendra plus forts dans la vie, et que ça vous aidera à être plus créatifs. Mes parents géraient leur propre centre de désintox, donc j'ai un peu grandi entouré par tout ça. Inconsciemment, le fait d'avoir été entouré de junkies pendant la majeure partie de ma vie a eu une sorte d'effet répulsif. Pendant des années, j'ai rencontré tellement de gens extrêmement talentueux – que ça soit des athlètes, des musiciens, des designers – dont les vies entières ont juste été bousillées par leur addiction.

Quelles sont les avantages à rester sobre ?
D'abord, je me souviens toujours de mes soirées. J'analyse mieux le public, j'interagis avec les gens, je me souviens des visages familiers de gens que j'ai croisé à d'autres concerts, etc. Un autre truc énorme, c'est les lendemains ; j'aime pouvoir me lever et aller faire de l'exercice, ou au moins avoir un peu de temps pour moi avant de prendre l'avion. Désormais, je pense que je préférerais aller me jeter d'une falaise plutôt que de monter dans un avion en ramasse.

Comment est-ce que tu gères ce nouveau mode de vie ?
En ce qui me concerne, j'ai de la chance, dans la mesure où l'alcool et les drogues n'ont jamais été un problème pour moi. C'est littéralement quelque chose qui me débecte, et qui ne présente aucun intérêt à mes yeux, donc c'est assez facile. Je comprends totalement pourquoi les gens boivent et prennent de la drogue. Vraiment, je comprends. C'est juste que ça ne m'attire pas. Et c'est vrai que ça me frustre parfois, quand les gens essaient de me l'imposer. J'ai le sentiment d'être chanceux parce que je suis assez fort pour dire « non », mais pour quelqu'un en pleine phase de reconstruction, ça peut être une situation vraiment tendue. J'ai juste l'impression que certaines personnes devraient redescendre un peu et comprendre que quand on leur dit non, c'est non.

Dave Wedge rime avec « straight edge ». Il est sur Twitter.