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Comment fabriquer 250 millions en faux billets et s’en tirer à bon compte (ou presque)

« Ouais, j'en suis sorti gagnant. J'ai fait une belle job. Mon rêve d'enfance était d'être riche pis heureux, et je le suis. »

par Brigitte Noël
26 juillet 2016, 8:49pm

Frank Bourassa boit de la Goldschläger parce qu'il n'aime pas le goût de l'alcool.

La boisson chatoyante avec de fines paillettes d'or semble tout indiquée pour un homme que la quête de la fortune a mené à imprimer 250 millions de dollars en fausses devises américaines. Pour Frank, le goût de saccharine de son shooter est encore plus doux, car malgré ses extraordinaires activités illicites, il est un homme libre.

Nous avons rencontré celui qui se proclame « meilleur faux-monnayeur au monde » à Trois Rivières, où il vit, dans un bar qu'on dirait nommé en son honneur : Les Contrebandiers. Mais le personnel ne sait pas qui il est.

D'après Frank, c'est que les nouvelles ont surtout fait les manchettes aux États-Unis, en anglais. « La petite communauté française est comme un village, ce qui se passe pas en français, tu n'en entends pas beaucoup [parler]. L'anglais ne transpire pas dans notre petit monde clôturé français au Québec. »

Maintenant, Frank coule des jours paisibles et modestes. Mais il y a quelques années, l'ex-criminel de profession a mis au point un plan qui a changé sa vie. « Je me suis dit : "On se lève le matin pour vendre un produit, livrer un service, mais le but de ce qu'on fait, c'est pour que ça revienne sous forme d'argent, c'est ça le but. Pourquoi pas couper tous les échelons pis me faire l'argent direct? Tous les irritants, problèmes, complications qu'on a dans la vie, à l'ouvrage, peu importe, plus besoin de ça." »

Pendant des années, Frank a fait des recherches, étudié en détail les caractéristiques de sécurité des billets américains et contacté des centaines de fournisseurs de papier pour trouver celui qui serait parfait pour son crime.

« Je suis vraiment quelque chose dans les recherches. La samba, pas tellement, mais la recherche... Des milliers d'heures, des années que ça m'a pris. Il fallait que je trouve la recette, les ingrédients, les composantes, une place pour le faire faire. Je me suis dit qu'il fallait trouver un fournisseur qui fasse ma recette sans que ça ait l'air d'une recette de papier d'argent. »

Après des mois d'échanges de courriels, Frank a finalement trouvé une boutique en Europe d'accord pour imprimer sa commande. Il assure n'avoir donné aucun indice de ses intentions. Il décrit le jour où sa commande est arrivée à son ultime destination comme le plus beau jour de sa vie.

Et le plus stressant. « J'ai toujours pas de certitude qu'ils n'ont pas appelé le FBI, se souvient-il. C'est le moment le plus angoissant. Jusque là, j'avais pas parlé à personne de vive voix, parce qu'un enregistrement de vive voix c'est une preuve forte contre toi en cour. Je faisais tout par e-mail, à distance. »

Assis loin des autres clients du bar, Frank détaille la myriade de précautions auxquelles, selon lui, ne penseraient pas la plupart des gens. Réceptionner le colis au Port de Montréal exigeait trois jours de surveillance, de nombreux complices et un changement de véhicule pour mieux brouiller les pistes. « Une fois que je l'ai changé de truck, là, wow! Y a pu rien qui peut m'arrêter, c'est impossible. »

S'il a fait imprimer 250 millions de dollars, c'est que l'entreprise avait fixé une quantité minimale de papier à produire. Mais aussi parce que ça lui ressemble. « Je ne fais pas beaucoup dans la modération. »

Photo : Wikipédia

Pendant quelques mois, Frank a mené la grande vie, tout en donnant une apparence d'austérité pour éviter d'attirer l'attention. « Ça marchait. Au début avec des échantillons, pour [les acheteurs] puissent passer ça à leur monde. Ils veulent tout voir, tout checker. Après, ils font des petites commandes de 100 000 $. »

L'idéal, c'était d'avoir le plus petit nombre de clients possible qui achètent les plus grosses sommes d'argent possible, que Frank vendait 30 $ par tranche de 100 $. Mais sa recherche de clients l'a conduit tout droit à un agent double, ce qui a vite mis fin à son entreprise florissante. « Tout est beau, mais à un moment donné ça cogne à la porte pis boum : la fin du monde est arrivée. »

Frank Bourassa était à la merci de la GRC et du Secret Service américain. Ces derniers exigeaient son extradition. Son pire cauchemar, admet-il. « Là, c'est fini, c'est la fin du monde pour moi. Tu t'en vas aux États, t'as plus de visites. Je verrai plus mon père. La catastrophe la plus totale. »

Avec l'aide d'un avocat, le meilleur au monde selon lui, et de la chance, Frank a réussi à éviter les accusations et l'extradition. Tout s'est joué grâce à une mesure de précaution : quand il a livré les faux billets, il s'est caché de façon à n'être jamais vu en possession de ceux-ci.

Son avocat a plaidé que le mandat de perquisition initial n'était donc pas valide. Dans la négociation, Frank a aussi offert de remettre 200 millions de dollars en faux billets. À la fin, on l'a condamné à six semaines de prison et lui a imposé une amende de 1 350 $.

Amende pour possession d'une petite quantité de substance illégale : « Ils ont trouvé de la drogue dans mon char parce que j'embarque toutes sortes de monde. Ça l'air pas vrai, mais j'en prends pas. Ils ont trouvé toutes sortes d'affaires que je savais même pas qu'elles étaient là, des quantités minimes de n'importe quoi, une pilule qui était tombée à terre... »

Derrière nous, le mur de brique est décoré de photographies encadrées de Lucky Luciano, Arnold Rothstein, Al Capone : des criminels célèbres, qui ont passé un long moment derrière les barreaux ou ont connu une mort brutale.

Bourassa affirme qu'il a gagné : il s'en tire sans avoir perdu sa liberté et, peut-être, un peu d'argent. Une « fortune » d'environ 50 millions de dollars en faux billets n'a jamais été retrouvée. « Le plus que je puisse dire, à part qu'il est caché bien comme il faut, c'est que je suis pas pressé de le sortir. Mystère », dit-il en souriant.

Quand on lui demande si la punition pour son crime aurait dû être plus sévère, il hésite.

« Oh, bonne question. Le commun des mortels doit penser que oui. Je sais pas. Je me suis assuré de faire mal à personne, mais oui en faisant mal au gouvernement, le gouvernement, c'est le peuple en quelque part. Je comprends. »

Selon lui, son crime n'a fait aucune victime, car presque tous les faux billets ont été envoyés à des clients en Asie, en Afrique et en Europe, pour éviter de causer du tort aux Américains.

« C'est épouvantable, ils ont ça dur. Particulièrement ces temps-ci avec la corruption du gouvernement. J'ai peut-être plein de défauts, mais je ne suis pas capable de taper sur la tête du monde, je ne suis pas capable de voler, de causer du mal à quelqu'un d'autre. Faire quelque chose contre le gouvernement, c'est pas quelque chose avec quoi j'ai particulièrement de la misère. »

Comme il est presque impossible de retracer les faux billets qu'il a vendus, Frank ne sait s'ils ont été utilisés pour d'autres crimes, mais ajoute qu'il doute beaucoup que « ça ait fini à l'église ».

Le « meilleur faux-monnayeur au monde » dirige maintenant son entreprise de services-conseils pour aider les commerces à déjouer les faux-monnayeurs. Mais sa liberté n'est pas totale : Frank n'est protégé de l'extradition que s'il reste au Canada et ne sait pas s'il est toujours sous surveillance (des représentants du Secret Service n'ont pas voulu faire de commentaires parce que leur enquête est toujours en cours).

D'après lui, cette surveillance est une perte de temps. « Même avec une perche de 100 pieds, je ne retoucherais pas un faux vingt piastres, assure-t-il, jamais de la vie. »

Et s'il pouvait revenir en arrière, le referait-il?

« Ouais, j'en suis sorti gagnant. J'ai fait une belle job. Mon rêve d'enfance était d'être riche pis heureux, et je le suis. Là, je peux consacrer mon temps à aider le monde. Je suis chanceux! Mais, oui, je suis fier de moi d'avoir fait ça. »

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