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Des fans de Giovanni Apollo refusent de croire qu’il est un crosseur

Pourquoi les gens à qui il a le plus menti le protègent-ils?

par Billy Eff
17 novembre 2017, 4:41pm

Composition par l'auteur. 

Comme plusieurs, je suis tombé sur le cul en lisant un des seuls articles de journalisme conventionnel qui ait jamais réussi à provoquer en moi de vraies émotions fortes. Giovanni Apollo, le chef italien chouchou des matantes québécoises, n’est même pas italien. Pis encore, il ne s’appelle même pas Giovanni, mais Jean-Claude, originaire de Bourg-en-Bresse, en France. On apprend dans l’excellent article d’Isabelle Hachey un tas de choses plus invraisemblables les unes que les autres. Notamment, il aurait crossé Tony Accurso, ruiné plusieurs vies, est abusif avec ses employés (qu’il refuse de payer) et aurait été condamné pour voies de fait en 2010 après avoir pété la gueule au conjoint de son ex.

Le public général semble être incrédule face à cette épopée, mais moi, je suis étonné que tout ça ne soit pas sorti plus tôt. Si quelqu’un, n’importe qui, me dit qu’il s’est enfui de l’Italie à 13 ans, a travaillé chez Bocuse, Troisgros, à l’Élysée et a été chef au Caesar’s Palace, en plus d’avoir une maîtrise en biotechnologie, je me méfie. Ça serait l’équivalent de devenir joueur professionnel dans la LNH, la NBA et la NFL : c’est beaucoup trop impressionnant et presque impossible. Ça ferait de lui un des plus grands chefs du monde, pas juste un monsieur jovial et bedonnant qui apprend à des mères au foyer à faire une bolognaise comme du monde.

Évidemment, ça n’a pas pris très longtemps avant que la toile s’enflamme et que des mèmes hilarants en découlent. Mais, comme toute personnalité québécoise qui doit faire face aux conséquences de ses actions, Jean-Claude a derrière lui une légion de matantes qui se foutent des faits et qui n’ont rien de mieux à faire que le défendre sur les réseaux sociaux.

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Le chef a décidé de sauver sa réputation du mieux qu’il pouvait en partageant sur sa page Facebook une lettre détaillée et notariée pour « clarifier » la situation. La plupart des commentaires sont incroyablement drôles, et rendus encore plus drôles par le fait qu’Apollo réponde à presque tous les commentaires positifs par des remerciements. La plupart de ceux-ci tournent autour du fait que les gens aiment ses recettes et vont donc continuer à le soutenir.

Effectivement, il s’appelle Jean-Claude. Ce n’est pas grave, et ce n’est certainement pas la raison d'être de l’article de La Presse. Ça ne serait pas le premier chef à matante au Québec à se donner un faux nom italien (shoutout à mon boy Ricardo). Mais Ricardo au moins, il n’a pas menti sur son parcours, ses qualifications et son passé. Bien sûr, l’article traite du fait que, oui, Jean-Claude a changé son nom (et a menti sur les raisons pour lesquelles il l’a fait), mais avant tout, c'est qu'il n'aurait pas cette carrière s’il ne l’avait pas fabriquée de toute pièce.

Pour la dame ci-haut, il n’y aurait « rien de grave » à être verbalement et physiquement violent, à ne pas payer ses employés, à harceler sexuellement des femmes, à mentir sur sa vie et frauder ses investisseurs. Pour elle, l’important, c’est que la journaliste n’a pas nié qu’il était un bon chef.

Ça madame, je vous l’accorde, c’est vrai, La Presse ne l’a pas nié, elle l’a suggéré. Vous voyez, être chef, ce n’est pas se mettre un tablier et crier des commandes à de pauvres cuistots qui se tuent derrière un piano. Être un bon chef, c’est savoir s’occuper de ses employés, être honnête avec eux, ses clients et soi-même. Sinon, on se retrouve à servir de la fausseté. Ce qui est exactement ce qu’Apollo a fait, en servant du cheval en le faisant passer pour du gnou.

Je me plais souvent à parler avec nostalgie de mes années en cuisine. C’est un travail épuisant, exigeant, mais c’est, comme l’a dit Anthony Bourdain, peut-être la dernière méritocratie qui soit. Lorsqu’un nouveau arrive en cuisine, il doit faire ses preuves. On se fout de son passé, de son histoire. Que tu sois le fils d’un milliardaire ou un ancien détenu, on s’en bat les couilles : soit tu sais faire une omelette comme il faut, soit tu ne sais pas.

De ce point de vue, oui, c’est vrai, le chef Apollo est un bon cuisinier. Je n’ai jamais été ébloui lors de mes visites à ses restaurants, mais ses plats ont toujours été solides et de bon goût. Un peu de la même manière que la musique de XXXTentacion m’a plu autrefois, ou que Louis C.K. était pour moi un humoriste de talent. Le talent, on ne le perd pas avec le reste, on l'a ou on ne l’a pas.

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L’appui à Apollo dévoile cependant un phénomène plus inquiétant : comment se fait-il que ces personnes puissent avoir aussi peu d’égard pour les faits? Pourquoi sont-ils prêts à défendre l’honneur et la réputation de quelqu’un qui les a trahis et qui, preuves à l’appui, a fait beaucoup de mal à plusieurs personnes?

Continuer à soutenir et protéger émotionnellement, socialement ou financièrement un homme qui utilise son statut pour faire du mal aux autres et tromper ses admirateurs, c’est moralement inacceptable. Parce qu’au fond, ces centaines de matantes qui continuent à soutenir Jean-Claude sont aussi des victimes: c’est à elles qu’il a menti.

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