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Une intelligence artificielle écrit un « podcast sans fin »

Le programme invite les auditeurs à s'immerger dans l'atmosphère d'une province américaine peuplée de personnages et d'histoires hors du commun.

Mack DeGuerin

Cet article a été traduit par Motherboard France.

Nous sommes le 30 septembre 1840, à la tombée de la nuit. Un homme à la peau claire, aux longs cheveux blonds et aux yeux noisette est allongé sur un lit de fortune, dans un campement perdu en pleine nature. Une voix synthétique féminine m'explique que cet homme ne possède ni parents, ni amis, ni ennemis. Son nom est Jonathan Patience. C'est un personnage de fiction généré par ordinateur. Il vit dans le comté numéro 1 515 459 035. Sa vie est racontée sur un podcast intitulé "Sheldon County", présenté par une intelligence artificielle prénommée SHELDON.

SHELDON a été créée à l'Université de Californie par le doctorant James Ryan dans le cadre de sa thèse. Elle analyse les expériences diverses et variées d'une multitude de personnages vivant dans des comtés américains créés par génération procédurale, et les transforme en récit linéaire. Ces personnages possèdent chacun une trajectoire de vie unique et prennent des décisions par eux-mêmes. Ils interagissent les uns avec les autres, possèdent un système de valeur et des objectifs qui leur sont propres. SHELDON intègre ensuite ces histoires particulières en une histoire globale inspirée par Twin Peaks, qui est lue par une voix synthétique au sein du podcast Sheldon County.

« L'un de mes objectifs est de montrer qu'un média génératif – qui utilise le récit procédural, la génération de texte et des voix synthétiques – peut fonctionner de manière convaincante », m'explique Ryan par mail. « Je serais ravi si Sheldon County encourageait d'autres auteurs et designers à intégrer des processus génératifs à leur travail. »

SHELDON travaille en collaboration avec un autre programme écrit par Ryan, Hennepin, qui se charge de créer les simulations de comtés. Ryan précise qu'il a nommé SHELDON en hommage à Sheldon Klein – l'un des premiers pionniers de l'intelligence artificielle appliquée à l'expression écrite.

Chaque comté possède ses propres personnages générés par IA, qui possèdent eux-mêmes une histoire personnelle unique. Lorsque vous écoutez votre premier podcast, SHELDON vous assigne un comté. Chaque nouvel épisode de la série dépeindra les vies et les actions des habitants de ce comté précis.

« Quand SHELDON écrit un épisode, le contenu choisi pour l'épisode suggère déjà des idées pour l'épisode suivant », m'explique Ryan par email. « Par exemple, s'il y a un personnage secondaire dans l'épisode en cours, écrire sur ce personnage secondaire peut amener SHELDON à envisager un épisode futur centré sur ce personnage. »

Ryan travaille depuis longtemps sur les logiciels de génération de mondes-histoires. En 2014, il a rejoint l'Expressive Intelligence Studio de l'Université de Californie Santa Cruz, qui utilise des technologies basées sur l'intelligence artificielle pour le développement média. Ryan explique que Sheldon County est né à partir de ses travaux précédents, World et Talk of the Town. World est une simulation qui suit la vie d'agents abstraits vivant sur un archipel. Talk of the Town est une extension de World, qui remplace l'archipel par des comtés américains.

Le 22 février, Ryan a publié une version pilote de Sheldon County sur Soundcloud.

« Bienvenue dans votre comté Sheldon personnel », claironne la voix synthétique du podcast. « Il n'appartient qu'à vous. Cet univers n'est accessible qu'à vous. Personne ne l'a connu avant vous, et personne d'autre que vous ne le connaitra jamais. »

Même si la version pilote disponible sur Soundcloud est la même pour tout le monde, ce n'est que provisoire, selon Ryan. Bientôt, chaque auditeur se verra assigner un comté spécifique et le flux RSS qui y est associé.

Dans l'idéal, un email sera envoyé aux auditeurs avec une suite d'instructions pour les aider à trouver leur série personnelle sur une quelconque plateforme de podcasts, comme l'iTunes Store. Ryan explique que les expériences d'écoute seront très variables d'un auditeur à l'autre à cause des mécanismes de feedback basés sur les actions des personnages.

« Les personnages pourront décider de vivre dans une petite ville utopique bâtie sur des idéaux communs », explique Ryan. « Par exemple, on peut imaginer un groupe de personnages qui ont en commun une philosophie stoïciste, une certaine affection pour la loi et l'ordre, et un grand mépris pour le divertissement. Eh bien, ils feront en sorte que la ville toute entière repose sur ces principes. Les personnages de la simulation tiennent des réunions publiques, où ils peuvent proposer une nouvelle loi puis la soumettre au vote populaire. Si la loi est adoptée, cela peut affecter la simulation. »

Ryan m'a laissé écouter la suite de l'épisode pilote intitulé « Les bonnes choses ». Dès les premiers instants de ce second volet, j'ai senti que l'ambiance et l'atmosphère étaient complètement différents du premier épisode – qui reposait sur une atmosphère onirique. À l'inverse, cette suite commençait avec une musique sombre et une voix d'enfant déformée. La narration, à la fois poétique et cryptique, permettait de suivre la vie de Charlie Dobes, résident du comté de Sheldon.

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Le fait d'être conscient que le récit était généré de bout en bout par un logiciel rendait l'expérience entre plus inquiétante, si ce n'est terrifiante.

Ryan achèvera sa thèse cet été, et espère publier une version beta du podcast début 2019. D'ici là, il continuera à en montrer quelques échantillons sur SoundCloud et Twitter.