Santé

De l’éthique du prélèvement de sperme post-mortem

Est-il OK d’utiliser le sperme d’un proche décédé pour concevoir un enfant ?

par Emma Grillo; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
06 juin 2019, 6:05pm

SCIEPRO/Getty Images

L'article original a été publié sur VICE États-Unis.

En automne dernier, Peter Zhu, élève officier de 21 ans, a dressé une liste de ses objectifs de vie et de carrière – un devoir que tous les étudiants en dernière année de l’Académie militaire de West Point de New York doivent effectuer. Sur sa liste, Peter a écrit qu'il espérait « avoir trois enfants, se marier avant 30 ans et devenir officier de carrière dans l'armée ».

Le 23 février 2019, Peter s'est fracturé la moelle épinière dans un grave accident de ski et a été transporté au Westchester Medical Center à New York. Quatre jours plus tard, ses médecins ont dû annoncer la nouvelle que tous les parents craignent : Peter ne s'en remettra pas. Le 27 février 2019, il a été déclaré en état de mort cérébrale.

Peter, qui était célibataire à l'époque, était donneur d'organes. Selon ses parents, Monica et Yongmin Zhu, c’était parce qu'il « avait toujours été motivé par un désir d'aider les autres ». Et ce, même dans la mort : son rein et son pancréas ont été greffés à un homme de 53 ans et son cœur à une fille de 12 ans.

« La procédure est controversée. La France, le Canada et l'Allemagne l'interdisent catégoriquement »

Le prélèvement d'organes était prévu pour le 1er mars, à 15 heures, mais il restait un autre point en suspens. Le matin de l'opération, Monica et Yongmin ont adressé une requête à la Cour suprême de l'État de New York. Ils voulaient qu'une autre intervention chirurgicale d'ablation soit effectuée. Ils voulaient le sperme de leur fils.

Le prélèvement de sperme post-mortem a été réalisé pour la première fois avec succès en 1980 par Cappy Rothman, un urologue de Los Angeles. La procédure est relativement simple : jusqu'à 36 heures après le décès d'une personne, un urologue peut prélever son sperme et l'envoyer à une banque de sperme, où il sera stocké et utilisé par la suite à la discrétion de la famille. Bien que de telles procédures aient été rapportées dans les années 1980 et 1990, ce n'est qu'en 1999 qu'une femme de Los Angeles a donné naissance au premier bébé conçu grâce au prélèvement de sperme post-mortem. (Le prélèvement d'ovocytes post-mortem est également une option pour les familles à la recherche d'une procréation posthume).

La procédure est controversée. La France, le Canada et l'Allemagne l'interdisent catégoriquement. Au Royaume-Uni, les hommes doivent avoir donné leur consentement écrit avant leur décès. Aux États-Unis, en revanche, il n'existe pas de réglementation nationale. En raison du manque de directives cohérentes et de la rareté relative de l'intervention, les médecins et les familles sont souvent appelés à prendre une décision lourde d'éthique dans un court laps de temps. Certains hôpitaux décident au cas par cas.

Larry Lipshultz, professeur d'urologie au Baylor College of Medicine à Houston, Texas, s’inquiète du manque de cohérence dans la façon dont les cas sont tranchés dans différents hôpitaux. « Je pense qu'il devrait y avoir des politiques en place dans tous les établissements qui pourraient être amenés à pratiquer une telle intervention », dit-il. Cela comprend les hôpitaux, les établissements universitaires et les urgences, en particulier ceux qui accueillent régulièrement des patients atteints d'une maladie qui met leur vie en danger.

Dans une déclaration faite au tribunal par l'intermédiaire de son avocat, le Westchester Medical Center a déclaré qu'il n'avait ni consenti ni contesté la procédure dans le cas de Peter Zhu. L'hôpital a déclaré qu'il se conformerait à toute décision du tribunal, laissant au juge John P. Colangelo le soin de décider si les parents de Peter pourraient ou non avoir accès à son sperme après sa mort. Le Westchester Medical Center a reçu l'ordre de récupérer le sperme de Peter et de l'apporter à une banque de sperme, en attendant qu'une autre décision puisse être prise. Une audience a été fixée au 21 mars.

Au cours des trois semaines suivantes, les Zhu ont dû prouver non seulement que leur fils voulait avoir des enfants, mais qu'il aurait voulu en avoir après sa mort. Bien que le prélèvement de sperme post-mortem soit rare, il est encore plus rare qu’il soit pratiqué sur une personne décédée qui n'a pas de partenaire connu et qui n'essayait pas activement d'avoir des enfants, comme c'était le cas de Peter.

En fait, l'American Society for Reproductive Medicine, le groupe professionnel des médecins du domaine, déconseille de permettre à toute personne autre que les conjoints de demander une telle procédure. Dans un ensemble de directives éthiques publiées en 2018, l'organisme écrit qu'« en l'absence d'instructions écrites de la part du défunt, les programmes qui sont ouverts à l'examen des demandes d'obtention ou de reproduction posthume de gamètes provenant de conjoints ou de partenaires de vie survivants devraient refuser les demandes de tels services provenant d'autres personnes ».

Lipshultz est d'accord avec le groupe. « Les parents ne sont pas impliqués dans le processus de reproduction de leurs enfants », dit-il. Selon lui, à moins qu'un enfant ne dise explicitement à ses parents qu'il veut se reproduire à titre posthume le moment venu, il est présomptueux de supposer qu'il serait à l'aise à l’idée que ses parents prennent la décision pour lui.

« Sur le plan éthique, c’est controversé, estime David Magnus, directeur du Stanford Center for Biomedical Ethics. La plupart des hôpitaux n'autorisent cette mesure que s'il y a un partenaire identifié avec qui la personne décédée avait une relation et avec qui elle voulait faire un enfant. Il est plutôt inhabituel que des parents veuillent faire ça. »

Monica et Yongmin ont refusé, par l'intermédiaire de leur avocat, d'être interviewés, il est donc difficile de savoir ce qu'ils ont ressenti en plaidant leur cause devant les tribunaux. Mais ils ne sont pas les premiers parents à passer par là.

Missy Redding est originaire de Dallas, au Texas. Elle connaît bien les obstacles auxquels sont confrontés les parents qui veulent prélever le sperme de leurs enfants. En 2009, son fils Nikolas Evans a reçu un coup de poing devant un bar à Austin. Il est tombé au sol et s’est cogné la tête. Il a été transporté d'urgence dans un hôpital voisin, et cinq jours plus tard, il a été déclaré mort.

Missy n'avait jamais entendu parler du prélèvement de sperme post-mortem avant de se rendre à l’hôpital, mais quand elle a vu Nikolas sous assistance respiratoire, elle s’est aussitôt rappelé son espoir d'avoir un jour des enfants. Elle a demandé à l'hôpital s'il y avait un moyen de sauver le sperme de son fils. Ils ont refusé de pratiquer un prélèvement, alors Missy a déposé un recours au tribunal.

« C'est probablement la meilleure chose à faire : trouver un couple à qui donner l'échantillon et construire une relation avec l'enfant » – Missy

« C'est la seule chose à laquelle j'ai pensé qui pouvait l'aider à réaliser ses rêves, dit-elle. Le préposé à l’administration d'un hôpital n'a aucune idée de ce que vit une mère quand elle perd son fils. Si les gens veulent faire un prélèvement de sperme, ils devraient pouvoir le faire. » Le juge a émis une ordonnance du tribunal et l'hôpital a prélevé du sperme viable sur le cadavre de Nikolas. « C'est un voyage très émouvant, surtout si les choses ne marchent pas, dit Missy. Cette expérience n'a pas été géniale pour moi. Je me sentais ostracisée par l'hôpital. »

Son mari et elle ont essayé d'obtenir un embryon viable à partir de cinq échantillons de sperme de Nikolas et d'un ovule donneur. Elle avait réduit à trois le nombre de mères porteuses possibles pour porter son petit-enfant, mais la procédure de fécondation n'a pas réussi. Le sperme de Nikolas est toujours stocké dans une banque de sperme à ce jour, mais Missy commence à chercher d'autres moyens de l'aider à réaliser ce qu'elle croit être ses désirs.

« Le coût était exorbitant. Ma santé mentale en a beaucoup pâti. Nous avons donc cessé nos efforts depuis plusieurs années, dit-elle. Peut-être finirons-nous par donner le sperme de Nikolas à un couple… C'est probablement la meilleure chose à faire : trouver un couple à qui donner l'échantillon et construire une relation avec l'enfant. »

Dans le cas de Zhu, Monica et Yongmin ont tout misé sur le fait que Peter voulait avoir des enfants avant que sa vie ne soit écourtée. Selon des documents judiciaires que nous avons pu examiner, ils ont présenté une carte postale que Peter avait envoyée à l'un de ses professeurs et où il évoquait son projet d’avoir des enfants. Ils ont lu à haute voix la liste d'objectifs de vie qu’il avait remplie pour West Point et où il disait vouloir trois enfants. Ils ont raconté à la cour les conversations qu'ils avaient eues avec Peter, où il parlait de son souhait d'élever sa famille dans un ranch. Le capitaine Marc Passmore, officier tactique de la compagnie de Peter à West Point, a témoigné au tribunal par téléphone que, pendant son mentorat auprès du jeune élève, ce dernier avait mentionné son intention d'avoir plusieurs enfants.

Monica et Yongmin ont aussi insisté sur le fait que cela signifiait beaucoup pour leur famille maintenant que leur fils unique était parti. Les Zhu sont Chinois et, en grande partie à cause de la politique chinoise de l'enfant unique, les deux frères de Yongmin ont un seul enfant chacun, des filles. « Dans la culture chinoise, seul un fils peut porter le nom de sa famille, écrivent les Zhu dans leur requête. Peter est le seul garçon de la famille Zhu… Sans le matériel génétique de Peter, il sera impossible de continuer la lignée de notre famille, et notre nom de famille mourra avec lui. »

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Le 17 mai 2019, le juge Colangelo a rendu sa décision. Monica et Yongmin Zhu ont été autorisés à prélever et conserver le sperme de leur fils, sans aucune restriction quant aux usages qu’ils en feront. Les Zhu ne savent pas encore avec certitude s’ils utiliseront le sperme de Peter à des fins reproductives et n'ont pas non plus commencé à chercher une mère porteuse, des ovules ou un médecin pour les aider à concevoir leurs petits-enfants.

Bien que les Zhu aient immédiatement accès au sperme de leur fils, Magnus pense que les familles dans leur situation devraient prendre le temps de décider si la reproduction est ou non la bonne étape pour eux. « Les Zhu vont devoir élever un petit-enfant. Et une décision prise à la suite d'un deuil peut ne pas être dans le meilleur intérêt de ce dernier », dit-il.