identité

Pour Roxanne Selleck, les cheveux n’ont pas de genre

« Peu importe que tu sois un homme, une femme, une licorne ou genre, whatever. C’est chill. J’ai pas de jugement. »

par Sara Barrière-Brunet
27 mai 2019, 3:04pm

Photo par Roxanne Selleck

Quand j’entre chez Roxanne, je vois d’abord la lumière rouge qui illumine le long corridor blanc de son appartement typiquement montréalais du quartier Hochelaga-Maisonneuve. Je remarque ensuite la douce odeur d'encens qui flotte dans l’air et qui m’invite à pénétrer dans l’espace de cette artiste du cheveu.

Sur les murs, une constellation de signes religieux : des cadres holographiques de la Vierge Marie, des chapelets cloués à même le gyproc et même un bénitier, sans eau bénite. Dans la salle de bains, tout au fond, une boule disco jette les rayons de lumières multicolores jusque dans la cuisine, comme si c’était jour de fête. À côté, son chien, un gros bouledogue nommé Tonka, roupille sur son coussin.

C’est dans cet environnement éclectique que Roxanne Selleck accueille ses clients depuis maintenant un an. Étrangement, la pièce où les coupes et les couleurs prennent forme est d’un blanc immaculé, sertie seulement d’un immense miroir rond qui reflète l’espace de travail de la coiffeuse de 29 ans, qui se fait tranquillement connaître pour ses créations weird, dans le bon sens.

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Roxanne Selleck Photo par alienbabe_

Son look est tout droit sorti des années 90. Les cheveux orange fluo, les sourcils aussi, et elle rehausse son regard avec un maquillage de la même teinte. « Je pense que c’est parce que j’ai grandi là-dedans, je suis née en 1989. Ça me rappelle des souvenirs. C’est le début de la science-fiction esthétiquement, avec le film Le Cinquième Élément, c’était très futuriste, ou Run Lola Run, avec ses cheveux rouges. » C’est surtout l’attitude badass de ces femmes qui l’inspire, avec leur côté anticonformiste et féministe, « qui ne répond pas aux standards de la beauté féminine, qui sont tomboys, qui font à leur tête, qui sont aventurières, qui ont du guts, qui ne se soucient pas de ce que les autres vont penser et qui ne vont pas se sentir intimidées », explique-t-elle.

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Photos par Vincent Nadon; Stylisme: Tishanna Carnevale; Cheveux: Roxanne Selleck

Roxanne crée des coupes sans genre, hautes en couleur et en volume. Elle ne cherche pas à taire le cheveu dans un style formaté, elle lui donne sa liberté. « Parmi les gens qui viennent me voir, j’ai beaucoup d’homosexuels, de gender neutral, de gender fluid, des gens très colorés, très différents. Et je pense que pourquoi ils viennent me voir et reviennent me voir, c’est parce que je les encourage vraiment à être ce qu’ils sont et pas autre chose. Je pense que mon rôle, c’est d’encourager les gens à s’accepter comme ils sont. » Et ceux qui lui confient leur tignasse lui laissent parfois le champ libre. « Peu importe que tu sois un homme, une femme, une licorne, ou genre whatever. C’est chill. J’ai pas de jugement. »

Que ce soit un homme ou une femme, on est pas obligés de les catégoriser. C’est juste une coupe. - Roxanne Selleck

Sous ses coups de ciseaux, les boucles prennent du volume, les cheveux lisses se déploient en souplesse. Elle demande un prix unique pour toutes les personnes qui visitent son salon maison. « J’ai des gars qui ont des coupes qu’on pourrait catégoriser de “coupes femmes”, et le contraire. Moi, je ne regarde même plus ça. Quand un gars me dit qu’il veut une coupe, je vais m’inspirer de n’importe quoi. Ça peut être une coupe “femme” que je vais vouloir te faire. Que ce soit un homme ou une femme, on est pas obligés de les catégoriser. C’est juste une coupe. »

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Photos par Alex Black; Cheveux: Roxanne Selleck ; Mise en beauté: Tamsen Rae; Stylisme: Jennifer Finkelstein.


Ce style, elle le qualifie d’extraterrestre et d’antihollywood. « Avec mes amis, on a commencé à niaiser et à dire qu’on est des aliens. On trouve que, des fois, on se sent extraterrestre dans des environnements. On ne se sent pas à notre place parce qu’on est différents. » Et sa clientèle a commencé à s’identifier à ce concept et à comprendre ce que c’est « de ne pas se sentir accepté ». « C’est rendu que mes clients m’envoient des mèmes d’extraterrestres et, genre, on est toute une clique d’extraterrestres d’Hochelag. J’ai même une veste que je porte des fois quand je travaille, et il y a un alien dessus, que j’ai trouvée au Village des valeurs. Il y a plein de signes que la vie m’envoie. »

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Roxanne Selleck

Partout où tu regardes, à la télé, les films, les magazines, elles ont toutes la même tête. Comme s’il y avait un moule pour les cheveux et l’apparence en général, il faudrait que ce soit “ça”. - Roxanne Selleck

Il y a environ un an, alors qu’elle travaillait au salon Panache à Montréal, elle a eu une révélation presque ésotérique. Tous les jours, elle fabriquait des clones, comme dans un film de science-fiction. Un même look composé d’un dégradé, de balayage de mèches blondes et parfois une teinture ombrée, pour une armée de filles à l’apparence identique. « Partout où tu regardes, à la télé, les films, les magazines, elles ont toutes la même tête. Comme s’il y avait un moule pour les cheveux et l’apparence en général, il faudrait que ce soit “ça” », déplore-t-elle.

Elle, qui voulait créer, se trouvait à reproduire la même chose quotidiennement. « C’était juste devenu robotique, et moi, j’ai vraiment besoin que mon travail soit meaningful. C’est pas juste de couper des cheveux. J’aide les gens à se sentir plus eux-mêmes. » Depuis, elle coiffe chez elle, à son rythme.

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Photos par Roxanne Selleck

C’est vrai, Roxanne arrive à mettre les gens à l’aise et à créer un cocon intime le temps d’un rendez-vous. « Les clients partagent des choses avec moi qu’ils ne disent pas à leurs amis les plus proches. Et veux veux pas, quand tu te fais couper les cheveux, tu as l’impression de sortir avec un poids en moins. On dirait que tu te sens libéré de quelque chose. Je pense que les cheveux, ça peut vraiment, psychologiquement, t’alléger ou te transformer », philosophe-t-elle.

Sa page Instagram est ponctuée de références à la culture des années 90, de messages futuristes et d’inspirations esthétiques. « L’esthétique japonaise des années 80, 90, je trouve que c’est tellement avant-gardiste dans les cheveux et les vêtements. Je m’en inspire beaucoup. » Pour elle, c’est un outil essentiel : « Si je n’avais pas Instagram, je n’aurais pas la clientèle que j’ai en ce moment. C’est vraiment un outil merveilleux. »

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Photos par Vincent Nadon; Stylisme: Tishanna Carnevale; Cheveux: Roxanne Selleck

J’ai fait l’expérience d’une transformation avec elle. Peut-être un peu en crise de la trentaine, je voulais mettre de la couleur dans mes cheveux. Juste une mèche bleue, que je pourrais camoufler sous ma chevelure brun foncé selon mon humeur. J’ai pris rendez-vous avec Roxanne en me disant que c’était bien pour ce texte, de faire l’expérience de son salon maison.

Le jour J, elle m’a vu arriver avec mon chandail tie-dye multicolore. « Salut, on va faire ton chandail dans tes cheveux! » « Oh! OK! » Adieu, mèche bleue discrète. Alors qu’elle se met à l’œuvre en me tartinant une couette de bleach, la femme aux cheveux Orange Crush me parle de tout et de rien. On passe au travers de sujets comme l’astrologie, le fait de se choisir, d’apprendre à dire non, de croire en soi et en son intuition. J’ai vraiment l’impression de passer un moment avec une copine. Le genre d’amie qui m’encourage à être forte et brave. « Je size vraiment vite les gens. J’ai un radar, un scan et là, je sais : “OK, toi tu es comme ça.” Qu’on le veuille ou non, le look vestimentaire, ça reflète beaucoup la personnalité de quelqu’un. Le langage corporel aussi », croit-elle.

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Le temps passe et je me retrouve avec une mèche arc-en-ciel et une coupe de cheveux à la Marianne Faithfull.

La clientèle de Roxanne est jeune et ouverte d’esprit. Elle coiffe notamment la chanteuse Sophia Bel, qui arbore des cheveux vert fluo. Elle se fait un point d’honneur de ne participer qu’à des projets qui sont créatifs et qui la stimulent. Des coupes classiques et des mèches naturelles, très peu pour elle. « Pourquoi ce n’est plus accepté passé un certain âge d’avoir les cheveux colorés ou coupés d’une certaine façon? se demande-t-elle. J’espère que ma clientèle va vieillir avec moi là-dedans et qu’on va continuer à s’en foutre. »

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Sophia Bel, le soir de son lancement. Photo par Roxanne Selleck

« Je pense que l’âge, c’est la même chose que le genre. Ça ne devrait pas t’arrêter à rien par rapport à tes cheveux ou ta façon de t’habiller. Je pense que je vais continuer à être éclectique, peu importe mon âge. Si ça en inspire d’autres, c’est tant mieux! » lance-t-elle au terme de notre conversation, alors qu’on sirote un thé à la rose, sur un fond de musique trap.

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Photo par Alex Black; Cheveux: Roxanne Selleck ; Mise en beauté: Tamsen Rae; Stylisme: Jennifer Finkelstein.