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Illustration | Thomas B. Martin

Comment le poil des femmes est devenu source de honte

Mélodie Nelson

Mélodie Nelson

Être « en cheveux », être indomptable.

Illustration | Thomas B. Martin

Quand j’avais dix ans, une camarade de classe qui portait le même prénom que moi m’a prise à part, lors d’une récréation, et m’a murmuré à l’oreille, comme un secret, qu’il y avait de quoi faire disparaître les poils que j’avais aux aisselles. J’ai paniqué et j’ai demandé, en pleurs, à ma mère, de me montrer comment m’en débarrasser, quelques jours après, craignant d’être pointée du doigt, encore, à un cours de natation.

La pilosité féminine est souvent utilisée comme catalyseur de honte. Les cheveux, les sourcils, les aisselles, les jambes et la toison pubienne – toujours absente des statues de l’Antiquité représentant des femmes, alors que celles honorant les hommes montrent bien le relief des frisottis surmontant leur sexe – se font imposer des règles de morale et d’esthétique, peu importe les époques. Jean Feixas et Emmanuel Pierrat retracent l’historique des poils comme source d’embarras et d’excitation dans leur essai Les Petits Cheveux : Histoire non convenue de la pilosité féminine, publiée récemment aux éditions de La Musardine.

Les cheveux, qu’ils soient cachés sous un uniforme de religieuse chrétienne ou sous un hijab, ou qu’ils soient attachés serrés, se doivent, selon les instances religieuses ou morales, de limiter toute envie de luxure. Lorsqu’ils se montrent sauvages et indomptables, ils laissent croire que la femme n’a « pas davantage de retenue dans son comportement sexuel que dans sa coiffure et qu’elle tient même inconsciemment à le faire savoir », soulignent les auteurs, qui expliquent ainsi l’expression utilisée à la fin du 14e siècle pour décrire une femme aux mœurs discutables : une femme dite « en cheveux ». Marie-Madeleine, un personnage biblique souvent désigné comme la salope suprême de l’entourage de Jésus, est d’ailleurs représentée, en dessins, gravures et dans les films, avec une chevelure volumineuse et libre.

Une pomme gorgée de sueur en cadeau pour son amant

Feixas et Pierrat citent Le Livre des sens de Diane Ackerman, publié en 1991, pour rappeler l’attrait des poils sous les aisselles, chargés des phéromones des femmes. À l’ère élisabéthaine, entre 1558 et 1603, elles conservaient parfois, pour leur amant, une pomme pelée sous leur bras jusqu’à ce que le fruit soit gorgé de sueur. Elles donnaient ensuite le fruit, appelé pomme d’amour, à l’homme qu’elles chérissaient. Plus tard, l’industrie cosmétique a toutefois tenté de diaboliser les puissantes odeurs des poils sous les aisselles, trop sexuelles pour ne pas être dissimulées sous des fragrances. Une publicité pour la savonnerie Victor Vaissier, dans le Courrier français du 25 mai 1890 se lit comme suit, dictant une hygiène particulière pour camoufler toute odeur sauvage et impure : « Tu seras fleur un jour, ma tout aimable Rose, car, tu le sais, je crois en la métempsychose. En ce temps-là, ton corps façonné par le ciel exhalera vers lui des parfums naturels. Mais jusque-là, tu n’es qu’une femme, et je trouve que ta chair quelquefois a des odeurs de louve. Donc tu dois rafraîchir et parfumer ta peau, dans un tube quotidien, arrosé de Congo. »

Illustration | Thomas B. Martin

Les poils pubiens, qui commenceraient à pousser « lorsque l’âme peut distinguer le vice de la vertu », selon Nicolas Venette, un spécialiste au 17e siècle de la médecine et des sciences naturelles, cachent aussi des glandes sudoripares aux pouvoirs possiblement affriolants. Pour Christophe Soligo, un anthropologue de l’Université de Londres qui s’intéresse à l’anatomie évolutive, les bouclettes des poils sont utiles pour conserver plus longtemps l’odeur des parties intimes féminines, qui transmettent ainsi, inconsciemment, comme un signal plus puissant que Tinder, des informations à des partenaires sexuels potentiels. « Les poils courbés pourraient fournir un meilleur substrat pour le développement bactérien et permettre de garder les odeurs corporelles », suppose le chercheur.

Tradition comparable à la pomme d’amour élisabéthaine, les poils pubiens ont aussi été offerts comme gages d’affection. Cousus dans des sachets, à porter contre son cœur, les poils pubiens laissaient croire à une fidélité à toute épreuve. Les auteurs des Petits Cheveux assurent aussi que la pratique du café d’amour persiste dans certaines campagnes brésiliennes. Pour charmer un homme, il suffirait, selon la croyance, de lui faire un boire un café filtré à travers des poils pubiens ou à travers une culotte déjà portée.

Ce n’est pas que la porno qui a favorisé la mode de l’épilation

Porte-bonheur et « petit coussin pour empêcher que la dureté des os ne blesse dans les approches conjugales », comme le présumait le chirurgien Pierre Dionis au 18e siècle, le poil pubien n’est pourtant pas toujours célébré.

Dans l’Antiquité, les femmes s’épilent le pubis dans des bains en étuve. Aux 8e et 9e siècles, les chevaliers, de retour des Croisades, importent cette pratique, mais aussi celle de se dégager le front totalement. Une mixture à base de sulfure naturel, d’arsenic et de chaux vive permet de « mettre son regard en valeur ». Afin de s’assurer que les poils ne repoussaient pas, les femmes appliquaient du sang de chauve-souris ou de grenouille, ou de la cendre mouillée de vinaigre.

Maintenant, la majorité des salons de beauté proposent l’épilation intégrale, pour des raisons pratiques (les longueurs quotidiennes à la piscine seraient moins gênantes en matière de pudeur), hygiéniques (pas de poil pubien dans le plat de spaghetti si on cuisine flambant nue, mais une peau néanmoins plus propice aux irritations) et de jouissance. Feixas et Pierrat rapportent qu’en 2014, dans le magazine Elle, la psychologue et sexothérapeute Valérie Grumelin affirmait sans gêne que pour une femme épilée à la brésilienne, « le plaisir est indéniablement intensifié et cela tient autant du psychologique que du physique. Le pubis sans poils est soumis à plus de contact et l’hypersensibilité de la zone laisse place à des sensations plus fortes. Psychologiquement, la femme est dans une démarche préliminaire de préparation à l’accueil, c’est une sorte de seconde mise à nu qui l’incite à se donner encore plus. »

Le marketing pour sauver les femmes velues

Quand la femme n’est pas lisse comme la déesse du tableau La Naissance de Vénus de Botticelli, son poil est invité à profiter des bénéfices de plusieurs produits pour le rendre moins intolérable. Des produits cosmétiques comme Fur Oil, une huile « sans gluten » commercialisée par deux sœurs américaines alléguant que les poils pubiens avaient tendance à ne pas être assez soyeux, ou la coloration intime de Betty Beauty, dont la fondatrice, Nancy Jarecky, clame l’importance d’harmoniser couleur de cheveux et couleur de poils pubiens afin de « faire correspondre la couleur du tapis à celle du rideau, jouent sur la peur de ne pas correspondre à ce qui est attendu sous une culotte de Victoria’s Secret.

L’opportunisme mercantile et les stratégies pour condamner les femmes à se mesurer à un idéal préconçu se remarquent aussi dans le retour du poil militant. Le poil ne se veut plus clandestin. Sa résistance néanmoins ne s’organise pas qu’avec Laura, qui, en 2016, expose ses poils sous les aisselles sur sa photo Facebook, ou avec l’équipe de Refus global, qui présentent, dans la vidéo Parlons poils : la pilosité féminine, des femmes qui veulent se sentir libres sans être humiliées par des choix personnels. Des opérations marketing se mêlent à ce courant contestataire. Si en Corée du Sud les implants pubiens sont proposés au coût de 2000 dollars, afin de satisfaire et se conformer à une symbolique de « sensualité et féminité », la marque Neon Moon de la créatrice de mode Hayat Rachi propose des sous-vêtements à cinquante dollars, portés par des mannequins qui ont des poils au pubis apparent. « Je voulais montrer ce à quoi une vraie femme ressemble », scande Hayat Rachi, reprenant un slogan de body positivisme populaire, mais qui dicte tout de même un modèle à adopter. Cameron Diaz, dans son livre de conseils The Body Book, publié en 2013, encourage aussi à suivre une seule norme, même si elle peut sembler d’abord révolutionnaire : « Mesdames, laissez votre sexe habillé. Les poils pubiens servent de petits rideaux et rendent votre sexe un peu mystérieux pour celui qui vous convoite. L’épilation définitive est une folie. »

Peu importe les époques, la pilosité des femmes rencontre des exigences extérieures. Se débarrasser de ses poils est à la fois perçu comme un retour en enfance, une négation de la féminité et une sexualité revendiquée, sans artifice. Ne pas s’épiler ou accepter que ses poils repoussent est une révolte contre des revendications esthétiques aux bienfaits loin d’être démontrés, mais aussi un réquisitoire et une pression cosmétique et parfois sociale. La liberté de choix est encore à manipuler, délicatement, comme de la cendre mouillée de vinaigre sur le front de l’amante d’un chevalier des croisades.