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La vie marine sera inondée de bruit à cause d’un nouveau pipeline dans l’Ouest canadien

Imaginez une vie entière dans une zone de travaux : si nous pouvons nous mettre des bouchons ou s’en aller, les organismes marins, eux, sont souvent coincés dans leur habitat et forcés d’endurer.

par Sarika Cullis-Suzuki
19 janvier 2017, 6:27pm

Le texte original a été publié sur Motherboard .

Les eaux côtières de l'ouest sont sur le point de devenir beaucoup plus bruyantes. La semaine dernière, la Colombie-Britannique a approuvé le projet de pipeline Trans Mountain, après le feu vert du fédéral à la fin de 2016. Les deux gouvernements sont d'avis que ce projet peut atteindre simultanément deux objectifs : stimuler l'économie et protéger l'environnement. La Colombie-Britannique a toutefois ajouté 37 conditions (des protections entre autres pour les zones humides, les caribous et les grizzlis) aux 157 de l'Office national de l'énergie.

Le pipeline permettra d'augmenter la quantité de bitume dilué en provenance des sables bitumineux de l'Alberta destinée à l'exportation. Le nombre de pétroliers dans les eaux au large de la province augmentera ainsi beaucoup, entraînant au passage des changements importants au paysage sonore sous-marin.

En raison des risques pour les populations debaleines en voie de disparition, les groupes environnementalistes contestent cette approbation devant les tribunaux. Le Canada a d'ailleurs élaboré un Plan de protection des océans en partie pour résoudre ce problème : il vise à réduire le bruit pouvant causer du tort aux mammifères marins, surtout les baleines.

Depuis longtemps, les scientifiques décrivent l'univers acoustique des cétacés. Ce n'est que récemment qu'ils ont noté l'importance des sons chez d'autres espèces marines. À titre de biologiste de la vie marine en Colombie-Britannique, c'est le cœur de mes recherches.

Un pilotin tacheté prélevé à île de Bainbridge. Photo : David Ayers, USGS

Par exemple, le méconnu pilotin tacheté, qui porte une spectaculaire série d'organes qui émettent de la lumière, appelés photophores. Dans les mois d'été, ces lumineux poissons occupent l'estran, la portion du littoral entre les plus hautes et les plus basses mers de l'Alaska au Mexique. Une énorme vague d'éléments nutritifs pour de nombreux prédateurs, comme le vison, le phoque, le crabe et l'étoile de mer.

Qu'est-ce que ce poisson a d'encore plus étonnant? Il chante. Ce qui lui vaut le surnom de poisson chantant ou poisson canari. Le pilotin tacheté mâle chante pour attirer les femelles dans son nid. Quand elle y a pondu ses œufs couleur or, de la taille de M&M's, elle confie entièrement l'éducation des petits au mâle. Son chant est un ronronnement de basse fréquence, à environ 100 hertz, qui peut durer plus d'une heure. Près de la plage les soirs d'été, quand de nombreux mâles chantent en chœur, leur chant résonne hors de l'eau : dans l'air, le son ressemble au om ininterrompu de yogis dans une salle de méditation. Hypnotisant.

Et parfois un peu dérangeant. Dans les années 80, un son inconnu a commencé à troubler le sommeil des occupants de maisons flottantes de la baie de San Francisco. Chaque année, dès le début de l'été, du crépuscule à l'aube, le son troublait le silence au point de les rendre fous. On a accusé tout un chacun, des ingénieurs de l'armée américaine aux usines de traitement des eaux usées. Quand un biologiste a suggéré qu'il pourrait s'agir de poissons, de pilotins tachetés plus précisément, tout le monde a ri. Un poisson qui fait autant de bruit!? N'importe quoi. Mais ils avaient tort.

Les poissons sont des créatures auditives. Des 30 000 d'espèces de poissons connues, toutes celles étudiées peuvent entendre. De plus, 800 peuvent produire des sons. Beaucoup dépendent du son pour communiquer, détecter des proies ou éviter des prédateurs.

Ils ne sont pas les seuls. Des espèces de crevettes et d'oursins peuvent produire un incroyable vacarme, tandis que d'autres formes de vie marine, des crustacés aux coraux en passant par les bivalves, comptent sur le son pour s'orienter et reconnaître leur habitat. Dans certaines régions, le bruit des poissons et des invertébrés domine l'environnement sonore de l'océan et peut être l'indicateur de la bonne santé d'un écosystème.

La vie océanique s'est adaptée à la diversité des sons naturels de l'activité animale, climatique et géologique. Aujourd'hui, un nouveau type de bruit, celui de l'activité humaine cause des problèmes.

Imaginez une vie entière dans une zone de travaux : si nous pouvons nous mettre des bouchons ou s'en aller, les organismes marins, eux, sont souvent coincés dans leur habitat et forcés d'endurer. Ce qui n'est pas sans conséquence. Des baleines et des dauphins s'échouent près de sites d'essai de la marine américaine depuis des décennies. L'enfoncement de pieux pour ériger des structures comme des plateformes pétrolières, des ponts et des parcs éoliens met la vie des poissons en péril en causant des hémorragies internes et des blessures à la vessie natatoire, sorte de profondimètre biologique.

On a aussi remarqué que le bruit sismique cause des contusions internes chez les crabes et des malformations ou des retards de développement chez les pétoncles, et que les bruits de basse fréquence causent de graves traumatismes acoustiques chez les pieuvres et les calmars.

Une orque près des îles San Juan de l'État de Washington. Photo : Ingrid Taylar, Flickr

Dans son rapport sur le projet d'expansion du pipeline de Kinder Morgan soumis à l'Office national de l'énergie, le ministère des Pêches et des Océans présente les conséquences de l'enfoncement de pieux dans le sol marin pour les poissons et les invertébrés, et des recommandations pour les atténuer. En ce qui a trait à l'augmentation du nombre de pétroliers et, incidemment, du bruit qu'ils font, le Ministère a conclu que le risque d'effets néfastes pour les poissons « est probablement faible ». Pour en arriver à cette conclusion, il fallait manquer de données. En résultat, on ne trouve nulle part mention de mesures de précaution.

C'est grave. Le bruit des navires, qui tendent à être chroniques, pourrait être la forme de pollution sonore la plus nocive, compte tenu de son ampleur — les basses fréquences voyagent beaucoup plus loin que les hautes fréquences —  et de son augmentation prévue.

De plus, les fréquences de ce bruit recouvrent souvent celles des sons des animaux marins, ce qui peut donc les empêcher de communiquer. Comment pourraient-ils s'entendre dans ce vacarme?

Bien qu'il soit vrai qu'on ne peut pas prédire avec précision les effets de la hausse du nombre de pétroliers sur la vie marine dans nos eaux côtières, la recherche montre que les poissons, les crabes et même les limaces de mer souffrent de diverses façons de l'exposition à leur bruit. Dans le doute, agir avec précaution s'impose.

Surtout qu'il y a une solution. Au contraire de nombreuses autres menaces qui pèsent sur les océans (réchauffement, acidification, surpêche, pollution), nous avons un moyen de faire disparaître ce bruit : les hélices silencieuses. En grande partie, le bruit des navires provient de la cavitation de l'hélice, quand les bulles se forment et explosent. Les nouvelles hélices plus efficientes ou des hélices actuelles modifiées font beaucoup moins de bruit. Pour le diminuer encore, on peut réduire la limite de vitesse des navires, ce qui occasionne par ailleurs une économie d'essence; c'est gagnant-gagnant.

Cependant, nous devons aussi nous pencher sur les autres risques que pose l'augmentation du nombre de pétroliers, par exemple une plus grande fréquence des collisions entre navires et baleines, ainsi que les déversements accidentels de pétrole en mer.

Quand on parle des océans, on doit penser à ce qu'il y a en amont.