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capitalisme

Arnaquer Amazon est à la mode

« Pour la plupart des gens, 230 000 $, c’est beaucoup d’argent. Mais, pour Amazon, il n’y a pas de quoi faire chuter la valeur de ses actions. »

par Francisco Alvarado
18 octobre 2018, 9:06pm

Source de l’image de gauche : Uwe Krejci, Getty. Image de droite : Jeff Bezos. Source : Alex Wong, Getty Images

Cet article a d'abord été publié sur VICE États-Unis.

Quand le PDG est l’homme le plus riche de l’histoire et la compagnie a un pouvoir sans précédent, peut-être qu’il est inévitable qu’elle attire les fraudeurs.

Une petite industrie criminelle sur internet s’enrichit en exploitant la très généreuse politique de retour et de remplacement d’Amazon, d’après des documents juridiques de deux récentes affaires devant les tribunaux américains et des experts en cybercriminalité. La compagnie a été abondamment fraudée dans le passé, mais les dernières arnaques donnent à penser que sa richesse astronomique en a fait une cible irrésistible, ne serait-ce que parce que les pertes ne sont qu’une goutte d’eau dans un océan de profit.

La semaine dernière à Tallahassee, en Floride, Joseph Sides a comparu en justice pour fraude par internet, fraude par courriel et complot en vue de commettre une fraude. Le jeune homme de 24 ans, qui a plaidé non coupable, est accusé d’avoir orchestré une fraude visant à obtenir des compensations en échange d’articles déclarés endommagés, défectueux ou non livrés.

Selon les agents fédéraux, il aurait ainsi obtenu d’Amazon des produits électroniques d’une valeur de 230 000 $ en utilisant de faux noms avec adresses courriel associées, des adresses modifiées pour la livraison et des complices dont l’identité n’a pas été révélée. Il aurait créé 501 comptes Amazon qui lui ont permis de faire 821 demandes de remplacement ou de remboursement de produit qui ont été acceptées sur les 1200 commandes faites entre le 1er mars 2016 et le 15 juin dernier, selon l’accusation. Il encourt une peine maximale de 20 ans de prison.

Cette affaire survient après le procès d’Erin et Leah Finan, un couple de l’Indiana, qui l’an dernier a plaidé coupable à une accusation de fraude contre Amazon qui leur a permis d’amasser 1,2 million de dollars par l’entremise de 2700 remplacements de produits, électroniques pour la plupart. Le 29 mai, Erin et Leah Finan ont été condamnés à respectivement 71 mois et 68 mois de prison.

Les spécialistes interviewés disent que les fraudeurs qui s’en prennent à Amazon ont simplement modernisé une petite arnaque en constante évolution.

« Dans le temps, ils volaient quelque chose dans une boutique d’un centre commercial et ils le retournaient dans une autre boutique qui vendait le même article », m’a expliqué Michael Benza, professeur de droit criminel à la Case Western Reserve University. « C’est le même genre d’arnaque : les criminels d’aujourd’hui le font sur internet plutôt que d’aller en boutique. »

Il ajoute que ce type de crimes n’est pas remarqué avant que le nombre de retours devienne élevé.

« Pour la plupart des gens, 230 000 $, c’est beaucoup d’argent. Mais pour Amazon, il n’y a pas de quoi faire chuter la valeur de ses actions. Par contre, si un grand nombre de clients le font contre Amazon, ce sera des pertes considérables pour la compagnie. J’imagine que dans ce cas-ci, Amazon s’est impliquée pour passer un message aux criminels. »

Michael Benza soutient qu’Amazon a probablement fourni aux enquêteurs des données des transactions qu’elle a pu associer à M. Sides. (Un porte-parole d’Amazon a refusé de répondre à mes questions, mais les agents fédéraux ont fait allusion à de l’« aide d’Amazon » lorsqu’ils ont présenté les chefs d’accusation.) « Même s’il avait de fausses adresses courriel et plusieurs adresses de livraison, Amazon a conçu des moyens de recueillir des données pour le retrouver, dit-il. Quelque chose qu’il a fait a déclenché une enquête d’Amazon et il a été repéré. »

D’après les documents juridiques, en plus des diverses adresses courriel, M. Sides a utilisé des cartes-cadeaux et des cartes de crédit prépayées pour tenter de dissimuler son identité. (Son avocat a refusé de répondre à mes questions.) Il aurait aussi eu recours à US Postal Service et des services comme UPS pour expédier les articles à des adresses avec un nom de rue modifié où lui et ses complices anonymes sont allés chercher les colis, en plus d’aller en chercher directement dans les succursales d’UPS.

Selon les agents fédéraux, son butin se composait de consoles Xbox One et PlayStation 4, de manettes sans-fil, d’une caméra GoPro Hero 5 et autres appareils électroniques. Il vendait ces articles sur eBay, Craigslits et Gameflip, un site web de vente et d’achat de consoles, d’accessoires et de jeux vidéo.

Rod Soto, directeur de recherche en sécurité pour l’entreprise de cybersécurité Jask, dit que les retours frauduleux sur internet sont devenus l’une des arnaques dont le nombre est en plus forte croissance sur internet. « Dans certains cas, ce sont des groupes qui achètent des scripts de programmation sur le web profond avec lesquels ils peuvent automatiser la création de faux profils et repérer des articles à acheter, dit M. Soto. Il est facile d’attraper une personne, mais, quand ce sont 30 personnes qui font des commandes à des moments différents et avec des adresses de livraisons différentes à l’étranger, il est beaucoup plus facile de les retrouver. »

Tom Kellerman, aussi gestionnaire d’une entreprise de cybersécurité, Carbon Black, dit que, comme les cybercriminels utilisent de fausses adresses courriel et d’autres moyens plus sophistiqués pour masquer leur identité, amasser des preuves suffisantes n’est pas toujours simple. « On porte des accusations dans moins de 5 % des cybercrimes, estime-t-il. On commence à voir des organisations criminelles utiliser l’intelligence artificielle pour contourner les analyses informatiques et les algorithmes conçus par Amazon pour détecter les activités frauduleuses. »

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Néanmoins, les fraudes par le biais de demandes de remboursement ou de remplacement d’articles sont loin de faire vaciller le géant Amazon, qui a annoncé en juillet avoir réalisé des profits de 2,5 milliards de dollars au second trimestre de 2018, de loin le meilleur de son histoire.

« En ce qui concerne l’impact sur les profits d’Amazon, il faut savoir que la vente au détail n’est pas la principale source de profits. Ce sont plutôt les Amazon Web Services, rappelle M. Soto. La compagnie s’attend à subir des pertes en raison de la fraude ou de l’exploitation de sa politique de retour permissive, et elle en atténue beaucoup l’importance avec son énorme volume de ventes. »

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