Quand les néofascistes se prennent pour des Vikings

Des proches de la formation néofasciste Atalante Québec donnent des ateliers de reconstitution historique dans les écoles de la province.

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15 novembre 2018, 7:02pm

On croise les membres de la troupe Vinland dans les festivals médiévaux, les musées et les écoles primaires et secondaires du Québec. Ils sont armés, accoutrés de casques d’époque, d’armures en métal ou en cuir. Mais leur imagerie viking se confond souvent à celle utilisée par des groupes néofascistes. Son président, ainsi qu’au moins un acteur de la compagnie spécialiste des reconstitutions historiques, participent d’ailleurs aux activités de la formation ultranationaliste Atalante Québec et du groupe skinhead Légitime violence.

Avec son déguisement de Viking, Nicolas Bergeron a toutes les caractéristiques d’un des grands navigateurs qui auraient mis les pieds en Amérique, 400 ans avant Christophe Colomb. L’homme de Varennes a une barbe brune touffue, un généreux abdomen, un regard inquisiteur. Il est fondateur et président de Production Vinland, « une entreprise se spécialisant dans des productions historiques militaires et civiles de l’Antiquité à la Seconde Guerre mondiale ».

Le mot Vinland renvoie au nom donné à l’Amérique par le Viking islandais Leif Erikson autour de l’an 1000. Il aurait visité le golfe du Saint-Laurent à cette époque.

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Sur une photo publiée sur la page Facebook du groupe skinhead Légitime violence, Nicolas Bergeron, habillé en viking, avec un t-shirt de la « sécurité » de la formation.

Production Vinland est une entreprise de reconstitutions historiques créée en 2012. Son fondateur, Nicolas Bergeron, s’y consacre à temps plein. Sur sa page LinkedIn, il dit être en mesure de fournir « une soixantaine de combattants expérimentés et prêts au combat pour des films ou des projets cinématographiques ».

Selon son site internet, Production Vinland avance travailler avec des écoles secondaires et primaires à qui l’on promet « une expérience unique et interactive, qui répond aux objectifs pédagogiques du ministère de l’Éducation du Québec ». Sur sa page Facebook, la troupe documente d’ailleurs une visite à l’école secondaire de Bromptonville. On y voit Nicolas Bergeron et Mickaël « Limette » Delaunay donner un atelier à des enfants de cette institution de Sherbrooke.

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Une photo tirée de la page Facebook de Production Vinland, où Mickaël Delaunay et Nicolas Bergeron donnent un atelier à l’école secondaire de Bromptonville.

Selon le ministère de l’Éducation du Québec, l’organisation d’une telle activité relève de la responsabilité de la commission scolaire ou de l’établissement d’enseignement privé et du personnel. « Il revient aux responsables de l’organisation de l’atelier d’effectuer les vérifications jugées suffisantes, notamment en matière d’antécédents judiciaires, affirme la porte-parole Esther Chouinard. Il leur revient aussi de s’assurer que l’atelier est compatible avec la mission de l’école de même qu’avec son projet éducatif. » Le ministère a élaboré un guide à l’intention des institutions pour les aider dans cette démarche, qui est prévue à la Loi sur l’instruction publique et à la Loi sur l’enseignement privé.

Vinland est également présent dans des festivals tels que la Feste Viking de Salaberry-de-Valleyfield et la Fête agricole et médiévale de Huberdeau dans les Laurentides. La troupe offre également des services de costumier et des cascadeurs aux équipes de cinéma. Sur sa page LinkedIn, Nicolas Bergeron indique travailler avec la compagnie de spectacles Cavalia.

Mais les deux membres de Vinland participent aussi des activités d’Atalante. Née en 2016 à Québec, l’organisation dit prôner une « politique identitaire à but communautaire, sportif, culturel et intellectuel ». Ses membres paradent régulièrement dans les rues de Montréal et de Québec, notamment pour appeler à la « remigration » des communautés culturelles, soit le retour des immigrants dans leur pays d’origine. Même s’ils sont masqués, on reconnaît facilement les tatouages de Nicolas Bergeron et Mickaël Delaunay sur les photos Facebook du groupe.

Le président de la troupe se défend toutefois de faire partie du groupe néofasciste. « Ce sont des connaissances, je ne fais pas partie d’Atalante, me dit-il. Ce que Vinland fait et ce que j’ai comme projet dans ma vie personnelle, ça n’a pas de lien. Mes opinions politiques modernes n’ont rien à voir avec mon travail de reconstitution historique. Atalante est un mouvement politique qui travaille pour le bien communautaire. [...] Tu cherches le trouble? T’essaies de détruire des compagnies? Ne fais pas de liens entre Atalante et Vinland et ça va bien aller. »

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Sur la photo de droite, on aperçoit Nicolas Bergeron qui participe à une activité d'affichage d'Atalante Québec à Montréal, le 28 juillet 2018. À gauche, on remarque qu'il s'agit du même tatouage.

La réalité dépasse souvent la fiction pour Bergeron. Il s’adonne aux arts martiaux dans le cadre du Vinland Elag. Cette « branche combattante » compte une trentaine de membres et serait reconnue pour « sa maîtrise de l’art martial viking », selon sa page Facebook. La troupe fait partie de « l’armée de Jomsborg », un groupe international de reconstitution historique de la période viking établi en Pologne.

Lorsqu’il pose sur les photos du « club de boxe identitaire » d’Atalante, La Phalange, Nicolas Bergeron a le même regard glorieux que lorsqu’il recrée des scènes de combat vikings avec le Vinland Elag. On le voit, avec un masque de l’organisation néofasciste, en compagnie du leader du groupe Raphaël « Stomper » Lévesque. « Je suis des cours de boxe. Je m’entraîne, c’est tout », dit Bergeron, avant de nier connaître l’emplacement de la salle. « Je ne sais pas il est où ce club-là. Il n’existe pas, il n’a pas d’organisme. Je ne m’entraîne pas avec Raf Stomper. Je le connais, mais je ne sais pas où il habite. »

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À droite, Nicolas Bergeron pose en compagnie d'autres combattants du club de boxe La Phalange, associé à l'organisation Atalante Québec.
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Après l'entrainement, en compagne de Raphaël Lévesque : « Soleil, fascisme et speedo ».

Les tatouages sur les bras du fondateur de Vinland ne laissent pas place au doute quant à ses allégeances politiques. Sur son avant-bras, on peut clairement lire « Me ne frego », une phrase qui veut dire « Je m’en fous » et qui est devenu un slogan des Chemises noires de Mussolini durant les années 1920. On aperçoit aussi un soleil noir sur le revers de sa main, un symbole associé au mysticisme nazi formé de trois swastikas imbriqués. « C’est un tatouage viking, se justifie Nicolas Bergeron. »

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Nicolas Bergeron et ses tatouages : « Me ne frego » et un soleil noir.

Sur sa photo de profil Facebook, il pose aux côtés d’une idole datant du 9e siècle exposée au musée archéologique de Cracovie, portant un chandail de la Schutzstaffel, ou SS, l’unité paramilitaire du régime nazi.

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Nicolas Bergeron et son chandail de la Schutzstaffel, ou SS, l’unité paramilitaire du régime nazi.

Sur Facebook, Mickaël Delaunay arbore lui aussi plusieurs des mêmes symboles. On y retrouve les couleurs d’Atalante, le slogan fasciste popularisé par le Duce ainsi qu’un soleil noir en guise de photo de couverture. On le voit aussi participer à un entraînement de La Phalange.

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À gauche, Mickaël « Limette » Delaunay participe lui-aussi à un entraînement de La Phalange, accompagné de Raphaël Lévesque.

Sur une autre image trouvée sur le même réseau social tirée d’une reconstitution historique, on voit clairement Delaunay accoutré d’un habit d’époque décoré de deux croix gammées, les bras vers le ciel, victorieux. Et si l’on avait un doute sur la signification du symbole, Nicolas Bergeron le dissipe rapidement en commentaire en écrivant « Swastika et Gloire ». « C’est de l’histoire, c’est historiquement plausible, dit le président de Vinland. Je te ferais remarquer que c’est bien plus vieux que 1942, les swastikas. Ne fais pas de liens entre l’histoire et la politique contemporaine! »

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Le costume de viking décoré de swastikas de Mickaël Delaunay.

Contacté par VICE, Mickaël Delaunay nie lui aussi faire partie d’Atalante. « Je fais de la reconstitution historique de toutes époques depuis 10 ans avec Vinland. Pour le reste, je ne sais pas pourquoi de telles accusations. » Il a depuis fermé son compte Facebook.

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Le slogan d'Atalante Québec sur la page couverture du profil Facebook de Mickaël Delaunay.

Docteur en sociologie et en criminologie, Ryan Scrivens mène présentement des études postdoctorales à l’Université Concordia au sujet de l’extrême droite au pays. Il s’inquiète de voir des gens associés à Atalante Québec dans les écoles primaires et secondaires.

« On parle ici d’un groupe extrémiste avec la même approche que l’alt-right américaine, à travers une rhétorique plus douce pour être plus attrayante auprès du public, dit-il. Voir ces gens dans des écoles et parmi le public, c’est effrayant. Ils essaient de se réinventer pour être plus acceptables. »

Pourtant, Vinland n'invente rien en mariant extrême droite et culte viking. Le parti nazi lui-même a puisé dans cette imagerie, dans laquelle il voyait un idéal de pureté blanche. Depuis la fin des années 90, les groupes néonazis et néofascistes se sont aussi réapproprié l’odinisme, en référence à Odin, la principale divinité de cette religion nordique.

« C’est beaucoup plus subtil pour eux d’utiliser ces images que d’afficher un swastika ou le logo SS, dit-il. Ils ne veulent pas se faire infiltrer par les autorités et attirer l’attention ou se faire attaquer dans la rue par les antiracistes. Mais ils veulent quand même montrer leur soutien à la cause. »

Soldiers of Odin, un groupe fondé en Finlande en 2015 par l’ancien skinhead néonazi Mika Ranta, tire son nom du dieu de la mort et de la guerre dans la mythologie nordique. La formation, qui a comme logo un Viking arborant un casque cornu, a quelques dizaines de membres au Québec qui participent aux activités d’Atalante. The Northern Guard, un autre groupe ultranationaliste anti-immigration créé au Québec l'an dernier, a lui aussi des couleurs qui s'inspirent de l'univers viking.

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Les logos des Soldiers of Odin et de Northern Guard.

Les runes, un alphabet associé à l'écriture de langues germaniques deux fois millénaire, utilisées notamment par les peuples scandinaves, sont aussi instrumentalisées par les groupes d’extrême droite. Le mysticisme nazi a lui-même amplement puisé dans l’alphabet runique. Par exemple, le symbole des SS est tiré des runes. En 2016, le National Socialist Movement, la plus importante formation néonazie des États-Unis, abandonne d’ailleurs la croix gammée pour utiliser la rune d'Odal.

L’univers viking symbolise la pureté d’une race blanche et un idéal combatif pour les groupes d’extrême droite, selon Ryan Scrivens. « Ils croient que les Vikings étaient des gens qui se protégeaient de l’infestation des autres cultures, dit-il. Ils les voient comme des guerriers et de grands personnages, blancs et mâles, prêts à aller en guerre pour défendre leur clan. »

Une vision erronée selon le chercheur. « Les descendants de ces peuples sont aujourd’hui en colère devant cette appropriation par les nationalistes blancs racistes, dit-il. Les Vikings ne croyaient pas à une race blanche pure. Ils étaient eux-mêmes une société multiculturelle. »

Simon Coutu est sur Twitter.

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