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Santé

« Le pesticide de synthèse le plus utilisé au monde » jugé cancérigène

Le glyphosate est contenu dans le désherbant Roundup, reconnu cancérigène par un jury américain.

par Marie Boule
22 mars 2019, 9:18pm

Photo La Presse canadienne 

Le désherbant Roundup de Monsanto a contribué au cancer d’Edwin Hardeman, a estimé mardi dernier un jury américain.

Edwin Hardeman, septuagénaire qui habite dans le comté de Sonoma au nord de San Francisco affirme avoir utilisé abondamment du Roundup pour désherber sa propriété depuis les années 80 jusqu'en 2012, selon ses avocats. Il a porté plainte contre Monsanto au début de 2016, un an après qu’on lui a diagnostiqué un lymphome non hodgkinien.

À la demande du groupe Bayer, qui a racheté Monsanto en 2018, les débats du procès sont organisés en deux phases : l’une dite « scientifique » consacrée à la responsabilité du produit Roundup dans la maladie d’Edwin Hardeman, et l’autre consacrée à la potentielle responsabilité du groupe. La deuxième phase du procès a commencé ce mercredi et s’attachera à répondre aux questions suivantes : Monsanto connaissait-il les risques? Les a-t-il cachés? Si oui, quels sont les dommages et intérêts qu’il doit payer?

En août 2018, le groupe avait déjà été condamné, dans une décision historique, à verser 289 millions de dollars à un jardinier atteint d'un cancer. La compagnie a fait appel du jugement.

Stéphane Foucart, journaliste pour Le Monde, spécialiste des questions de science et d’environnement, enquête depuis quatre ans sur le sujet. En 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), une agence de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé le glyphosate comme génotoxique (qui endommage l’ADN) : il est cancérogène pour les animaux de laboratoire, et « probablement cancérogène » pour l’homme.

« Quand on regarde les études publiées dans la littérature scientifique, que ce soit sur le glyphosate, le Roundup, ou même l’AMPA – un résidu du glyphosate que l’on retrouve fréquemment dans l’environnement – à peu près 70 % d'entre elles montrent des effets génotoxiques du glyphosate, explique Stéphane Foucart en entrevue avec VICE. Et quand on regarde les études réglementaires, qui sont confidentielles, conduites par les industriels, et qui sont fournies aux agences de sécurité sanitaire comme Santé Canada, 99 % d’entre elles ne trouvent pas d’effet génotoxique. »

« Il y a un sans doute un problème avec ces tests réglementaires auxquels on n’a pas accès, poursuit le journaliste. On ne voit pas pourquoi ils ne trouvent pas d’effets génotoxiques, alors que la grande majorité des scientifiques qui cherchent de tels effets en trouvent. »

« Ce sont des études conduites par les industriels sur leur propre produit. Sans être scientifique, on sent bien qu’il y a là un problème, explique Stéphane Foucart. Si les régulés sont aussi les évaluateurs de leur produit, il y a quand même un conflit d'intérêts institutionnel derrière tout cela, qu’il va falloir régler un jour. Il y a quelques semaines, la cour de justice de l’Union européenne a décidé que les industriels devaient rendre publiques les données de leurs tests réglementaires, donc on va avoir accès à tout ça en Europe. »

Le glyphosate, on pourrait donc s’en passer. « On a fait de l'agriculture des milliers d’années sans glyphosate, les agriculteurs bios font de l’agriculture sans glyphosate, et certains agriculteurs conventionnels font de la culture sans glyphosate », rappelle Stéphane Foucart. Mais il est peu probable que l’on puisse remplacer le glyphosate par un produit équivalent, croit le journaliste. « Le glyphosate, malgré tous les défauts qu’il a, est probablement aujourd’hui sur le marché l’herbicide qui est le moins problématique, explique-t-il. Il y a des molécules qui sont bien plus problématiques que le glyphosate. Par exemple, le chlorpyriphos ou l’atrazine sont beaucoup plus dangereux, c’est certain, tous les experts sont d’accord à ce sujet. Mais on parle beaucoup du glyphosate parce qu’on en utilise énormément. C’est le pesticide de synthèse le plus utilisé au monde. On en utilise 900 000 tonnes par an à l’échelle mondiale. C’est absolument gigantesque. Simplement en Argentine, on en utilise 250 000 tonnes par an. »

Pour Stéphane Foucart, la question n’est pas scientifique mais politique : « Est-ce qu’on accepte de mettre dans l’environnement de grandes quantités d’un produit qui est peut-être cancérogène? »

La maladie la plus visée lorsque l’on parle d’exposition au glyphosate est un ensemble de cancers du système lymphatique, appelé « lymphomes non hodgkiniens ». Dewayne Jonson, le jardinier qui a remporté son procès en août 2018 en souffre, tout comme Edwin Hardeman, dont le procès se déroule cette semaine.

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Et l'incidence des lymphomes non hodgkiniens augmente partout dans le monde, affirme Stéphane Foucart : « C’est en augmentation de manière assez marquée, et mécaniquement, beaucoup d’autres personnes risquent d’attaquer Monsanto ou Bayer en justice, parce que d'une part de plus en plus de gens souffrent de ces maladies et que d'autre part un grand nombre de gens manipulent ces produits au quotidien. »

En janvier, Santé Canada a maintenu sa décision d’approuver le glyphosate, soutenant que les pesticides qui contiennent du glyphosate sont sans danger pour la santé.

Marie Boule est sur Twitter.