drogues

Grandeur et décadence de la « mitsubishi rouge », la pilule qui a terrifié l’Australie

Dans les années 1990, les gens se l'arrachaient. Au début des années 2000, elle était devenue l’ennemi public numéro 1.

par Sam Nichols; traduit par Stephen Sanchez
14 mai 2019, 8:49pm

Image de Ben Thomson

Cet article de VICE Australie a été traduit par VICE France.

Kristie* se souvient de la première fois qu’elle a pris une « mitsubishi rouge » comme si c’était hier, mais elle a du mal à expliquer l’expérience qu’elle a vécue : « Comment expliquer ça ? C'était comme un câlin, chaud et enveloppant. C’était un peu comme si ton meilleur ami, que tu n’as pas vu depuis des années, venait de refaire surface. Ça donnait le sentiment que tu pouvais t’ouvrir au monde entier et que n'importe qui était ton meilleur ami. »

En 1997, Kristie avait 22 ans, et un week-end, elle est partie en rave avec des amis – ils faisaient cela assez souvent – vers Altona, dans la banlieue de Melbourne. Mais ce soir-là, Kristie s’est retrouvée à discuter avec le tgars qui organisait l’événement, et l’instant d’après, elle avait une mitsubishi rouge dans la main. Elle n’en a pris que la moitié, avant de partir danser pendant des heures, un sourire collé sur le visage. « La musique pénétrait jusqu’à mon âme », raconte-t-elle.

Au cours des quelques années suivantes, les fêtes auxquelles Kristie participait étaient parfois agrémentées d’autres mitsubishi rouges, mais aussi des vertes et des blanches, acquises spécifiquement auprès de dealers qui vendaient des pilules marquées du logo de Mitsubishi. « Tu savais que tu allais passer un super moment, et l’excitation provoquée par le fait de le savoir était presque aussi bonne que la montée provoquée par la mitsubishi », explique-elle, plongée dans ses souvenirs.

Mais l’enthousiasme de Kristie pour les mitsubishis n’était pas une exception. À cette époque, vers la fin des années 1990, le logo Mitsubishi était en train de devenir culte à travers le monde, parce qu’il promettait un trip puissant et propre. Mais ce qui est intéressant, c’est que, en Australie, sept ans après la première rencontre de Kristie avec la mitsubishi rouge, cette pillule est devenue tristement célèbre et a fait l’objet d’accusations selon lesquelles elle serait à l’origine de multiples overdoses.

Cette transition s’est produite à cause de la combinaison d’une légende urbaine et de reportages imprécis réalisés par les médias, ainsi que d’une approche sévère et répressive de la question de la drogue par les gouvernements de différents États du pays. Aujourd’hui, nous pouvons analyser la grandeur et la décadence de la mitsubishi rouge comme une étude de cas sur la façon dont la désinformation médiatique et gouvernementale peut rendre une drogue récréative bien plus dangereuse qu'elle ne l'est.

Comment tout a commencé

On ne sait pas quel laboratoire clandestin a commencé à fabriquer des pilules en y apposant le logo de Mitsubishi, ni où il se trouve, mais de nombreuses théories entourent l’arrivée des premières pilules mitsubishi sur le territoire australien. L’une d’elles dit que Carl Williams, célèbre assassin et trafiquant de drogue australien, en aurait été le premier importateur à grande échelle, avant de fabriquer lui-même des copies de moindre qualité pour surfer sur le statut culte desdites pillules. Mais un ancien raveur nous a dit qu’il les avait vues pour la première fois aux alentours de 1993, avant que leur qualité ne commence à baisser à peu près en 1996, soit avant les grandes heures de la carrière criminelle de Williams. Une autre théorie dit que Tony Mokbel aurait tout organisé en Australie, et que c’est lui qui aurait exporté les comprimés dans le monde entier. Mais, encore une fois, il est impossible de le savoir.

Ce qu’on sait, en revanche, c’est qu’à une époque où la plupart des gens n’avaient pas d’accès à Internet, le logo Mitsubishi est devenu culte sous l’effet du bouche-à-oreille. Vers 1998, ce logo était devenu synonyme du club GateCrasher, à Sheffield en Grande-Bretagne. « Les mitsubishis étaient si appréciées que certains kids du GateCrasher se sont fait tatouer le logo ou se le dessinaient à la tondeuse dans les cheveux », nous raconte Simon Reynolds, journaliste britannique et auteur de Generation Ecstasy: Into the World of Techno and Rave Culture.

D’après lui, c’est le trip propre et fiable des mitsubishis qui les a rendues célèbres, « après une longue période où les pilules étaient coupées à toutes sortes de merdes. »

Le logo a donc été considéré comme un gage de qualité, à une époque où les kits de test étaient difficiles à trouver. En fait, le design individuel du cacheton était le seul moyen pour le consommateur de « savoir » ce qu’il achetait. Et, comme l’a montré une étude menée sur deux ans, les consommateurs du monde entier se fient au design de la pilule pour en connaître la qualité.

Puis, en 2004, les qualités que l’on associait au logo Mitsubishi ont changé. Ce qui était vu, jusque-là, comme le signe distinctif d’un produit relativement pur et sûr est devenu le symbole des craintes de toute la population, conséquence de réactions d’une partie mal informée des médias.

L’email

En septembre 2004, deux hommes entraient au Service des urgences de l’hôpital St Vincent, à Sydney. L’un d’eux se sentait très mal, sa température tournait autour de 40 – 41 degrés. Lorsque le personnel médical les a questionnés, les deux hommes ont reconnu avoir pris « des cachetons d’ecstasy rouges, avec le logo Mitsubishi. » Selon un article paru dans le Sydney Morning Herald et citant Gordian Fulde, alors directeur des Urgences, les symptômes suggéraient que les cachets contenaient de la paraméthoxyamphétamine (PMA), un stimulant proche de la MDMA, mais plus toxique à des doses plus faibles.

C’est là que ça devient intéressant. Quelques jours plus tard, un email anonyme est devenu viral au sein de la communauté LGBTQ de Sydney. Celui-ci disait qu’un test de spectrométrie de masse réalisé à l’hôpital avait révélé que les mitsubishi rouges étaient dix fois plus fortes que la plupart des autres pilules, et informait également que l’un des deux hommes était mort.

Une semaine après l’arrivée à l’hôpital de ces deux hommes, la célèbre salle de réception queer Sleaze Ball, désormais fermée, attendait environ 14 000 personnes. Craignant pour la sécurité de ces milliers de personnes, le Conseil de sécurité de Nouvelle-Galles du Sud (ACON dans son acronyme anglais) publiait une déclaration de mise en garde au sujet des mitsubishis rouges et de leur possible mélange avec du PMA.

« Les messages de l’ACON destinés à limiter les dégâts à la veille de cet événement au Sleaze, en 2004, se concentraient sur la crystal meth et le GHB, mais l’apparition de cette drogue relativement nouvelle nous inquiète au plus haut point. Nous appelons chacun à la plus grande prudence, » écrivait Stevie Clayton, alors PDG de l’ACON.

On peut imaginer qu’à cet instant, Stevie Clayton pensait faire ce qu’il y avait de plus prudent, mais certaines personnes remettaient en cause l’authenticité du mail sur lequel s’appuyait Stevie pour émettre ces mises en garde. Paul Dillon, fondateur et directeur de l’Institut de recherche et de formation sur l’alcool et les drogues en Australie (DARTA) était l’une de ces personnes. « J’ai toujours voulu écrire un papier à ce sujet, parce que c’était un exemple parfait de l’association entre légende urbaine et consommation de stupéfiant », explique-t-il à VICE.

Paul se souvient que son premier réflexe a été d’essayer d’avoir des preuves de la présence de PMA dans ces cachets. Il a appelé les Urgences de l’hôpital St Vincent, où il a appris que personne n’était mort après avoir consommé des cachets marqués du logo Mitsubishi, et qu’il n’y avait pas eu de rapport pathologique confirmant la présence de PMA.

« Je pense que quelqu’un a dû faire une petite recherche sur Google, et s’est dit : "Oh mon Dieu, ce poison, c’est terrible. Il faut alerter tout le monde" », raconte-t-il. Et c’est peut-être de là qu’est née toute la campagne de peur qui a suivi. Non pas d’un accident mortel et du test qui a suivi, mais d’une pure spéculation.

La mort rouge

Quinze jours après la première alerte au PMA, douze personnes avaient été victimes d’overdose à Sydney et Adelaïde, dont une jeune fille de 19 ans originaire de Sydney, qui y avait finalement laissé sa vie. Et toutes ces overdoses étaient mises sur le compte de la mitsubishi rouge. Les journaux, la radio et Internet ont soudain décidé de parler de cette histoire. Et du fait de ce mail anonyme et apparemment mensonger, la plupart des médias accusaient la mitsubishi rouge. Certains allant jusqu’à appeler cette recrudescence d’accidents liés à la consommation de drogue la « Mort Rouge ».

Le lien entre les overdoses, le PMA et les mitsubishi rouges n’était pas prouvé, et cela énervait de nombreuses personnes parmi lesquelles le docteur David Caldicott, consultant en médecine d’urgence et maître de conférence en médecine clinique à la faculté de Santé et Médecine de l’Université nationale australienne. « Ce lien avait été officialisé par les médias, ainsi que par l’application de la loi. Mais à partir de ce que l’on pouvait vérifier à l’époque, je ne me souviens pas avoir établi un lien entre la mitsubishi rouge et le PMA. »

Ainsi, sans la moindre preuve scientifique, les médias et la police ont créé un faux sentiment de sécurité. Les consommateurs pensaient qu’il suffisait d’éviter les mitsubishi rouges pour éviter les problèmes, alors qu’il n’en était rien.

La leçon

Vers la fin de notre entretien, le docteur Caldicott a mentionné que, lorsqu’il travaillait au sein de l’hôpital Lyell McEwin, dans le Nord d’Adelaïde, une mitsubishi rouge avait été testée et était positive au méthylhexanamine, un stimulant et complément alimentaire. « Ainsi, on trouvait des mitsubishi rouges un peu partout, mais leur contenu n’était pas toujours le même. »

Finalement, les mitsubishi rouges ont peu à peu disparu, et même les ecstasy en général sont de plus en plus rares. Aujourd’hui, les blocs de MDMA couleur crème dans des capsules de gélatine ou des petits sacs plastique sont le nouveau must. Mais la véritable morale de cette histoire est que certains produits ou certaines drogues ne sont pas toujours préparées de la même manière, avec les mêmes ingrédients.

N’importe quel type ayant accès à une presse à pilules peut fabriquer des ecstasy, et il peut faire ce qu’il veut en ce qui concerne la couleur et le logo. Ce qui veut dire qu’une couleur ou un logo, ou une combinaison couleur-logo n’indiquent pas une origine. En fait, si tel dessin devient populaire, les producteurs du monde entier vont créer leur propre copie pour faire du blé en profiter du sentiment de « sécurité » créé par la nouvelle hype. Mais tant que les festivaliers et autres consommateurs n’auront pas accès à des moyens légaux de tester les drogues, les ingrédients de chaque cachet resteront mystérieux.

L’autre idée communément admise au sujet des cachets comme l’ecstasy, c’est qu’il y a des « bonnes fournées », et des « mauvaises fournées ». Mais, là encore, c’est absolument faux. Et les avertissements moraux paniqués comme ceux qui ont eu lieu lors de l’affaire des mitsubishi rouges ou, plus récemment, des « pilules oranges », tendent à perpétuer cette dualité trompeuse.

Et on se retrouve, par conséquent, pris dans le même schéma narratif qui laisse bien trop souvent de côté des détails importants comme le contenu exact du cacheton ou la quantité qui a été prise.

En fin de compte, taire certaines informations, communiquer de fausses données ou empêcher les gens d’obtenir les informations qu’ils souhaitent sont autant de pratiques dangereuses. Parce que les gens consommeront toujours des drogues, quoi qu’il arrive. Toujours. Et puisque les gens vont continuer de consommer ces drogues, une information précise et spécifique à chaque produit est le seul filet de sécurité que peut offrir notre société.

Sam est sur Twitter

*Le nom a été changé.