Publicité
opinions

La fois où j’ai payé 350 $ pour être choriste sur l’album d’Annie Villeneuve

C’était pour un cover de Foreigner en plus. J’ai moi-même fait une campagne de sociofinancement pour me payer cette chance inouïe.

par Ariane Zita
10 avril 2017, 6:30pm

En novembre dernier, j'ai surfé sur le plus gros buzz médiatique de ma carrière en répondant à Annie Villeneuve et à sa campagne de sociofinancement visant à l'aider à réaliser son rêve de ramasser 50 000$ pour aller enregistrer un album à Nashville. En effet, quand j'ai su qu'elle invitait ses fans à lui donner 350 $ pour s'acheter la chance de chanter sur son album, je me suis dit que, bien que j'étais cassée et que j'avais de la misère à payer mon loyer en pratiquant mon métier de chanteuse, je ne pouvais pas passer à côté de cette occasion inusitée de payer pour venir chanter sur l'album d'une vraie vedette.

J'ai pu ramasser plus de 350 $ en moins de 24 h en montant ma propre campagne de sociofinancement, suite à quoi je me suis empressée de payer Annie. J'ai reçu par la suite un courtois courriel de remerciement qui m'annonçait mot pour mot et avec beaucoup d'excitation que « c'était mon moment d'immortaliser ma voix sur un album! » On m'annonce aussi que je suis automatiquement admissible au tirage pour gagner la chance d'accompagner Annie à l'ADISQ. Wow...

Le temps passe. Janvier 2017, je reçois un autre courriel qui semble avoir été rédigé par un robot.

L'expéditeur : AV Productions. L'objet : « Et si on chantait? »

On me demande de joindre une vidéo ou un MP3 de moi qui chante, en précisant qu'il « n'existe pas de bonnes ou de mauvaises voix, que c'est simplement pour bien répartir les équipes ». Ah bon, comme ça, ça n'existe pas une mauvaise voix? Moi qui pensais que Star Académie était un concours de chant... Nevermind.

Je joue la carte baveuse et je lui envoie une toune qui montre mes skills, optant pour le vidéoclip officiel d'une toune que j'ai coécrite avec Hugo Mudie pour le générique d'un film avec Roy Dupuis.

Ensuite, AV Productions nous annonce candidement que nous — les 20 choristes ayant payé 350 $ pour le privilège — déposerons nos judicieuses harmonies sur un cover de la célèbre chanson I Want To Know What Love Is . On nous demande aussi de nous présenter seuls en studio. D'un coup qu'un participant aurait envie d'emmener un stalker de vedette qui n'avait pas 350 $ à débourser.

Au moment où je reçois cette invitation, je suis enceinte de trois mois et je souffre d'un problème de santé assez rare qui fait que mes nausées sont tellement bad que ma santé et celle de mon bébé peuvent être compromises, donc je ne me déplace pratiquement jamais seule. J'écris donc au robot d'Annie pour lui demander si exceptionnellement et pour des raisons de santé, je peux venir accompagnée par mon gérant. Pas de réponse.

Deux semaines après avoir reçu l'invitation, je reçois un appel d'un numéro masqué. Habituellement, je ne réponds pas à ce genre de numéro, mais là, un petit quelque chose me disait que ça allait être spécial.

– Allô Ariane, est-ce que c'est un bon moment pour te parler?

– Ça dépend... c'est qui?

– C'est Annie. Annie Villeneuve.

Malaise.

– Je ne comprends pas tes intentions envers moi, me dit-elle d'une voix confuse. Je n'ai pas de problème à t'accommoder, mais je veux savoir ce que tu recherches vraiment à travers cette expérience.

Elle me dit qu'elle a vu ma vidéo et qu'elle ne sait pas trop si je suis sérieuse, si c'est vraiment mon rêve. Ou si je me moque d'elle.

Je suis sur le cul. Je pensais que ma démarche était assez explicite. Que c'était clair que je ne suis pas contre le sociofinancement. Ce n'est pas tout le monde qui a accès à des subventions ou à un fonds de commerce, et c'est pour ça que ça existe. C'est douteux d'y avoir recours quand on est déjà connue, riche et backée par Québecor, mais à la base, ce n'était pas mon plus gros problème avec sa démarche. Mon vrai dégoût, il venait des récompenses qu'elle offrait.

Payer 350 $ pour « la chance » de la rejoindre en studio pour taper un cover de Foreigner. Ou le fameux 500 $ qu'on pouvait débourser pour avoir « la chance » de faire sa première partie à son lancement. Je ne pense même pas avoir été moi-même déjà payée aussi cher pour faire la première partie de quelqu'un. Les subtilités de ma démarche lui avaient complètement échappées, tout comme elles ont échappé à cette gentille madame de Brossard qui m'a traitée de sans talent, de jalouse et de #TruieDesMontagnes sur Facebook.

Ça devient trop pour moi. Comment lui dire tout ça, au téléphone, entre une soupe Lipton et un vomissement prépartum? Je prétexte que je suis au volant et, même si elle n'a pas l'air de me croire, elle accepte de me rappeler le lendemain matin.

Tout de suite, je me mets à la rédaction d'un courriel long et très poli à travers les lignes duquel je lui explique, cette fois-ci sans sarcasme, afin de mettre toutes les chances de mon bord, les raisons de ma démarche. Je lui dis que même si je ne suis pas aussi connue qu'elle et que j'ai refusé les nombreuses invitations aux auditions privées de La Voix, être chanteuse, c'est ma job à moi aussi . Que même si notre province est riche en jeunes talents offrant aux consommateurs une palette diversifiée de musique de grande qualité, les ondes radiophoniques et la véritable visibilité médiatique menant au succès sont pratiquement monopolisées par les ex-participants des émissions de téléréalité musicale.

Je lui dis que de faire croire aux gens que de venir chanter sur son album est une chance inouïe qui mérite qu'on dépense des centaines de dollars, alors que la plupart des personnes dont c'est le métier ont de la misère à payer leur épicerie avec leurs cachets, ce n'est sûrement pas son meilleur move à vie. Que c'est chien non seulement pour moi, pour mes consœurs et mes confrères, mais aussi pour ces gens qui sont réellement emballés par l'idée de débourser autant d'argent pour venir chanter dans une chorale autotunée le temps de remâcher une vieille toune de Foreigner.

Que ces moves-là perpétuent le mythe qu'il y a presque juste les vedettes de Québecor qui sont de vrais artistes et que les autres sont des gratteux de guitare pour qui jouer de la musique est un privilège et un loisir. Que c'est pour ça que souvent, on me propose de venir faire un show à 800 km de chez moi en retour d'aucun cachet, insistant sur le fait que c'est « bon pour la visibilité ». Non, faire un show gratis un lundi dans une taverne à New Richmond ne me rendra jamais riche.

Que c'est pour ça que même mes amis talentueux de 36 ans qui sortent régulièrement des albums depuis 17 ans sont encore considérés comme des artistes « émergents ».

Que je suis enceinte et que j'ai 200 $ dans mon compte de banque parce que j'ai lâché par principe et pour des raisons de sécurité ma job de compositeure dans une boîte de production quand ils ont décidé de ne pas renvoyer un des directeurs qui avait fait l'objet de plusieurs plaintes graves concernant son comportement envers ses collègues féminines. Et que depuis ce temps, les contrats se faisaient rares. Un classique de bon goût, quoi.

Et que finalement, maintenant qu'elle savait tout, par souci de transparence, par respect, je n'allais pas venir chanter sur son album parce que non, je n'en avais pas réellement envie. Que j'étais plutôt insultée et attristée par son processus et que j'espérais que cette fois-ci, elle comprendrait.

Ce soir-là, je me suis couchée satisfaite de la réponse que je lui ai envoyée. Le lendemain à mon réveil, j'avais un courriel de AV Productions. Avec un petit mot d'excuse pour le délai, parce qu'Annie était à Salut, Bonjour!. Du name dropping de Salut, Bonjour!, pourquoi pas?

En gros, elle gardait le 350 $, elle me remerciait pour ma franchise et m'avouait que ma démarche l'avait beaucoup blessée. Elle me souhaitait aussi un accouchement « en douceur ».

Ses derniers mots : « Bonne chance ».

Eh bien, bonne chance à toi aussi, Annie.

Bonne chance aussi à mes consœurs et mes confrères qui, comme moi, se fendent le cul par amour pour leur métier. Et à mes généreux contribuables : stay tuned. Je trouverai bien un moyen de vous rendre la monnaie de votre pièce. Faites-moi confiance.