J’ai été pris à La Voix, mais j’ai eu la chienne

Je me suis dit qu'avec « Always On My Mind » de Willie Nelson, j'allais peut-être extirper une larme à Stéphane Laporte.

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06 janvier 2017, 12:00pm

Depuis toujours, j'ai une aversion totale envers les concours de chansons, de chanteurs, de musique. Autant les Francouvertes, Granby et autres inutilités que ceux télévisés, comme Star Académie et maintenant La Voix. Je vais même jusqu'à dire que c'est dangereux. C'est dangereux pour les créateurs et surtout pour ceux qui aspirent à l'être.

Comme si la façon de s'y prendre était d'être pareil comme les autres, de chanter pareil comme les autres, de se faire habiller par une habilleuse avec du linge de chez Simons pareil comme les autres. Comme si dire que ton frère est mort quand tu avais 12 ans devant une caméra faisait de toi un « artiste torturé qui chante avec ses tripes ». Comme si chanter les mêmes crisses de tounes qui passent à CHOM, CKOI et NRJ ajoutait de quoi d'important dans la vie des gens.

Mais c'est surtout dangereux pour ce public qui se voit transformé en experts de karaoké pour juger des cousins et cousines aussi ordinaires les uns que les autres en écoutant des « vedettes » du showbiz dire des conneries comme : « Wow, c'est la meilleure version de Let It Be que j'ai jamais entendue! »

Ce n'est pas vrai. Julie-Annouk, la chanteuse, le sait; ses parents le savent; tout le monde le sait. Mais le public, pas vraiment. Dans la tête des téléspectateurs, c'est une « performance extraordinaire ». Ensuite, cette marde-là joue à la radio, les gens achètent le disque à la pharmacie, et le cycle infernal des CD «  70's de Sylvain Cossette » continue à jamais. Les subventions l'assurent.

Au Québec, si tu t'y mets un peu et que tu as du talent, de l'originalité, un sens du showbiz, du guts et de la vision, tu peux vivre de la musique assez facilement. Avec les droits d'auteurs (mais pour ça faut écrire ses chansons, Julie-Annouk), les shows, la marchandise (et pour ça, il faut avoir une identité Julie-Annouk) et les autres façons légales ou pas de faire de l'argent en tant qu'artiste. Peut être pas beaucoup, mais personne n'a besoin de beaucoup d'argent. (Il n'y en a pas dans la vente de disques, par contre. Mais ça, ça n'a jamais été le cas, alors lâchez-moi avec cette vieille rengaine de « la fin du CD qui tue les artistes ».)

Bon, vous avez compris : j'haïs ça raide, les concours de chanson. Mais j'y ai presque participé. Presque.

C'est que j'ai été invité à une audition pour La Voix. Moi, « vieux » chanteur punk. Pourquoi? I don't know.

Vous pensiez sûrement qu'il fallait se présenter à 6 h du matin et entendre 762 Julie-Annouks et 503 Joshs-descendus-de-Sudbury faire des vocalises non-stop su'l bord d'un mur d'hôtel pendant 14 heures avant de pouvoir chanter pour Stéphane Laporte. Ben non. J'imagine qu'y en a pour qui ça se passe comme ça, mais pas pour moi.

Tout commence avec un courriel d'une fille avec qui j'allais au cégep. Elle est recherchiste ou quelque chose du genre, et elle doit trouver des chanteurs et chanteuses plus « alternatifs » pour donner un nouveau visage à La Voix. Elle voudrait que je participe.

Au début, je ne réponds pas. C'est quand même dangereux de faire croire au monde que tu fais La Voix pour vrai. Est-ce que je pourrais dire à mes amis que je niaise ou ben je vais faire de la prison? Est-ce que 7 jours va fouiller dans mon passé et trouver la photo de moi qui se crosse que j'ai déjà envoyée à ma blonde et publier ça avec la légende « Pas si gros que ça, son ego, finalement! »? Ça fait peur pareil. Comme niaiser le monde au téléphone. Tu sais jamais qui va trouver ton adresse et venir te fesser la tête contre la porte patio.

En plus, si je passe avec brio cette première mise en scène, je devrai signer un contrat de disque, de gérance et de booking avec Productions J. Un avocat de la boîte de Julie Snyder m'assure que si je ne continue pas, il vont probablement me libérer du contrat, car « ils libèrent la plupart des candidats ».

Probablement... La plupart

Ça veut donc dire que quand Julie-Annouk se pointe à l'hôtel et qu'elle chante Je suis malade pareil comme tout le monde, comme elle le devrait, et qu'on la trouve bonne, pour continuer, elle doit signer un contrat de disque (qu'elle ne comprend sûrement pas), de gérance (même chose) et de booking (même chose) avant même d'avoir fait un seul show. Ensuite, mettons que les gens l'aiment, Julie-Annouk, mais qu'elle se fait sortir à la toute fin pis qu'un Edouardo de ce monde veut la signer pour qu'elle fasse un album de covers de Marie-Chantal Toupin. À moins d'être dans la « plupart qui sont libérés de leur contrat », elle ne peut pas. Triste Julie-Annouk.

Je décide de foncer quand même. Ça va être drôle et je vais écrire un texte pour raconter mon expérience. Si je passe la première étape, je déciderai de ce que je fais.

J'ai quand même un malin plaisir à imaginer mes « fans » et « amis », avec leurs barbes et leurs coats en jeans coupés, tous stallés en 2003, se dirent que je suis allé trop loin, que je suis vraiment un sellout. Un osti de vendu.

Au début de ma « carrière », je voulais provoquer les vieux, les gens « ordinaires », les banlieusards, mais c'est devenu trop facile avec le temps. Aujourd'hui, j'aime mieux provoquer et mélanger les punks, ceux qui tripent sur la scène locale, alternative. Les miens. Ceux qui, comme beaucoup d'autres, sont prévisibles.

J'allais donc troller La Voix, mais aussi les punks. Un sacré 2 pour 1.

L'audition

J'ai demandé à une amie dont je gère la carrière de m'accompagner au piano pour les auditions. Parce qu'elle est drôle, talentueuse et qu'elle va catcher la joke. Ariane Zita était donc ma pianiste.

J'ai pensé à plein de tounes à faire, mais je me suis dit que, comme j'avais déjà fait pleurer Normand Brathwaite à Belle et Bum avec Always On My Mind de Willie Nelson, j'allais peut-être extirper une larme à Stéphane Laporte aussi. C'est une crisse de bonne toune, et je pense que j'en fais une version ben correcte, sûrement dans le top 500 des versions de cette toune-là, mettons. Quand même pas si mal, le top 500.  

Quand on arrive à l'hôtel où ça se passe, je me demande si le dude que j'étais à l'époque me trouverait drôle ou cave. J'opte pour cave.  Il trouvait toute cave, ce cave-là.

Après l'inscription, on monte dans une salle où je dois m'asseoir à un ordi avec d'autres Julies et Steves pour répondre à un questionnaire trop long. Ça me fait penser un peu aux entrevues que je fais avec des sites web punk de pauvres.

– Quand as-tu commencé à jouer de la musique?

– À 17 ans, mais je joue pas de muze, je chante juste.

– Quel festival au Québec as-tu déjà joué?

– Pas mal toutes là.

– Combien d'albums de musique originale as-tu faits?

– 34.

– Combien de spectacles as-tu faits en tant que chanteur principal?

– J'sais pas trop, 1500, genre.

– Qui est ta chanteuse québécoise préférée?

– Ariane Zita.

– Qui est ta plus grande inspiration?

– Ron Hextall.

Etc., etc.

Dans ce questionnaire, j'ai décidé de ne pas jouer à l'épais qui dit qu'il aime Marc Dupré. J'ai été semi-honnête.

Il fallait aussi prendre une photo. J'avais quand même fait exprès pour porter un crisse de gros chapeau et des lunettes de soleil. Sinon, j'étais en t-shirt (de Subhumans pareil), coat en jeans pas de manches et short. La fille nerveuse de prendre ma photo m'a demandé d'enlever mon chapeau et mes lunettes, et j'ai dit non. Elle n'a pas osé me dire qu'on voyait fuck all de ma face sur la photo et m'a laissé partir vers la fabuleuse salle d'attente.

Ensuite, c'était la salle d'attente. C'était exactement ce que j'imaginais. Des filles nerveuses avec leurs amis, mère, sœurs. Des dudes qui se pensent bons qui font des vocalises de marde, pis qui se gun des petits bouts d' I Believe I Can Fly sans aucune once d'humour. Ariane est allée pisser, pis il y avait une doune qui se clanchait un petit Jalbert ben relaxe dans le stall d'à côté.

J'étais pas supposé attendre, mais j'ai attendu peut-être 20 minutes. Quand même respectable. On m'a ensuite expliqué la méthode pour entrer dans la salle avant de jouer, que j'ai à peine retenue :

« Quand la porte va ouvrir, suis la ligne blanche et passe à droite de l'autre concurrent sans le regarder, c'est très important que tu le croises exactement quand la ligne tourne… bla, bla, bla. »

Coudonc, crisse, j'men vais-tu rencontrer le dalaï-lama?

Je monte sur scène. Il faisait fucking noir.  On ne voyait presque pas Stéphane Laporte ni la chorégraphe cougar. J'ai tout de même remarqué que Stéphane avait une calotte du CH et j'ai pensé à ma mère qui m'envoie parfois des textes de ce bon vieux Stephou quand il parle de hockey, d'enfance, de chats ou d'autres trucs qu'elle sait que j'aime.

– Salut, je m'appelle Hugo, j'ai 35 ans.

– Salut Hugo, tu vas nous chanter quoi?

Always On My Mind.

– Parfait, Hugo.

Je chante. La toune au complet.

Je vois aucun signe de rien dans le noir.

– Merci, Hugo. Donc, toi, tu es chanteur dans la vie?

– Oui, c'est ça.

– Tu as sorti combien d'albums?

– 34, me semble.

– OK, pis pourquoi tu veux faire La Voix?

– Ben, j'suis un peu tanné de mon auditoire, j'aimerais élargir ça et faire connaître mon talent à plus de gens.

– Parfait merci, Hugo.

En sortant, je croise le prochain sur la ligne blanche, je le check dans les yeux et je fuck sa journée.

On me dit alors qu'il y avait un problème avec mon formulaire et que je dois aller dans une autre salle. Dans cette autre salle, il y a juste deux autres chanteurs. Moi pis Ariane, on se dit que ça veut dire qu'on a bien fait ça, parce que juste avant que je passe, le chanteur est sorti et s'est fait dire : « Merci, on va te donner des nouvelles. » On a raison.

On m'emmène dans une salle où je m'assois avec un genre de recherchiste-psychologue. Il me regarde dans les yeux, me pose plein de questions et me fait approfondir celles du questionnaire précédent.

– Est-ce que tu es proche de ton frère?

– Oui.

– Est-ce qu'il te supporte dans tes choix de vie?

– Euh... oui, oui.

– Est-ce que tes parents ont déjà été malades?

– Une couple de grippes, me semble.

– Est-ce que tu as déjà eu des problèmes de consommation?

– Ouin, à un moment donné, j'voulais m'acheter un cidre, mais il était 23 h 03.

– Si tu devais choisir ton coach tout de suite, qui choisirais-tu?

– Euh... Mike Keenan?

– Non, non, je veux dire un coach de La Voix? Moffat, Lapointe, Lapointe ou autre.

– Je dirais Pierre Lapointe.

– Pourquoi pas Éric?

– (Rire involontaire) Euh... j'sais pas, j'aime mieux les goûts de Pierre, je pense.

L'après-audition

Je n'ai pas eu de nouvelles pendant un bout. Je me dis qu'ils ont catché la joke. Qu'ils ont vu des posts que j'avais faits sur Twitter, qu'ils ont lu mon vieux blogue. Mais un matin, je reçois un courriel de cette amie du cégep qui me dit qu'ils avaient adoré ma prestation, que c'était dans les bests et que j'allais avoir des nouvelles bientôt.

Encore une fois, je me suis dit que le temps était contre moi. Un soir, je jammais avec Powernap et j'ai eu l'appel.

«  Salut Hugo, j'ai la bonne nouvelle de t'annoncer que tu as été choisi pour les auditions à l'aveugle de La Voix! »

Shit.

Je n'écoutais plus vraiment. Je sais juste qu'il fallait que je signe neuf contrats (management, disque, éditions, booking, marchandise, etc.), que je choisisse d'avance toutes les tounes que j'allais faire, comme si je me rendais en finale, que j'envoie la liste de mes supporteurs et que je fouille dans mes photos d'enfance pour en envoyer une batch.

J'avais trois, quatre jours pour tout signer pis tout trouver. Après, je devais rencontrer les avocats de la prod et faire un meeting avec ce monsieur qui m'annonçait ma sélection pour jaser de mon enfance, de ma vie, de mes maladies, de mes handicaps, de mes problèmes d'estomac, de la fois où j'ai liché un sac de poudre qui provenait des toilettes de L'Esco, des deux fois que j'ai eu la bactérie mangeuse de chaire et de mes 15 ans de misère dans le sous-sol de l'industrie musicale québécoise.

Mais le lendemain, je partais pour Toronto. J'allais voir les Blue Jays et Chance The Rapper avec mon frère (qui appuie mes choix de vie). Je n'avais pas le temps de checker les contrats. Je n'avais pas le temps d'y penser vraiment. Mais je penchais vers le « crisse non, c'est too much ».

Je suis parti à Toronto, comme si de rien était, en ignorant mes tâches pour La Voix. On m'a appelé. J'ai dit que mon avocat m'avait dit que je ne pouvais pas signer ça. Que j'avais des contrats ailleurs. Que ça allait me mettre dans la marde in the long run.

Il était déçu et il m'a dit que la productrice allait m'appeler. Qu'elle était ben déçue elle aussi.

Elle ne m'a pas appelé.

J'ai pensé aller à la deuxième audition, juste pour voir cette étape-là de mes yeux et de crisser mon camp après, mais je devais signer les contrats avant. J'avais pas le guts. J'étais en train d'écrire un album, sous mon nom, mon premier album solo que j'enregistre en février. J'ai eu la chienne. De la machine, je pense. Et que les punks me traitent de sellout. Non, c'est une joke. Ça, j'aurais aimé ça.