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Dialogue de sourds entre Storm Alliance et contre-manifestants à Lacolle

Si l'atmosphère était tendue aujourd’hui à Saint-Bernard-de-Lacolle entre les ultranationalistes et les contre-manifestants, l’affrontement anticipé n’a pas eu lieu.

par Simon Coutu
01 octobre 2017, 1:31am

Crédit photo | Simon Coutu

Plus de 200 membres du groupe identitaire Storm Alliance (SA) ont manifesté à Saint-Bernard-de-Lacolle « contre les politiques et la tyrannie de Justin Trudeau » samedi après-midi. Même s'il n'y a presque plus de demandeurs d'asile qui cherchent à traverser au poste frontalier, la colère des ultranationalistes est toute aussi vive qu'elle ne l'était cet été.

Ils ont été accueillis par une contre-manifestation antiraciste, encerclée par des dizaines de policiers de l'escouade antiémeute. Les deux groupes n'en sont pas venus aux poings.

Cet été, un campement a été érigé à la frontière pour recevoir des milliers de migrants pour la plupart d'origine haïtienne. Plus de 12 000 demandeurs d'asile ont franchi les lignes canado-américaines depuis le début de l'année. À de nombreuses reprises sur les réseaux sociaux les membres de SA se sont insurgés contre ce qu'ils qualifient à tort d'immigration illégale.

Ironiquement, le campement n'est plus en fonction depuis quelques jours. Mais la manifestation d'aujourd'hui a forcé pour quelques heures la fermeture complète du poste frontalier de Saint-Bernard-de-Lacolle, le plus important au Québec.

« On fait un stunt, m'explique le président de SA, Dave Tregget. C'est un endroit symbolique et très médiatisé. On est là pour dénoncer le gouvernement libéral, mais c'est sûr que ç'a un lien avec l'immigration. »

Vers 10 heures, les membres de Storm Alliance se sont d'abord rassemblés dans le stationnement d'une épicerie IGA, à quelques kilomètres de la frontière. Lorsque Dave Tregget est arrivé de Québec, il a été accueilli en héros. S'il refuse l'étiquette de leader, tout le monde voulait lui serrer la main et se prendre en photo avec lui. La foule scandait « Dave, Dave, Dave » après ses interventions.

Une vingtaine de forts gaillards responsables de la sécurité pour le groupe ont reçu des foulards blancs aux couleurs du groupe identitaire. Tregget les a pris à part pour leur donner ses consignes.

« On est là pour soutenir le travail des policiers. Le mot d'ordre est de ne toucher à personne. Mais on va se défendre si les antifas nous attaquent. On veut les démasquer. On a des gens ici qui vont documenter les contre-manifestants et on va remettre l'information aux policiers. »

« Comme dans l'armée, on ne laisse personne derrière », a ajouté Steve Lafrenière, un membre de SA qui distribuait les bandeaux.

Un des responsables de la sécurité de l'événement était Robert Proulx, qui a le même titre au sein de La Meute. Le fondateur et ancien chef du groupe ultranationaliste, Éric « Corvus » Venne, était aussi du rassemblement.

Dave Tregget a ensuite mis en garde les antifascistes qui auraient infiltré les rangs de SA. «On le sait que vous êtes là, a-t-il envoyé. On vous souhaite la bienvenue ! Si vous voulez brasser de la marde, c'est physiquement que ça va se passer. »

Storm Alliance est une organisation qui existe depuis moins d'un an. Elle compte 1600 membres au Québec. Au printemps dernier, la formation anti-immigration Soldiers of Odin, dont Dave Tregget était le président québécois, a vécu une crise interne, alors que des membres canadiens souhaitaient se distancier des positions racistes du fondateur du groupe, le Finlandais Mika Ranta. De ce schisme est né Storm Alliance.

Tregget m'a confié qu'il songe aujourd'hui à se lancer en politique active. « On travaille sur la plateforme. On veut former un parti. Je ne peux pas te dire la ligne directrice qu'on va avoir, mais ça va se faire au fédéral. »

Vers 13 heures, SA a pris la direction de la frontière en voitures et en autobus écolier. Sur la voie de desserte de l'autoroute 15, une centaine de contre-manifestants issus de groupes communautaires et antifascistes les attendaient de pied ferme. Ils étaient clôturés et encerclés par presque autant de policiers de la Sûreté du Québec (SQ). Porte-voix à la main, l'activiste Jaggi Singh était en première ligne et scandait des slogans.

« Je veux bloquer l'accès à Storm Alliance, m'a dit une manifestante antifa masquée. Il ne peut pas y avoir d'opposition sans confrontation, nos idéologies sont trop différentes. »

Mais l'affrontement n'a pas eu lieu. Pendant deux heures, les deux groupes se sont invectivés. La seule escarmouche de la journée a éclaté lorsqu'un journaliste militant s'est approché du contingent de Storm Alliance. Il a été attaqué par deux de ses membres, avant que la police ne s'en mêle. C'est à ce moment que la SQ a dépêché l'escouade antiémeute, qui s'est attroupée devant les contre-manifestants.

« Storm Alliance utilise l'amalgame des immigrants pour leur mettre sur le dos les problèmes de la société, m'a dit un militant antifa, tout de suite après l'incident. On s'oppose au principe de frontières fermées. On veut permettre à plus de personnes de venir se réfugier ici pour se protéger de toutes les oppressions qu'il y a dans le monde. »

Cora Lemoyne, antifasciste de longue date, voulait elle aussi être de la contre-manifestation pour dénoncer Storm Alliance, qu'elle associe à l'extrême droite. « Ils font des signes de peace, mais sur les réseaux sociaux, ça fait des mois qu'ils font des menaces et qu'ils sont violents, m'a dit la militante voilée. Ils ont des propos islamophobes, racistes, homophobes et transphobes. Je suis ici pour leur rappeler que la liberté d'expression et le discours haineux, ce n'est pas la même chose. »

Du côté de Storm Alliance, les représentants de la sécurité ceinturaient le rassemblement, tous masqués avec leurs foulards blancs marqués des lettres « SA ». Une étrange initiative venant d'individus qui dénoncent la tactique du Black Bloc. « On s'est dit qu'on allait envoyer un message à la gauche pour leur montrer que ce n'est pas plaisant de manifester masqué. On veut aussi que les autorités comprennent que si on se masque toute la gang, ils ne vont pas l'apprécier. »

Dans les rangs de Storm Alliance, se trouvait aussi Shawn Beauvais-Macdonald, l'ancien gestionnaire des réseaux sociaux anglophones de La Meute, présent à la manifestation suprémaciste blanche de Charlottesville au mois d'août.

« Je ne connais pas grand-chose de Storm Alliance, mais je suis principalement ici contre les antifas qui en ont contre les Blancs, dit le jeune homme, coiffé d'un casque de protection rouge. Je vais à toutes les manifestations nationalistes, que ce soit celles de La Meute ou les autres. Je suis un gars pacifique, mais l'ennemi est fort et il est prêt à utiliser la force, donc je me protège. S'ils entrent dans ma bulle, je vais leur faire mal. »

Les deux groupes se sont regardés en chien de faïence jusqu'à 15 h 30, quand Dave Tregget a annoncé la fin du face à face. Le président a enchaîné les entrevues toute la journée et semblait très heureux de l'issu du rassemblement. « Tout le monde a été respectueux. On a une autre manifestation dimanche prochain et on en prépare une contre la Consultation sur le racisme systémique. Et la prochaine va être deux fois plus grosse. »

Simon Coutu est sur Twitter .