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amour

Des femmes trans sur la difficulté d’être plus qu’un trip de cul

La recherche de l’amour à long terme plutôt que le fantasme d’une minute.

par Mélodie Nelson
11 mai 2018, 8:47pm

Image via Getty

Dans l’ouvrage collectif Libérer la colère, l’auteure Pascale Bérubé en veut aux personnes qui font en sorte que l’amour, pour les personnes trans, semble impossible. « Quelque part, une fille trans reçoit un message disant que ce sera dur pour elle de trouver l’amour, parce qu’elle est trans et que les trans, pour les gars, c’est surtout du domaine du fantasme, du cul », écrit-elle dans le texte Fétichisez-moi les uns les autres. Pendant longtemps, c’était comme ça pour elle : Pascale était « une fille à pénis », « la she-male à gangbanger », « la fille d’une minute », pas celle pour le long terme ou pour couper la dinde de Noël en famille.

Des sites de rencontres et de malaises

En entrevue avec VICE, Pascale Bérubé énumère les questions que déclenchait son profil sur des sites de rencontres : « As-tu encore ton pénis? », « Baises-tu avec des filles? », « Tu voudrais me mettre dans le cul? » et « Ça fait combien de temps que tu es une fille? » Le même genre de réactions que recevait l’artiste et militante Ianna Book alors qu’elle s’interrogeait sur la perception de l’identité sur les sites de rencontres en ligne. Dans son projet interactif et performatif Ok Lucid, elle expose les réponses reçues à la suite du dévoilement de son identité trans. « Sur l’ensemble des hommes qui m’ont contactée : 50 % ont cessé de m’écrire, 20 % sont curieux, 10 % sont confus, 10 % sont séduits, 9 % sont négatifs et 1 % autres. Ce projet interactif donne l’heure juste sur la façon dont les hommes m’appréhendent et porte un regard plus général sur la conception sociale qu’ils se font de la femme », analyse l’artiste montréalaise sur son site.

Maintenant en couple, Pascale Bérubé explique qu’elle a souvent fréquenté des hommes qui l’aimaient, mais avec une certaine réticence. Ils ne prévoyaient pas une relation à long terme, car ils voulaient fonder une famille, ou ils n’assumaient pas d’être en couple avec une personne trans. « Les gars sont willing, mais pour l’idée du fantasme. Fourrer la fille à bite. J’aime le sexe, mais je ne suis pas que le sexe, que le cul. Je n’en veux pas à ces garçons, mais ça blesse. On ne veut pas être la fille d’un moment toute notre vie – trans ou pas », résume-t-elle.

Explorer pour apprendre à s’aimer

Monica Bastien, une ancienne porte-parole de l’organisme Aide aux trans du Québec (ATQ) qui s’est depuis spécialisée dans les soins énergétiques, est également en couple. Elle s’est mariée l’an dernier. Très heureuse et en paix avec elle-même, elle indique que le plus grand obstacle à être en couple, c’était elle. « Il ne faut pas généraliser, mais souvent notre plus grande prison, c’est nous. Tout est possible. Ce que la vie présente comme possibilités, c’est un cadeau. L’amour est partout. »

Alors qu’elle n’arrivait pas à s’accepter, se voyant plus comme un travesti qu’une femme, elle a décidé d’explorer. Sa curiosité l’a amenée dans le milieu des fétichistes. « Le cuir, les orteils. J’ai vu des gens addict au plaisir. Ce n’était pas ce que je voulais, c’était pas un ancrage. C’était une étape nécessaire dans la quête de qui j’étais. » Elle a rencontré des travailleuses du sexe trans, qui l’ont amenée à juger sa notion de l’amour-propre : « Il y en a qui se perdent dans ça, et c’est quand on se perd qu’on devient uniquement objet de plaisir. On ne s’aime pas alors on a besoin de l’amour et de l’attention des autres. »

Se montrer en couple

Une fois en couple, c’est parfois difficile de se trouver « un espace d’appartenance sociale », comme le décrit l’auteure Susan Driver dans Queer Femmes Loving FTMs: Towards an Erotic Transgendered Ethics, un texte inclus dans le collectif Trans/Forming Feminisms. Christine (nom fictif) est en couple depuis quatre ans avec une femme. Si, comme Susan Driver le suppose, « se montrer en couple, montrer qu’on est bien et confiante est un outil efficace contre la haine », ça demande toutefois beaucoup d’énergie et de labeur émotionnel. Quand elle sort dans des restaurants ou dans des bars, elle remarque le regard insistant des autres personnes, tentant de démasquer son sexe assigné à la naissance. « J’entends les questions sur la grosseur de mes mains, sur ma pilosité. »

Christine ne compte plus les rencontres avec le directeur de l’école de son fils : « Des élèves questionnent mon fils, sur qui est sa vraie maman, entre ma conjointe ou moi. On lui a déjà demandé si je m’étais fait couper mon pénis. Je ne sens pas que nous ayons beaucoup de soutien. L’an dernier, mon fils ne voulait pas me donner une carte pour la fête des Pères. Mais sa professeure a insisté que c’était moi, son père. Mon fils ne m’a jamais appelée papa. Certains mots sont douloureux. J’ai souvent eu affaire avec des professeurs qui, dans une conversation, alternaient du "il" au "elle". Je ne peux pas passer mon temps à expliquer en quoi ce n’est pas rien, d’utiliser les mauvais termes. »

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Monica Bastien soutient que la société change peu à peu. « Notre attitude fait toute une différence. Si tu crains de te faire juger, tu vas te faire juger. Je n’hésite pas à être calme. On accorde beaucoup d’attention au négatif, mais il y a plein de belles histoires. » Pascale Bérubé pointe aussi le fait que l’idée que les personnes trans ne sont là que pour des histoires sordides ou d’un soir provient aussi des médias. « C'est très rare que les médias présentent les personnes trans comme des chums, des blondes, et dans des relations vraies et stables. Combien de fois dans les films et séries les femmes trans sont présentées comme des trips de cul ou des escortes ou des blagues style “ it’s a trap”? »