10 questions que vous avez toujours voulu poser à un squatteur

« Une société sans propriété privée serait beaucoup plus humaine. »

par Anna Melamed
16 mai 2019, 8:01pm

Photos par Rafael Heygster 

L’article original a été publié sur VICE Allemagne.

Felix est un activiste et squatteur politique aguerri. C’est pourquoi, quand je l’ai rencontré, j’ai été surprise d’apprendre qu’il n’avait jamais réellement vécu dans un des quatre lieux dont il a organisé l’occupation. Apparemment, il en va de même pour la plupart des squatteurs politiques. « Les squats sont souvent des espaces limités, dit-il. En plus, on a en général besoin de plus de personnes pour occuper un lieu que de personnes qui peuvent y vivre. »

Le sociologue de 33 ans est membre de Our House OM10, un collectif de militants de la ville universitaire de Göttingen, en Allemagne, qui a investi un immeuble d’habitation en novembre 2015 et l’a acheté deux ans plus tard. Leur militantisme se manifeste par l’occupation de lieux pour envoyer un message politique et sensibiliser la population à des causes importantes dans le secteur.

Berlin a connu à elle seule plus de 600 occupations politiques depuis les années 70. Récemment, à Londres, des milliers de militants pour le climat membres du groupe Extinction Rebellion ont campé dans Oxford Circus et sur des voies publiques près de lieux significatifs dans le but de forcer le gouvernement à hausser ses objectifs environnementaux.

Comme de nouvelles occupations sont prévues cet été, j’ai parlé à Felix pour comprendre l’importance de cette forme d’activisme.

Felix
Felix dans la propriété que son groupe a occupé en 2015

VICE : Est-ce que les occupations mènent à quelque chose?

Felix : On occupe des propriétés qui sont laissées à l’abandon depuis très longtemps ou utilisées illégitimement, comme des édifices publics vendus à des investisseurs. D’après mon expérience, l’occupation est un moyen de protester très efficace. On force l’autre parti à réagir, ce qui n’est pas le cas avec les autres formes de protestations. Ce ne sont pas les nombreuses conversations avec l’Université de Göttingen qui nous a permis d’avoir notre café autonome sur le campus, c’est après avoir occupé l’espace.

Est-ce que vous haïssez la police?

Ouais, c’est ce que je dirais. À mon avis, c’est une institution qui utilise la force pour maintenir de mauvaises conditions sociales. Je ne pourrais pas être ami avec un policier. J’ai trop vu de brutalité policière. On m’a donné des coups de pied, aspergé de poivre de Cayenne, jeté dans une cellule. Il est presque impossible de défendre physiquement une occupation s’ils décident de vous évincer. Le plus important, ce sont les relations publiques. Si on ne peut pas gagner l’appui de la population rapidement, on ne va pas pouvoir occuper longtemps l’immeuble. Il faut faire en sorte que nous évincer soit politiquement difficile, plutôt que physiquement difficile.

Est-ce que vous vous opposez au concept de priorité en général, et, si oui, est-ce que vous ne voyez aucun inconvénient à ce que d’autres vous prennent vos affaires?

La propriété privée est une construction sociale qui mène à la misère. Une société sans propriété privée serait plus humaine.

La raison pour laquelle je n’accepterais pas que quelqu’un prenne mes affaires, c’est que notre société est organisée d’une façon qui fait que ça aurait un effet négatif sur mes conditions de vie. Mais dans un système social idéal, je ne verrais aucun inconvénient à ce qu’on prenne mes affaires.

Comment avez-vous appris à entrer par effraction dans un immeuble abandonné?

Je dois admettre que je ne suis jamais entré moi-même par effraction dans un immeuble : la porte a toujours été déverrouillée quand je m’y suis présenté. Ce que je sais, c’est qu’une inspection préalable de l’immeuble est nécessaire.

Est-ce que ce n’est pas irresponsable de commettre un crime pour défendre un point de vue politique?

Les sentences pour le squat sont plutôt clémentes comparativement aux autres formes d’actions politiques. La plupart du temps, ce n’est qu’une amende, qu’on divise entre nous. Le paradoxe embêtant, c’est que squatter un immeuble vide, c’est illégal, mais le laisser délibérément vide à des fins de spéculation, c’est accepté.

Felix steigt aufs Dach
Felix grimpe sur le toit de l’immeuble occupé.

Est-ce que la vie de tous les jours d’un squatteur est ennuyante?

On doit quand même nettoyer et faire le ménage, comme on aurait à le faire dans un appartement. On doit aussi planifier des rondes de nuit, qu’on pense qu’une descente est possible ou non. Il doit toujours y avoir une personne éveillée. L’évacuation par des policiers, c’est dans le meilleur des cas seulement désagréable. Mais on peut être surpris en pleine nuit. Lors d’une occupation, les policiers nous ont réveillés en frappant sur le toit avec des masses. Personne n’a envie de ça.

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Combien de fois par jour est-ce que l’illégalité de ce que vous faites vous préoccupe?

Je n’y pense pas. Je suis convaincu que, dans certains cas, la désobéissance civile est nécessaire pour changer la société. C’est ainsi que je justifie mes actions. On a porté des accusations contre moi et on m’a fait comparaître en cour plusieurs fois, et j’ai toujours été acquitté. Ça montre à quel point on tient à engager des poursuites contre le squat en Allemagne.

Est-ce que vous avez des substances illégales ou des armes dans vos squats?

De l’amiante, peut-être? [rire] La police se sert de la présomption que l’on a des articles illégaux pour justifier l’évacuation des squats. Quand on y pense, on peut considérer presque n’importe quoi comme une arme. Mais je n’ai jamais vu une vraie arme dans les squats où j’étais impliqué. Et porter une arme est contraire à notre philosophie, de toute façon. On ne réplique pas par la force.

Felix steht auf dem Dach

Comment réagiriez-vous si quelqu’un entre chez vous et vous disait qu’il l’occupe dorénavant?

Bien, d’abord, il faudrait que j’achète une maison, ce dont je suis très loin d’être capable de faire. Ensuite, on ne squatte normalement pas dans la maison d’une personne. On squatte des propriétés qui ne sont pas utilisées pour les bonnes raisons et on leur donne une fonction sociale significative. Je pense que nos occupations sont parfaitement légitimes.

Est-ce que l’occupation d’un immeuble hausse l’attrait d’un quartier et le risque d’embourgeoisement?

Bonne question. Évidemment, ça dépend du secteur. Notre occupation de l’Institut Goethe dans le coin le plus chic de Göttingen n’a évidemment rien changé à ce quartier déjà embourgeoisé.