étude

Mon quotidien de stagiaire sans salaire

Ils travaillent comme vous et moi, mais sans paye.

par Marie Boule
27 février 2019, 10:10pm

Photo par Element5 Digital via Unsplash

Au Québec, la vaste majorité des stages ne sont pas rémunérés, alors que le nombre de stages étudiants a explosé au cours des deux dernières décennies. C’est le résultat d’une étude menée pour l’Association des étudiantes et des étudiants de la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM, qui nous apprend également que 42 % des stagiaires disent vivre du stress, de l’anxiété, de l’isolement ou de la détresse, que 38 % disent avoir eu recours, ou avoir voulu recourir, à un soutien psychologique pendant leur stage, et que 62,4 % des répondants ont déclaré vivre avec moins de 1000 $ par mois, ce qui les classe sous le seuil de la pauvreté.

Après un mouvement de grève en novembre 2018, la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) et l’Union étudiante du Québec (UEQ) ont proposé en février un projet de loi pour demander une meilleure protection pour les stagiaires. Ils veulent notamment qu’ils soient intégrés à la loi sur les normes du travail.

Nous avons voulu savoir à quoi ressemblait le quotidien de ces stagiaires en situation précaire. On leur a demandé à quoi ressemblait une semaine type dans leur vie de travailleurs non rémunérés.

Kaella, 21 ans

Étudiante en technique de soins infirmiers au Collège de Maisonneuve

« Je dois faire les 1035 heures de stage qui sont demandées par l’Ordre des infirmières du Québec, c’est obligatoire pour obtenir le diplôme et c’est non rémunéré. Je travaille deux jours par semaine, des quarts de 8 heures, de 16 heures à minuit. Comme on est stagiaires, on nous demande d’arriver en avance, vers 13 heures. En théorie, on est censés être partis autour de 22 heures, mais, dans la réalité, on continue de faire des actes infirmiers. On finit souvent passé minuit.

« Je paie moi-même mes études. Je vis seule, donc je travaille dans le même hôpital pour gagner de l’argent, comme préposée aux bénéficiaires de nuit du samedi au dimanche. Le vendredi à minuit, je termine mon stage et je commence mon shift tout de suite. J’ai mon premier huit heures qui n’est pas payé et mon deuxième huit heures qui est payé. Ça fait une énorme journée. Je suis épuisée. Ça m’apporte beaucoup de stress, parce que je n’ai pas le choix.

« Même quand je ne travaille pas après, la journée ne finit jamais à minuit : t’as les travaux de stage, et toute une charge de travail invisible. Je veux même pas calculer combien d’heures je fais par semaine, ça me ferait trop peur de voir le chiffre à la fin.

« Ce qui est sûr, c’est que c’est une délivrance pour le personnel d’avoir des stagiaires, parce qu’on diminue de beaucoup leur prise en charge. Parce que même si je suis étudiante, je fais les mêmes tâches que le reste du personnel hospitalier et je peux être radiée comme une infirmière, alors il y a beaucoup de pression. »

Sara, 24 ans

Étudiante en ressources humaines au Collège de Maisonneuve, stagiaire dans une entreprise de ressources humaines

« Tout le monde m’utilise dans tous les départements. La seule chose que je fais pas, c’est ce que je préfère, c’est-à-dire la gestion des ressources humaines en entreprise. Ils me font faire un travail d’archives par exemple, alors je suis contente d’avoir appris Excel, mais sinon, c’est zéro ressources humaines.

« Ils me font trop travailler, c’est comme s’ils savaient que j’allais pas rester de toute façon, ils ont pas peur. Je reste même après les employés souvent le soir. Ils me font miroiter un emploi à la fin, mais j’y crois pas vraiment, parce qu’ils ne me testent pas vraiment sur ma formation.

« J’ai deux jobs en plus, pour payer mon loyer et ma nourriture. Je suis hôtesse pour des événements et je fais parfois des shifts dans un bar. Je suis obligée de faire le stage pour avoir mon diplôme, mais ça va peut être me coûter mon diplôme tellement je suis fatiguée, alors y a plus de logique.

« Ma peur, c’est que la passion me quitte. J’ai toujours cru en ma passion pour ce métier, mais là, je commence à avoir la boule au ventre quand j’y pense. »

Nicolas, 21 ans*

Étudiant en communication à l’UQAM, stagiaire pour un festival montréalais

« Tu connais le cliché du stagiaire qui apporte les cafés? Ben, c’est moi en vrai. J’étais tellement content d’avoir ce stage. Tout le monde le voulait. Je pensais que j’allais voir des shows et découvrir le monde de la musique et de la comm., mais en fait je cours partout pour tout le monde comme un chien. Je suis fatigué, fatigué, fatigué.

« Je travaille dans un restaurant à côté, donc je fais presque 30 heures de stage et parfois 20 heures au restaurant à chaque semaine. Et j’ai les cours en plus! Je vis en coloc, mes parents sont pauvres, alors je paie tout moi-même. Au stage, je devais faire les réseaux sociaux au début, mais en fait, j’apporte le café, je prends les commandes de pizza et je fais toutes les tâches que les autres veulent pas faire, comme classer, ranger... Le pire, c’est que je dois être souriant et bon parce que ce sont des gens que je vais croiser plus tard dans le métier.

« Autant de pression pour 0 $, c’est comme si ça fatiguait encore plus, parce que t’as aucune motivation. Et le pire, tu sais, à la fin de ton stage, qu’il y a peu de chances que ça se termine en emploi, parce que tout le monde sait que c’est le poste “stagiaire”. Ils vont continuer d’embaucher un stagiaire qui leur coûte rien toute la vie.

« Mes colocs me disent que j’ai l’air triste chaque jour. Parfois, j’ai envie de tout lâcher. Je dis à mes parents que tout va bien, mais ma mère a vu que j’avais perdu du poids, et j’ose pas lui dire que c’est vrai que je mange pas beaucoup. La dernière fois, j’ai même fini les plats des gens du bureau qu’ils ont laissés après dîner. Personne m’a vu heureusement. »

Emma, 24 ans

Stagiaire de deuxième année au doctorat en psychologie à l’Université de Sherbrooke**

« L’année prochaine, je vais être interne, c’est-à-dire que je vais faire 80 % de la job d’un psychologue, mais sans être payée. J’ai un petit emploi dans une salle de spectacle à côté, mais depuis les fêtes, à cause de ma charge de travail de stage, j’ai travaillé zéro heure, donc je n’ai eu aucun revenu depuis les Fêtes.

« Je vais te dire les heures qu’on s’attend que je fasse cette année, je les ai écrites : Dans mes deux premières années de doctorat, je dois avoir fait 800 heures de stage, sans compter donc les cours et l’écriture de notre mémoire. Je suis stagiaire au public, dans un GMF [groupe de médecine de famille], donc je désengorge quand même le système. Cette année, je vois six patients à l’individuel et cinq patients en thérapie de groupe. Ça peut paraître peu, mais je dois faire rentrer ça en deux jours par semaine, et j’ai quand même passé à travers une vingtaine de personnes, donc j’ai désengorgé cette institution-là de vingt personnes, j’ai baissé la liste d’attente.

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« Dans la réalité, ma superviseure n’est pas sur place avec moi, donc je suis seule avec mes patients. C’est moi qui offre le service et je suis payée zéro. J’aurais même pas le temps de travailler à côté, même si je le voulais. Surtout, on porte aussi une charge mentale de travail, on pense à nos clients, on réfléchit à leur dynamique, ça demande énormément de temps et d’énergie. C’est vraiment décourageant. »

* Le nom de la personne citée a été changé et le nom de son employeur n’est pas divulgué pour préserver son anonymat. « C’est un petit milieu et je ne veux pas être vu comme celui qui se plaint », dit-il.

** Le gouvernement Couillard avait promis aux finissants au doctorat en psychologie de l’Université de Sherbrooke qui font un internat obligatoire des bourses de 25 000 $, mais, faute de budget, l’Université les distribuera finalement par tirage au sort. Emma a désormais une chance sur deux d’obtenir cette bourse.

Marie Boule est sur Twitter.