Toutes les inhabituelles atrocités auxquelles on finit par s’habituer en prison

J’ai été fouillé à nu des centaines de fois.

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mars 13 2018, 4:00pm

Avez-vous déjà été assis sur la toilette devant un homme debout qui boit un Kool-Aid et mange des biscuits aux brisures de chocolats tout en conversant avec vous?

Avez-vous déjà eu envie de vous faire une armure sommaire avec des magazines National Geographic et du ruban adhésif?

Et est-ce que quelqu’un vous a déjà inspecté le rectum avec une lampe de poche après une visite familiale?

Ou est-ce qu’on vous a déjà appelé par un numéro plutôt que par votre nom?

Moi oui, et ce sont pour la plupart des choses que je vis régulièrement. La prison normalise les comportements anormaux. Et rien dans la vie en prison n’est normal.

La prison, c’est l’absence de normalité.

Dès que j’y suis entré, tout m’a semblé inhabituel et dégoûtant. Le premier jour, on m’a enlevé mes vêtements, ainsi qu’à d’autres hommes, on m’a fait marcher nu, puis on m’a attribué un numéro d’identification.

Pensez-y. J’ai été méthodiquement humilié, renommé par un numéro et informé que je n’étais pas seulement privé de ma liberté, mais que je devenais la propriété de l’État du Michigan — en l’espace de quelques minutes après mon arrivée.

J’étais abasourdi. Mais aujourd’hui, 20 ans plus tard, tout cela me semble plutôt normal. « 251141, présentez-vous à votre unité », « 251141, où est-ce que vous pensez que vous allez? », « Venez ici 251141, vous avez du courrier ».

Pour ce qui est des fouilles à nu, bien, j’en ai subi des centaines. « Penchez-vous et ouvrez les fesses », « Soulevez votre queue », « Maintenant vos couilles », « Ouvrez votre bouche avec vos doigts », « Non, je n’ai rien à vous donner pour vous laver les doigts », « Montrez-moi la plante de vos pieds ».

À ma deuxième journée de prison, on m’a fait marcher nu avec une vingtaine d’autres détenus le long d’une longue galerie, comme à Alcatraz, devant des cellules, jusqu’aux douches communes faiblement éclairées. C’était une immense salle ouverte aux murs couverts de moisissure. Là, des hommes rassemblés sous les douches brûlantes se branlaient, comme si la masturbation devant un public de prisonniers était tout ce qu’il y a de plus normal.

La brièveté des amitiés est aussi la norme en prison. Vous pouvez vous réveiller un matin et découvrir que votre meilleur ami n’est plus là, qu’il a été transféré dans un autre établissement en un claquement de doigts. C’était peut-être même votre compagnon de cellule, et vous n’avez pas un mot à dire dans le choix de la personne avec laquelle vous cohabitez — toujours la norme en prison.

Le chaos aussi est normal, bien que les deux mots paraissent des oxymores. Je n’ai pas connu une seule vraie nuit de sommeil — un sommeil profond, paisible — en deux décennies. Trop de chaos. Trop d’incertitude.

Ce qui m’amène à parler de la violence, qui est la norme principale. Au cours des années, j’ai été poignardé, frappé, presque violé, et on m’a cassé la gueule à de nombreuses occasions. Et pour ma sécurité, surtout quand j’étais jeune et considéré comme « beau » par les prédateurs sexuels, j’ai été à mon tour forcé de faire certaines de ces choses à d’autres.

Ne vous méprenez pas. Malgré mes crimes, je ne suis pas un monstre. Je pense qu’au fond, je suis un pacifiste. Je compatis avec ceux qui ont été agressés, blessés, persécutés. Une fois, j’ai sauvé un homme qui était en train de s’étouffer dans la cafétéria en pratiquant sur lui la méthode de Heimlich. Bien que la moitié des détenus présents m’aient applaudi — la plupart parce que j’ai désobéi aux gardiens qui m’ordonnaient d’arrêter —, l’autre moitié me huait parce que je n’avais pas laissé le type mourir.

Une autre norme à laquelle on doit s’habituer, c’est que tout ce qu’on fait est planifié et surveillé par des personnes en position d’autorité. On me dit quand manger, quand dormir, quand aller à l’extérieur, quand parler avec ma famille, quand prendre ma douche, quand me couper les cheveux, quand repasser mes vêtements. On gère mon argent. Je ne paie aucun impôt et les soins de santé (le peu qu’il y a) sont gratuits, et surveillés.

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Je ne me souviens pas de la dernière fois que j’ai dû prendre une décision importante moi-même. Cette perspective me rend d’ailleurs de plus en plus anxieux. Si Dieu le veut et un peu d’aide de ma famille et de mes amis, je pense que ça ira le jour où je serai enfin libéré. Mais qu’est-ce qui arrive à ceux d’entre nous qui n’ont plus de proches en vie, parce qu’ils ont passé une éternité derrière les barreaux? Qui les aide à s’adapter à l’obligation de prendre les décisions qui les concernent? Qui les aide à oublier 20, 30 ou 40 ans de « normalité »?

Peut-être que c’est ce pour quoi, à leur sortie, beaucoup d’entre nous échouent.

Une personne plus brillante que moi devra trouver les solutions. Mais je dirai ceci : chaque homme qui a vécu assez longtemps en prison pour y digérer ce qu’on y sert partage mon avis. Alors que je travaillais sur ce texte, j’ai laissé tous les détenus que je connais le lire, et ils ont tous acquiescé.

La question que vous devez vous poser, lecteur ou lectrice, est la suivante : qu’est-ce que vous en ferez? Certains diront qu’en dedans, on n’a que ce qu’on mérite, mais, d’un point de vue sociétal, c’est insensé. Meilleures sont les personnes qui sortent de prison, meilleure est la société. Pires sont les personnes qui sortent de prison, pire est la société.

Je pense que c’est simplement logique — mais peut-être que la prison a normalisé chez moi l’absence de logique.

Jerry Metcalf, 43 ans, est détenu à la Thumb Correctional Facility, à Lapeer, Michigan, où il purge une peine de prison de 40 à 60 ans pour meurtre au second degré et de deux ans pour utilisation illégale d’une arme, deux crimes pour lesquels il a été reconnu coupable en 1996.

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