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La force de #moiaussi malgré la fatigue de dénoncer un problème banalisé

L’universalité de #moiaussi démontre l’insuffisance de la dénonciation. Tout le monde doit se sentir concerné.

Mélodie Nelson

Mélodie Nelson

C'étaient des garçons au parc, j'ai couru jusqu'à chez moi, et j'ai perdu mes souliers, les nouveaux souliers vernis, pour l'école, que ma mère m'avait achetés peu de temps auparavant. Je les ai perdus en traversant la rue. Je n'ai jamais revu les garçons. Je ne pourrais pas dire la couleur de leurs cheveux. C'était aussi un employé dans un tout-inclus au Mexique, j'avais 15 ans, et ce qui m'a surtout troublée, c'était sa douceur et qu'il m'ait fait répéter que je l'aimais. C'était aussi un homme dans une voiture blanche qui m'avait suivie après l'anniversaire d'une amie pour ses 18 ans, à qui j'avais donné des sacs à surprises de chez Ardène. Il m'a touché la cuisse, ouvert la porte, et j'ai couru et sonné chez un inconnu, pour me protéger d'un autre. C'était aussi un collègue, qui voulait me baiser pour des secrets et qui me l'a enfoncée bien profond, son envie que je ne sois qu'à lui.

C'était aussi un homme dans l'autobus. Il me proposait d'aller chez lui, il me touchait la cuisse. Des personnes que j'avais côtoyées à l'école secondaire étaient tout près. Quand je regardais vers eux, ils baissaient les yeux.

Être plus fatiguée qu'en colère

J'étais affolée, de lire tous les témoignages sous les hashtags #moiaussi et #metoo, mais quand j'ai finalement lu celui de ma cousine Geneviève, j'ai pleuré. Lire que pour elle, ça avait commencé à dix ans, à se faire crier par la tête des remarques sexuelles par des hommes plus vieux, alors qu'elle était encore à l'école primaire. Et elle enchaîne, en racontant l'inconnu qui l'a agressée lorsqu'elle revenait du dépanneur en pyjama, l'ex qui l'a violée, la centaine d'hommes qui la suivent sur la rue Ontario matin et soir, l'ami d'un ami qui a mis du GHB dans son verre, l'inconnu dans un autobus qui a menacé de lui tirer une balle dans la tête devant tout le monde parce qu'elle l'avait ignoré. J'ai tout lu, son témoignage et les autres, captés sur les réseaux sociaux, et j'ai pleuré. Comme il y a trois ans. Lorsque le hashtag #beenrapedneverreported était arrivé par surprise. J'ai pleuré, impuissante, toujours incapable de dire son nom, quand est-ce que je vais pouvoir dire son nom, c'est arrivé et son nom c'est.

Je suis plus fatiguée qu'en colère aujourd'hui. Ma fatigue fait écho à celle de Delf Berg, une amie, dessinatrice de portraits judiciaires, qui se dit blasée exposant mille. « Ça fait des années que j'ai dénoncé et que je vois les mouvements de dénonciation se succéder sans que rien ne change. Quand je parle de l'ampleur du problème, on me dit que j'exagère. Je n'exagère même pas », qu'elle assène sur Facebook. Elle n'a pas espoir que la culture du viol soit renversée par les prises de paroles solidaires, me confiant qu'elle n'a jamais eu foi en l'humanité et que ce n'est pas pour rien qu'elle n'a pas d'enfants : « Je suis comme morte en dedans. Ils m'ont tué ça fait longtemps, mais ils ne peuvent plus m'atteindre aujourd'hui. Il y a des avantages à être un zombie. »

Agressée à l'âge de trois ans, la police lui demande pourquoi elle n'a pas porté plainte plus tôt

Sue Montgomery, candidate à la mairie de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce et l'une des instigatrices, avec Antonia Zerbisias, du mouvement #beenrapedneverreported, est plutôt contente que la discussion continue, grâce aux #moiaussi. Sous une impulsion, très fâchée du questionnement des gens méfiants par rapport aux plaintes jugées tardives contre Jian Ghomeshi, elle avait commencé #beenrapedneverreported. Agressée sexuellement par son grand-père, la police lui avait demandé, quand elle avait porté plainte, pourquoi elle avait attendu avant de se tourner vers les autorités policières. Elle leur avait simplement répondu qu'à trois ans, elle n'était évidemment pas capable de quitter la maison et qu'elle n'avait pas les mots pour le dire. « Pourquoi on ne donne pas de nom, pourquoi il n'y a pas de plainte? Moi je savais pourquoi. On ne nous croit pas. »

En 48 heures, le hashtag avait été repris 10 millions de fois autour du monde, d'abord en anglais, puis traduit en français et en espagnol. Quant aux hashtag #moiaussi, #metoo et #balancetonporc – ce dernier surtout utilisé pour le moment en France –, ils ont été créés dans la foulée des révélations sur le comportement de prédateur sexuel de Harvey Weinstein et de l'expulsion temporaire de Rose McGowan de Twitter. Ils englobent également le harcèlement et non uniquement les agressions sexuelles, l'idée étant moins de dénoncer une personne en particulier, mais de montrer l'étendue des violences subies par toutes les femmes.

Un jour pour nommer son agresseur

Sandra Muller, la journaliste derrière le hashtag #balancetonporc sur Twitter, indique qu'elle a été impressionnée par les actrices victimes de Weinstein et qu'après avoir parlé à une amie de sa propre expérience avec un de ses anciens patrons à France 2 qui lui avait lancé qu'elle avait de gros seins et qu'il la ferait jouir toute la nuit, elle a décidé d'encourager la dénonciation, et non la délation. Les témoignages depuis cette fin de semaine affluent, sans hiérarchisation nécessaire des agressions sexuelles, montrant clairement que les histoires de harcèlement et d'abus concernent toutes les industries.

Sue Montgomery est prête à dénoncer, encore, et souhaite qu'on reconnaisse l'épidémie : « On doit aller plus loin. On doit nommer ces gens qui sont au pouvoir. Les hommes doivent aussi en parler et caller out leurs amis, dans les vestiaires par exemple. » L'auteure Naomi Wolf appelle aussi à une action plus extrême. Dans le Guardian, elle dit qu'elle croit en un « Name your assailant day ». Elle imagine cette journée comme un rassemblement majeur de femmes qui iraient ensemble porter plainte à la police. « Le changement se produira seulement quand les femmes se diront victimes en public et qu'elles nommeront leurs abuseurs. L'anonymat permet l'impunité. » L'auteure canadienne Anne Thériault approuve l'idée d'un espace où les femmes se sentiraient suffisamment en sécurité pour nommer leurs agresseurs: «J'apprécie tellement la vulnérabilité et la bravoure des femmes qui utilisent le hashtag #metoo. Et je crois définitivement qu'il y a un certain pouvoir à raconter ce qui nous est arrivé, mais je considère aussi que cette tactique n'ouvre pas les yeux des hommes sur à quel point la culture du viol est omniprésente. La solidarité des femmes est d'une magie féroce, mais tant que les hommes ne font pas face aux conséquences de leurs comportements, c'est difficile d'entrevoir comment les choses pourraient changer.»

En 2016, le magazine Variety rapportait que Rose McGowan avait utilisé Twitter pour confier qu'elle avait été violée par un dirigeant de studio à Hollywood. Elle ne donnait pas de nom, mais quelques indices sur l'identité de l'homme, comme quoi son ex lui avait déjà vendu un film, afin qu'il soit distribué par sa compagnie. Dans les commentaires sous l'article, plusieurs personnes écrivaient déjà que leurs soupçons se portaient sur Harvey Weinstein. Il a fallu un an pour que Rose McGowan se sente prête à dire ce nom et à forcer les autres à reconnaître qu'ils le savaient déjà.

Avec #moiaussi, il y a un rappel de #beenrapedneverreported, mais il y a aussi d'autres personnes qui se joignent au mouvement, se sentant à l'aise, enfin, de confronter une culture qui normalise les sifflements d'hommes, les attouchements dans les transports en commun et le silence des femmes. L'écrivaine et professeure Martine Delvaux a déjà commencé, sous le hashtag #toiaussi, à écrire le prénom de ses agresseurs. Sous son statut Facebook, d'autres participent, à ce qui ne doit pas rester sous silence.

Son nom, c'est Stéphane.