L’art de la baise d’un soir expliqué par des lesbiennes

« Une fausse idée sexiste veut que les femmes soient homosexuelles par envie d’engagement émotionnel et d’amour. »

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11 janvier 2019, 9:28pm

Photo par rawpixel via Unsplash

L’article original a été publié sur VICE États-Unis.

Adolescente à San Bernardino, en Californie, Chingy Long avait le fantasme d’avoir une relation sexuelle avec une femme. Elle connaissait peu d’autres personnes queers de son âge, et encore moins partageant ses intérêts en matière de sexualité. Elle s’est créé un compte sur FetLife, le réseau social consacré aux pratiques sexuelles atypiques à la seconde où elle a eu 18 ans, et y a rencontré une femme de Los Angeles.

« J’ai pris le train de San Bernardino à Los Angeles ce week-end-là pour la laisser me battre, me baiser, uriner sur moi et me goûter », me raconte-t-elle en entrevue par téléphone. « On a fait des choses vraiment obscènes. »

Une fois déménagée dans la région de la baie de San Francisco, elle s’est mise à draguer régulièrement à la recherche d’aventures sexuelles sans lendemain. Aujourd’hui dans la mi-vingtaine, elle est une figure connue des milieux queers et kink de San Francisco et de Los Angeles. « Si je vois une fille avec un harnais ou quelque chose comme ça dans un party queer ou gai, je vais probablement aller lui parler. »

L’histoire LGBTQ attribue généralement l’art des aventures homosexuelles publiques et sans lendemain aux hommes gais, mais la drague lesbienne est une tradition de longue date au sein de la communauté des femmes qui aiment les femmes.

Shug, comme l’appellent ses amies et son entourage, était une étudiante en art et une musicienne punk dans le San Francisco du milieu des années 80, point de convergence historique des communautés queer, kink et cuir. Dans sa jeune vingtaine, dans les glorieuses années de la culture de la drague lesbienne, rencontrer des femmes était aussi facile que de passer aux lieux réputés. Le bar Amelia’s, propriété d’une lesbienne, le café Artemis et Osento, des bains publics pour lesbiennes, étaient des établissements populaires dans le quartier de Shug. « Il y avait de la drague dans les bars, dans les galeries d’art, dans la rue », me dit-elle, aussi en entrevue téléphonique. « Tout était à notre portée. C’était comme si j’avais déménagé dans un nirvana. » Dans la rue, beaucoup de femmes portaient de grosses bottes, un manteau de cuir, le symbole du labrys ou un mouchoir à un endroit stratégique pour signaler son intérêt pour les femmes. « Parfois, un cockring fixé au manteau de cuir, sur l’épaulette, côté gauche désignant sur le dessus, et droit au-dessous. Tous les bijoux de cristal, d’apparence ésotérique ou mystique pouvaient aussi être des indications », dit-elle.

Maintenant dans la cinquantaine, elle est artiste visuelle à Los Angeles, où elle rencontre fréquemment des femmes dans les bars, boîtes de nuit ou partys gais ou queers. Elle ne se sert pas d’applications de rencontres, elle dit ne pas en avoir besoin, car elle trouve déjà bien assez d’occasions de drague sans son téléphone. « C’est juste mieux pour moi. Je suis une fille de terrain, je l’ai toujours été, et j’aime être là où sont les gens, dit-elle. Je veux les voir, je veux les sentir, sentir leurs phéromones. Il faut voir si le courant passe ou non. »

Dans les quartiers où convergent les queers, par exemple dans la baie de San Francisco, diverses communautés queers perpétuent les traditions comme le code mouchoir, où elles servent à indiquer des préférences sexuelles afin de faciliter les rencontres. Ces codes largement utilisés jusqu’à la fin des années 70 ont ensuite été délaissés, mais Long aime ces hommages à l’histoire des queers quand elle en voit. « Dans la baie de San Francisco, je vois presque tous les jours au moins une ou deux queers qui portent un signe, dit-elle. C’est l’expression codée et amusante de sa sexualité radicalement gaie. Pour les non-initiés, on ne porte que de simples accessoires. Pour les gais initiés, on affiche une chose carrément obscène. Il y a peu de langues qui permettent de dire : “Hey, j’aimerais vraiment qu’une fille me crache dans la bouche pendant que je la fiste”, sans prononcer le moindre mot : il suffit d’un mouchoir rouge à gauche et un jaune pâle à droite. »

Les bars pour queers et les partys célébrant la fierté gaie débordent d’occasions d’aventures d’une nuit, mais, comme il y a de moins en moins de bars et de lieux de rencontres destinés aux lesbiennes, l’internet est le lieu de drague pour lesbiennes le plus accessible, en particulier celles qui vivent hors des quartiers queers. Long fait partie de plusieurs groupes Facebook destinés à la drague entre lesbiennes où elle écrit occasionnellement qu’elle cherche à faire des rencontres kink. À l’extérieur du milieu, toutefois, elle sent que son refus de la monogamie est en décalage par rapport aux autres femmes queers de son cercle social. « Si j’ai une aventure ou si je dis que j’ai plusieurs partenaires, on me considère la plupart du temps comme une “ fuckboy lesbienne”, dit-elle. C’est moche qu’on regarde ma vie sexuelle de haut. »

L’expérience de Long montre qu’il existe de grandes idées reçues au sujet de la sexualité des femmes queers qui s’infiltrent même dans les communautés de femmes queers, contre celles qui ont une vie sexuelle sans jamais s’engager. Au milieu des années 2000, The L Word, série diffusée sur Showtime et référence lesbienne biblique, a créé et diabolisé l’archétype de la fuckboy lesbienne, Shane, une briseuse de cœur libertine dont la principale caractéristique est sa tendance à enchaîner les coups d’un soir. Malheureusement, la peur d’être qualifiée de « Shane » persiste. Dans un article paru en 2004 dans le Journal Of Homosexuality, la chercheuse Denise Bullock indiquait que le slut-shaming affecte les habitudes sexuelles et les points de vue sur le sexe sans engagement des femmes queers et lesbiennes. Le stéréotype voulant que les femmes queers soient des monogames en série stigmatise celles qui préfèrent les relations sexuelles sans suite et reflète un plus vaste mythe culturel selon lequel les femmes en général ont un besoin instinctif de monogamie et d’intimité émotionnelle dans leurs relations sexuelles.

« Une fausse idée sexiste veut que les femmes soient homosexuelles par envie d’engagement émotionnel et d’amour, dit Long. C’est ne pas reconnaître la sexualité de la femme et sa capacité d’être lubrique et dépravée. C’est rejeter les aspects de la culture gaie qui sont considérés comme vulgaires ou débauchées. Je peux avoir une relation sexuelle avec une personne sans ensuite rêver d’emménager et d’adopter des chiots avec elle. »

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Alors que la culture queer intègre de plus en plus la conscience collective de la population générale, le mouvement en faveur de la respectabilité des queers minimise le passé et le présent de la drague. Les campagnes de marketing dépeignent souvent les femmes queers comme un ensemble monolithique et penchent vers la présentation d’une image de femme tendre, chaleureuse et aimante, qui accroît la stigmatisation de celles qui rejettent le mariage, la monogamie ou le sexe conventionnel. Cependant, les moyens pris par la communauté comme le compte Instagram @_personals_, qui, bien que l’aspect sexuel soit moins ouvertement mis de l’avant que ceux pris par leurs prédécesseures, donnent des occasions de rencontres aux femmes qui ne souhaitent pas s’engager. « On nous enseigne à croire que les femmes qui désirent d’autres femmes sont des prédatrices et que c’est honteux, dit Chingy Long. Mais ce n’est pas de la prédation de vouloir une personne et de lui dire. Ce n’est pas de la prédation de désirer une autre femme de façon purement sexuelle. C’est de la prédation seulement si on ne respecte pas les limites, le corps, l’individualité d’une personne. »

Pour elle, la drague est une pratique à la fois personnelle et culturelle récupérant la perception de perversion des queers comme source de fierté et de plaisir. Plus qu’une brève expérience physique ou des messages textes à caractère sexuel, la drague exalte l’amour queer en célébrant la sexualité queer dans ses plus joyeuses déviances. « Ce qui me réchauffe le cœur, c’est d’avoir une femme qui va-et-vient sur ma poitrine, conclut-elle. Ça, ça me réchauffe le cœur. »

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