Illustration : Adam Waito

Le moment où l’on se rend compte que nos repas d’enfance étaient très ordinaires

Pendant des années, j’étais convaincu que tous les repas de mon enfance étaient dignes de trois étoiles Michelin. Puis j’ai goûté de la vraie bonne cuisine.

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nov. 8 2018, 9:38pm

Illustration : Adam Waito

L’article original a été publié sur Munchies.

Un sentiment étrange surgit après qu’on a commandé dans un restaurant un plat de notre enfance en proclamant quelque chose de l’ordre de : « Personne ne fait de la lasagne comme ma mère », puis constaté qu’en effet, personne ne fait de lasagne comme elle : les autres font mieux. Un frisson nous parcourt l’échine.

Il est naturel de croire que nos parents sont des cuisiniers émérites, et, pendant mon enfance, j’étais convaincu que tous nos repas étaient dignes de trois étoiles Michelin. Cette perception est semblable à celle d’être « le plus beau garçon au monde », une affirmation de ma mère que je tenais pour vraie jusqu’à ce que j’entre à l’école secondaire et qu’il me soit finalement révélé que ce n’était pas le cas.

Revenons à la cuisine. Il y avait au menu de la pizza, du rôti de bœuf, de la lasagne si merveilleusement dense qu’elle pouvait résister à un obus, de la purée de pommes de terre dont j’aurais voulu pouvoir me faire un lit moelleux. Chaque fois que je passais devant un restaurant avec une affiche sur laquelle on annonçait quelque chose comme : « Meilleur que la cuisine de votre enfance », je ressentais l’envie d’entrer dans la cuisine, d’attraper le chef par le collet et de lui crier : « Rétracte-toi, fils de… »

Une des raisons pour lesquelles on surestime les repas de notre enfance, c’est que c’était la première fois que l’on goûtait ces plats, un peu comme un film que l’on a aimé et que l’on ne veut pas revoir par crainte qu’il ne soit pas réellement aussi bon que dans notre souvenir. Les plats de restaurants sont comme les remakes d’Hollywood : « Je ne peux pas croire qu’ils aient osé le refaire, l’original était tellement bon! »

Ainsi, quand on grandit et commande un des plats préférés de notre enfance, on risque de faire pâlir les étoiles de nos parents. Que se passe-t-il quand la nouvelle version a vraiment bon goût, quand le savoir-faire du chef et les ingrédients réduisent en poussière toute la nostalgie? Une crise existentielle peut s’ensuivre et forcer à tout remettre en question. Est-ce que les repas de mon enfance étaient en fait très ordinaires? Est-ce faux que je suis le plus beau garçon au monde? Est-ce que mes parents s’aimaient? Est-ce que ma vie est un mensonge?

« Ça va? » demande le serveur. « Non », répond-on alors, « le plat est bon. Seulement, j’étais aveugle et maintenant je vois. »

Avant de traîner vos parents dans la boue, réfléchissez à ceci : votre mère et votre père avaient peut-être un budget limité, avec lequel il était difficile d’acheter de bons ingrédients; ils n’avaient certainement pas une équipe de sous-chefs à leur service; ils devaient préparer un souper chaque soir tout en ayant un emploi à plein temps, en veillant à votre éducation et en supportant des commentaires comme : « Encore du poulet!? »

Tout comme il est malhonnête de comparer des équipes de sport de différentes époques, on ne peut comparer les plats de notre enfance avec les plats de notre menu d’aujourd’hui. Les enfants sont des clients qui ne payent pas, qui se plaignent et ne connaissent rien à l’art culinaire. Les chefs au restaurant n’ont pas besoin de dire aux clients de ne pas donner de nourriture au chien sous la table.

Alors, comment savoir si les boulettes de viande de votre mère étaient bonnes ou non? Le vrai test consiste à rendre visite à nos parents après avoir mangé le fruit de restaurant défendu et, avec notre palais raffiné, goûter de nouveau les plats préférés de notre enfance. Le temps a passé. Vos parents savent que vous avez exploré une partie du monde et que vous savez maintenant qu’il y a d’autres personnes qu’eux qui savent cuisiner.

Quand, devenus grand, vous prenez maintenant une bouchée de la lasagne autrefois adorée, vous ne pouvez réprimer : « Êtes-vous déjà allés au restaurant italien sur la troisième avenue? La sauce de la lasagne est… », mais vous vous interrompez. Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait. Peut-être que votre mère semble alors déçue. Peut-être qu’elle prend notre assiette et la lance au mur, avant de vous jeter hors de la maison par le collet. Qu’importe, le bonheur qui régnait dans la cuisine est rompu et le réconfort que vous ont procuré les milliers de repas de votre enfance est anéanti.

Ce n’est cependant pas toujours le cas. Parfois le plat n’est pas à la hauteur des souvenirs, parfois on se rend compte que c’était un plat en conserve. Mais il est possible d’écarter toute cette salade de cuisine « artisanale » à base de « produits du terroir » que l’on a avalée depuis, et de retrouver l’enfant en soi, assis sur une chaise trop grande pour lui, à peine capable de voir dans son assiette. Comme beaucoup de restaurants s’évertuent désagréablement à réinventer à leur propre façon les plats traditionnels, ils s’éloignent des plats simples que vos parents faisaient bien.

Rôti de bœuf braisé, macaroni noyé dans le fromage, copieux spaghetti à la viande après lequel vous devrez nécessairement changer de vêtements… beaucoup de plats réussiront l’épreuve du temps et de l’expérience. Quelquefois, avant une visite, vos parents vous appelleront même pour savoir lequel de leurs plats vous aimeriez manger.

La cuisine de nos parents est la première et la meilleure que nous goûterons, mais pas exclusivement d’un point de vue gustatif. C’est que beaucoup d’entre nous avons pu compter sur ce réconfort soir après soir après soir, même si à l’occasion nous arrivions cinq minutes avant la fermeture, même si nos parents avaient divorcé et que nous alternions entre deux cuisines. Dieu merci d’avoir été l’otage de deux parents qui savaient cuisiner!

Qu’importe si la cuisine de ma mère est meilleure ou pire que celle d’un restaurant. L’important, c’est que c’était mieux que ce que les parents de mes amis leur faisaient avaler.

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