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Extrême droite

Les Forces armées canadiennes confirment que le groupe néonazi Atomwaffen s’est infiltré dans ses rangs

Entre 2013 et 2018, 53 militaires ont eu des liens avec des « groupes de haine » ou leurs actions.

par Mack Lamoureux et Ben Makuch
31 mai 2019, 6:13pm

Photo via Pexels. 

L'article original a été publié sur VICE Canada.

Un rapport explosif faisant état de nombreux liens entre des soldats canadiens et de nombreux groupes d’extrême droite confirme la présence de l’Atomwaffen Division, un groupe néonazi américain notoire, dans les rangs des Forces armées canadiennes (FAC). Le groupe est considéré comme une organisation terroriste intérieure par l’organisme de surveillance étatsunien Southern Poverty Law Centre.

Ce document officiel des Forces confirme ce qu’avait révélé VICE dans un reportage montrant comment des néonazis et d’autres individus d’extrême droite cherchent ouvertement à suivre un entraînement militaire au Canada. Nous avons reçu le rapport après qu’il a été transmis à Fabrice de Pierrebourg, de la station de radio 98,5, puis rapporté par Global News.

Intitulé White Supremacy, Hate Groups, and Racism in The Canadian Armed Forces (« Suprémacisme blanc, groupes de haine et racisme dans les Forces armées canadiennes ») et daté de novembre 2018, le rapport a été rédigé par la section du renseignement criminel de la police militaire, qui a découvert que 16 membres des FAC étaient très impliqués dans six groupes de haine depuis 2013.

Malgré le nombre inquiétant de ses soldats ayant des liens avec des groupes d’extrême droite parmi les plus connus — outre l’Atomwaffen Division, il y a : Hammerskins Nation, un groupe criminel néonazi; Proud Boys, une fraternité masculine d’extrême droite; III%, un groupe paramilitaire; ainsi que les deux groupes québécois La Meute et les Soldats d’Odin –, les Forces armées canadiennes ne jugent pas qu’il s’agit d’un problème de grande ampleur.

« Actuellement, les groupes de haine ne représentent pas un risque considérable pour les Forces armées canadiennes et la Défense nationale », lit-on dans un communiqué à propos de ce rapport. « Moins de 0,1 % de tous les membres des FAC font partie d’un groupe de haine ou se sont livrés à des activités racistes ou haineuses. »

Au total, ce sont 53 membres qui ont eu des liens avec un groupe de haine ou « qui ont fait des commentaires ou ont posé des gestes de nature jugée discriminatoire ». Le rapport indique que la majorité des 16 membres dont on a constaté les liens avec les six groupes haineux font toujours partie des Forces. « Neuf restent dans les FAC (six membres de la force régulière et trois de la réserve). »

En entrevue avec VICE, le ministre de la Défense nationale, Harjit Sajjan, a assuré qu’il surveillait la situation de près et que « rien de moins qu’un environnement positif et inclusif pour toutes nos femmes et tous nos hommes n’était acceptable ».

« Bien que la vaste majorité de nos membres soient d’un professionnalisme et d’une conduite personnelle de tout premier ordre, des membres qui se livrent à ces types d’activités minent la confiance que les Canadiens leur ont accordée, a poursuivi le ministre. J’évaluerai des mesures supplémentaires à prendre vu la nature sérieuse de ce rapport. »

Si les Forces armées canadiennes minimisent le risque que représente l’infiltration de ses rangs par des membres de groupes d’extrême droite, il est admis dans le rapport que les groupes de haine exploitent les Forces dans un but déterminé.

« Beaucoup de groupes suprémacistes tendent à être de nature paramilitaire, avec des entraînements en maniement d’armes et autres. Avec leur expérience de déploiement et d’entraînement, d’anciens membres et des membres actuels constatent que leurs compétences sont valorisées par ces groupes. Ils renforcent la structure de ces organisations, ce qui leur permet de s’élever dans leur hiérarchie », a-t-on écrit dans le rapport.

Cette évaluation correspond à un reportage de VICE publié en 2018 révélant des échanges par écrit entre militants néonazis, qui disaient vouloir se joindre aux FAC pour acquérir des compétences militaires qu’ils pourraient ensuite utiliser au profit du nationalisme blanc.

« Je me prépare à entrer dans la réserve de l’armée pendant que je suis au collège, pour avoir un peu d’expérience de combat », avait par exemple écrit un membre canadien d’IronMarch, défunt forum néonazi associé à un vague de violence.

Les personnes qui s’associent à des groupes de haine cherchent en général à cacher leurs liens avec ceux-ci ainsi que leurs activités, ce qui les rend difficiles à repérer. C’est en particulier vrai en ce qui concerne les membres qui se joignent à l’armée en Amérique du Nord. Les membres de l’Atomwaffen Division sur lesquels VICE avait enquêté avaient fait des pieds et des mains pour veiller à ce que le mur entre leur vie personnelle et leurs convictions et affiliations soit bien étanche. Les FAC reconnaissent d’ailleurs la difficulté de repérer les membres de l’extrême droite qui s’infiltrent dans ses rangs.

« Comme les groupes de haine tendent à agir en secret et compte tenu de la position très stricte des FAC à l’égard de ces associations, il est hautement probable que les membres des FAC impliqués dans ces groupes cachent leur association et prennent des mesures pour empêcher la chaîne de commandement et leurs collègues de la découvrir », a-t-on écrit dans le rapport.

L’armée américaine fait face à un enjeu semblable : ProPublica a révélé que des membres de l’Atomwaffen Division étaient des soldats en service, et un lieutenant de la garde-côtière néonazi a été arrêté en avril pour complot en vue de commettre une tuerie de masse avec pour cibles des personnalités des médias et des politiciens. Traditionnellement, les nationalistes blancs ont toujours été nombreux à se joindre à l’armée américaine.

Le Canadian Anti-Hate Network a rédigé une lettre ouverte au ministre de la Défense nationale après la publication initiale du rapport. L’organisme de lutte contre les discours haineux écrit que le rapport sous-estime le nombre de membres de l’extrême droite dans ses rangs et « ne prend pas au sérieux l’enjeu des membres de groupes de haine dans les Forces armées canadiennes ».

« Comme vous, nous savons à quel point une seule personne ou un petit groupe d’individus entraînés peuvent être dangereux quand ils ont été radicalisés, écrit l’organisme. En fait, il suffit d’une personne avec une volonté et des intentions haineuses pour causer des ravages. »

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