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Les partis politiques canadiens se servent aussi de vos données Facebook

Retour sur une controverse qui mêle politique, vie privée et réseaux sociaux.

par Justine de l'Église
27 mars 2018, 2:11pm

Un vent de méfiance souffle sur les utilisateurs de Facebook, depuis qu’il a été révélé que la firme Cambridge Analytica avait récolté les données de millions de profils pour influencer l’élection américaine de 2016.

Il y a le mouvement #deleteFacebook qui a explosé sur Twitter. Hier, un sondage de la firme Angus Reid est venu chiffrer la méfiance que les Canadiens entretiennent envers l’œuvre de Zuckerberg. Il en ressort que les trois quarts des Canadiens veulent changer leur manière d’utiliser la plateforme à la suite du scandale de Cambridge Analytica.

Pour deux personnes sur cinq (41 %), ça signifie revoir ou modifier ses paramètres de confidentialité. Pour les autres, ça rime avec une utilisation moindre du réseau (23 %) ou carrément l’abandon de leur compte, temporairement (6 %) ou non (4 %).

Wylie et le parti libéral

Jusqu’ici, il n’y a pas eu de lien formel entre Cambridge Analytica et un parti politique canadien. Cependant en 2016, le bureau de recherche du parti libéral du Canada (PLC) a octroyé un contrat de 100 000 $ à Christopher Wylie, a révélé la Presse canadienne.

Christopher Wylie est le lanceur d’alerte à l’origine du scandale; il était employé de Cambridge Analytica au moment de la brèche de données et a participé à la conception et la mise en œuvre de l’application.

Une connaissance de Wylie a raconté avoir pris quelques verres avec lui en 2015. Il aurait discuté de son intention de monnayer la collecte de données sur Facebook à Ottawa ainsi qu’à Washington, auprès du Parti républicain.

Le PLC a expliqué avoir voulu mettre en place des outils de surveillance des réseaux sociaux et échantillonner la population canadienne pour mieux saisir son opinion sur différents enjeux.

Les libéraux assurent qu’après avoir eu un aperçu de ce que la firme de Wylie était capable de faire, ils n’ont pas renouvelé le contrat.

Ce n’était pas le premier contact entre Christopher Wylie et les libéraux. De 2007 à 2009, Wylie a travaillé au bureau du chef du parti libéral, à l’époque où Stéphane Dion puis Michael Ignatieff étaient en poste.

Une source interne au parti rapporte que Christopher Wylie poussait déjà pour que les libéraux collectent des données des utilisateurs des réseaux sociaux en 2009. Selon cette source citée par la Presse canadienne, la stratégie a été jugée trop intrusive par le parti. C’est en grande partie pour cette raison que le contrat de Wylie n'aurait pas été renouvelé cette même année.

Après la défaite des libéraux en 2011, Brian Gold, un cadre du parti, a soumis un rapport de six pages dans lequel il propose au parti d’élaborer une stratégie de données et de ciblage précis en vue du prochain scrutin. Parce que le PLC, écrit-il, est à la traîne de tous les autres partis dans ce dossier, et c’est en grande partie ce qui justifie sa troisième place au scrutin. En note de bas de page, Gold remercie Wylie d’avoir participé à son argumentaire pro-collecte de données.

Et au Québec?

Les principaux partis politiques du Québec ont tous leur outil numérique pour détecter les intentions de vote des électeurs, rapportait L’actualité la semaine dernière. Ils portent chacun leur nom : Coaliste, Lib contact, Gestion PQ.

D’après le reportage, tous les partis ont assuré n’utiliser en aucun cas des données personnelles récoltées sur les médias sociaux. Cependant, ils reconnaissent qu’ils utilisent tout de même Facebook pour « garnir leurs banques de données ».

« Quand une personne endosse une pétition qu’on a placée sur notre page Facebook, c’est sûr qu’on récolte ses informations. [...] On a accès à son nom, son adresse courriel, sa date de naissance et son code postal. En plus, on sait comment il pense sur certains sujets. C’est précieux », confie un travailleur politique anonyme, cité par L’actualité. On ne précise pas auprès de quelle formation politique il travaille.

Facebook est aussi prisé pour sa manière de vendre de la publicité. Le réseau social collecte l’information sur l’âge, le sexe et le code postal de ses utilisateurs; cela lui permet de cibler des segments de la population très précis avec les pubs. C’est quelque chose de très utile, explique Jean-François Lisée, chef du Parti québécois, tout comme Martin Koskinen, chef de cabinet de François Legault.

Québec solidaire (QS) a aussi lancé son propre outil numérique, Mouvement, pour mobiliser les électeurs. Des données personnelles sont collectées par la plateforme, mais de manière volontaire, assure le co-porte-parole Gabriel Nadeau-Dubois en entrevue avec Le Soleil. QS souhaite qu’il y ait « une réflexion sur l’utilisation de données personnelles, particulièrement lors des campagnes électorales ».

Retour sur le scandale

Cambridge Analytica est au cœur d’un scandale depuis que le New York Times et le London’s Observer ont publié il y a une dizaine de jours le témoignage du lanceur d’alerte canadien Christopher Wylie, 28 ans.

En 2014, un quiz de personnalité sur Facebook a été mis au point par le professeur à Cambridge Alexandr Kogan, fondateur de Global Science Research (GSR). Quelques centaines de milliers de personnes ont consenti à passer le test, mais l’application a également collecté les données de leurs amis Facebook, récoltant ainsi les données de 50 millions d’utilisateurs du réseau sans obtenir leur autorisation.

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Il s’agit d’une récolte d’information sans précédent. Ces données ont été transmises à Cambridge Analytica, avec qui GSR avait signé une entente commerciale. Cambridge Analytica aurait collaboré avec la firme britanno-colombienne AggregateIQ pour bâtir sa plateforme.

D’après le lanceur d’alerte Christopher Wylie, Cambridge Analytica se serait servi de cette base de données massive pour influencer la campagne électorale de Trump, en ciblant les électeurs avec des publicités personnalisées.

La collecte de données est une pratique courante dans le domaine des stratégies politiques; selon Wylie, cet outil allait cependant trop loin.

Facebook dit avoir sommé Cambridge Analytica de supprimer les données en 2015; Wylie rapporte qu’il en a reçu l’ordre en août 2016 et que Facebook n’a fait aucun suivi pour savoir si cette demande avait été exécutée.

Si tous les renseignements contenus dans ce texte vous donnent envie de quitter Facebook pour toujours, voici comment.