Fétichise-t-on les problèmes de santé mentale de certains musiciens?
Image de Wesley Willis via Flickr
Culture

Fétichise-t-on les problèmes de santé mentale de certains musiciens?

De Wesley Willis à Daniel Johnston en passant par Brian Wilson : peut-on aimer leur musique sans l'aborder sous l'angle des problèmes de santé mentale?
06 février 2018, 10:23pm

Le 22 janvier, la ville d’Austin, au Texas, célébrait la première journée annuelle nommée Hi, How Are You?. Cette journée destinée à la prévention de la maladie mentale sert à rappeler « de parler souvent à ses amis et ses voisins afin de s’assurer qu’ils vont bien », selon le maire de la ville, Steve Adler.

Cette date est celle de l’anniversaire d’un des musiciens les plus importants de la ville, Daniel Johnston, et on a donné à cette journée le nom de son album le plus connu. Paru en 1983, Hi, How Are You? est, selon de nombreux critiques, un des albums les plus importants et intéressants du siècle dernier. Lorsqu’il est sorti, il défiait toutes les conventions de la musique. Enregistré dans le garage de Johnston sur des cassettes avec seulement un clavier et un micro de mauvaise qualité, c’était l’avènement du lo-fi. Des paroles simples et des mélodies accrocheuses, on aurait dit le travail d’un enfant de cinq ans brillant (et très triste).

Ce qui rend en partie l’album aussi attrayant, c’est l’histoire de Johnston. Daniel Johnston est, objectivement, un génie. Mais c’est aussi quelqu’un qui souffre de graves problèmes de santé mentale et, peu après la sortie de Hi, How Are You?, il sera interné dans diverses institutions psychiatriques afin de traiter sa schizophrénie et son trouble bipolaire. En connaissant les troubles dont souffre Johnston, on se met à écouter l’album d’une manière tout à fait différente : ça devient un accès privilégié à l’intérieur de la tête de quelqu’un de troublé, mais diablement talentueux.

Cela nous pousse à nous poser la question : est-ce qu’on glorifie, ou rend trop romantique, la fragilité de la santé mentale de certains musiciens?

Pour ceux qui ont connu Daniel Johnston dans les années 90, lorsque Kurt Cobain portait souvent des chandails du chanteur, l’histoire de Johnston est devenue aussi importante que sa musique. Si l’on voulait parler de sa chanson Casper the Friendly Ghost, il fallait inévitablement parler de la fois où Johnston a fait s’écraser l’avion de son père. En 1990, au cours d’un vol entre le Texas et la Virginie-Occidentale dans le petit avion de son père, Johnston aurait été poussé par Casper (le fantôme du dessin animé du même nom) à retirer les clés du démarreur et de les jeter par la fenêtre. Heureusement, le père de Johnston a été capable de stabiliser l’avion et de le poser d’urgence.

Daniel Johnston a maintenant un public dévoué et passionné. Mais ce ne sont pas les intentions de tout le monde qui sont claires. Car, si on commence à écouter la musique de Johnston à travers le prisme de sa santé mentale, on court le risque de ne pas voir sa beauté objective. Ça peut devenir un truc rigolo, dans le genre de The Room, tellement mauvais que ça en devient bon. On rit du manque de sophistication dans les techniques d’enregistrement, de la facilité des mélodies, des paroles qui parfois peuvent ne pas avoir de sens. Et en en riant, on en vient à voir Daniel Johnston comme une espèce de bête de cirque : il s’ouvre pour nous, se met à nu, et nous, passifs dans la salle, on se moque de trucs qui, au final, sont un peu superflus si on adopte le point de vue que la musique doit avant tout être émotionnelle. C’est un sentiment que Daniel Johnston évoque lui-même, peut-être de manière prémonitoire, dans sa chanson Like a Monkey in a Zoo.

Un autre artiste est victime du même traitement : Wesley Willis. Son sort semble presque plus tragique, vu que sa musique était beaucoup plus humoristique que celle de Johnston.

Atteint de schizophrénie paranoïaque, Willis a enregistré au moins 45 albums en moins de 13 ans. Sa musique est facilement reconnaissable, et suit une formule à peu près constante. En utilisant les pièces préprogrammées dans son clavier Technics KN comme trame sonore, il chantait des pièces souvent humoristiques, parfois obscènes, mais toujours très simples. Traitant d’une variété infinie de sujets, allant d’Alanis Morrissette au McDonald’s ou aux vampires, ses refrains n’étaient souvent qu’un seul mot ou une seule phrase, criée répétitivement. Et, comme conclusion, il répétait régulièrement son célèbre « Rock over London, rock on ( ville au hasard)! » suivi du slogan d’une marque, comme Pepsi ou Colgate.

Au début des années 90, après être devenu ami avec plusieurs noms de l’underground rock de Chicago, Willis s’est fait remarquer par des gens comme Henry Rollins, Jello Biaffra (qui lui a fait signer un contrat sous son label) et même Rick Rubin. Mais, en dépit de son succès, Wesley Willis, un ancien sans-abri, est resté sans le sou une bonne partie de sa carrière et, malgré tous ses amis dans le showbiz et le culte qu’on lui vouait, personne ne l’a jamais vraiment aidé. Même à l’intérieur du milieu, le débat faisait rage. Alors que certains considéraient que Willis était un génie musical, plusieurs n’y voyaient qu’un homme avec de sérieux problèmes qui se faisait exploiter.

Pourtant, Willis faisait de son mieux pour traiter sa schizophrénie, il créait de la musique, car, comme il expliquait, cela calmait les voix dans sa tête. Et, sur son front, il portait la preuve de l’amour qu’il vouait à ses fans : une grosse ecchymose acquise à force de donner de petits coups de tête à tous ceux qu’il rencontrait.

D’autres musiciens, comme Brian Wilson, chanteur-fondateur des iconiques Beach Boys, ou encore Syd Barrett, chanteur original de Pink Floyd, souffrent aussi de problèmes de santé mentale. Et pourtant, personne ne pense pour autant que leur musique devient plus importante considérée sous l’angle de la maladie mentale, où ne semble insinuer qu’elles sont à l’origine de leur génie. Peut-être est-ce simplement que, dans les cas de Willis et de Johnston, leur santé mentale et leur personnage sont devenus inextricables dans l’imaginaire collectif. Ou peut-être est-ce parce que, dans les cas de Wilson et de Barrett, les symptômes se sont manifestés plus tard dans leur carrière.

« D’après moi, Daniel Johnston a écrit plus de grandes chansons que Syd Barrett, et au moins autant que Brian Wilson », me dit Jeff Feuerzeig, réalisateur du documentaire The Devil and Daniel Johnston, gagnant du grand prix de Sundance en 2005. Jeff concède aussi qu’une trop grande place est donnée aux péripéties de Johnston (comme lorsqu’il a refusé de signer un contrat avec le même label que Metallica, car il croyait qu’ils étaient envoyés par le diable) comparativement à sa musique. « Tout dépend du genre d’auditeur qu’on veut être, ajoute-t-il. Si on creuse vraiment et qu’on écoute ses cassettes, on y découvre un pianiste de talent, un guitariste unique et un parolier accompli. »

Il faut aussi tenir compte du schadenfreude que nous apporte la tristesse d’un artiste. J’entends par là le plaisir, ou du moins l’apaisement, de savoir que l’on n’est pas seul dans notre misère. L’amour que l’on vouait à Charles Bukowski pour ses poèmes des plus tristes et dépressifs a fait de lui la star qu’il est devenu. Notre amour pour des genres musicaux comme le blues ou le emo provient également de ce désir de tristesse solidaire. Sure, ça fait mal de se faire briser le cœur, mais sûrement que Sunny Day Real Estate ou Leadbelly peuvent nous expliquer nos propres sentiments mieux que nous ne pouvons nous les expliquer nous-mêmes. C’est ce qui fait d’eux des génies musicaux. L’auditeur moyen de n’importe quel artiste peut apprécier les singles d’un album, mais le vrai fan recherche la chanson la plus triste, la plus profonde, car c’est elle qui a le plus de valeur.

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Dans ce sens, la musique de gens comme Willis et Johnston nous offre un point de vue unique. À travers leur œuvre (ou plutôt leurs œuvre s, car les deux sont aussi des artistes visuels accomplis), on arrive à comprendre mieux comment ils pensent, ressentent et surtout s’y prennent avec leurs troubles mentaux. Chez Daniel Johnston, on y voit de manière lucide la conception qu’il se fait de la vie, à travers ses mots, ses thèmes et ses mélodies. Chez Wesley Willis, on ressent la tension qui le pousse à continuer à faire de la musique, afin de faire taire les démons qui le hantent.

Dans tous les cas, les musiciens souffrant de maladie mentale sont tout aussi capables de créer de la musique importante si on leur offre la vitrine qu’ils méritent. Par contre, en tant que public, il est important de ne pas tomber dans un voyeurisme dangereux et de voir ces artistes comme étant des bêtes de cirque, dont la seule valeur est d’être des outsiders. Leur musique a tellement à offrir, mais elle perd de son importance si on s’arrête à la surface.

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